‹ Madagascar; sa description, ses habitantsChapitre 27 sur 94 · SOL ET DE SA FERTILITE · texte numérisé non relu

SOL ET DE SA FERTILITE

Je causais un jour avec M. Guinard des richesses minières de Madagascar, et lui manifestais mon espoir que là serait l'avenir de l'île. — « Vous vous trompez, me répondit-il tout à coup, et avec une certaine vivacité. Ce n'est pas le sous-sol qui sera la richesse de l'île , mais son sol même ; et, longtemps après que ses mines, en particulier ses mines d'or, auront été épuisées, File de Madagascar sera une colonie très productive par ses récoltes et l'élevage des bestiaux ». — Ces paroles me frappèrent, car M. Guinard avait étudié le sol de Madagascar au point de vue de l'agriculture, autant, sinon davantage qu'au point de vue minier.

C'est à ce point de vue que nous allons le considérer maintenant.

J'avoue ne pas le faire sans un grand embarras, et je sais toute la difficulté du sujet.

D'un côté, eireffet, Madagascar est si grand qu'il y a un peu de tout dans ce petit continent , des zones riches et fertiles et d'autres qui paraissent arides ; des contrées largement arrosée's par

des pluies fréquentes et abondantes, et d'autres désolées par une sécheresse extrême ; des terres basses et propres à toutes les cultures intertropicales, et des plateaux élevés, où la température devient modérée, et qui semblent devoir se prêter à nos cultures européennes. Il est donc impossible de rien dire de précis et de déterminé , à moins d'entrer dans des détails et des énumérations qui fatigueraient, sans grand intérêt.

En second lieu, l'ile n'est pas connue, et comme nous avons eu souvent l'occasion de le dire , son exploration n'est commencée que depuis peu. Il n'y a pas de statistiques officielles, ni d'études approfondies sur ses productions. Bien plus, il n'y a même pas eu d'exploitation régulière, d'essais sérieux et poursuivis de colonisation, par suite point de résultats acquis ou d'échecs constatés, dans des circonstances favorables , qui permettent de baser une opinion.

Jusqu'ici, le pays a été fermé et tout y est à créer, et presque tout à étudier, au point de vue agricole. Jusqu'ici donc, l'opinion de chacun n'est guère faite que d'impressions personnelles, de petits faits isolés, et des avis de ceux qui ont parcouru l'ile et l'ont habitée.

Si encore ces avis et ces opinions concordaient, ce serait là au moins une grande garantie de vérité. Mais, nulle part, on ne trouverait plus d'oppositions, plus d'affirmations différentes, plus de contradictions.

Pour le prince Henri d'Orléans, qui visitait

naguère Madagascar, et rendait compte de son voyage dans un très brillant article du 1er octobre 187'+ de la Renie de Paris, « bien que le sol du plateau central paraisse au premier abord aride dans la région inhabitée, la fertilité est partout à ïrtat latent » ; et il quittait l 'ile « convaincu de la richesse et de l'avenir de son plateau central, c'est-à-dire d'une région plus grande que la moitié de la France et ne portant à peine que 3 millions d'habitants ».

Et le jeune écrivain apportait à l'appui de son opinion l'avis du fameux explorateur allemand, le docteur Wolf, qui a laissé là-bas, comme partout où il a passé, le meilleur souvenir pour son impartialité et son indépendance d'appréciations, et qui « après un séjour de deux mois à Madagascar, ayant trouvé pleine satisfaction à ses pressentiments enthousiastes pour la contrée, n'avait pas craint d'écrire à un de ses amis prêt à se fixer dans leCaméron, de tout abandonner pour venir s'établir dans l'île africaine. »

Pour M. Grandidier, au contraire, « bien que certainement, il y ait çà et là des ilôts ou des filons de bonne terre, dus principalement à la décomposition de roches volcaniques, et que les fonds des anciens lacs et des nombreux vallons marécageux soient propres à la culture du riz, les terres dans leur" ensemble sont arides dans toute la partie de File où les conditions hygrométriques sont plus ou moins favorables », tandis que « dans l'Ouest, et surtout le Sud, où le sol silico-calcaire

serait meilleur pour la végétation, la rareté des pluies oppose aux plantations de grandes et sérieuses difficultés (1). »

Le Père de la Vaissière dans le chapitre I de Vingt ans à Madagascar est moins pessimiste. Il divise l'île en trois zones.

1° La zone maritime, assez étendue à l'Ouest, beaucoup plus étroite à l'Est, qui parait être fertile et susceptible de nourrir de riches exploitations.

2° Une « région moyenne comprenant les points de l'intérieur situés entre 400 et 1200 mètres d'altitude au-dessus du niveau de la mer. Cette zone est peu exploitée. Les habitants s'y trouvent en petit nombre. Et cependant c'est sans contredit la partie de l'île la plus favorable à toutes sortes de cultures. »

3° Enfin la « zone centrale, qui constitue la partie principale de l'île » déboisée, dénudée, aride, sauf dans les vallées et au penchant des collines ; c'est à cette partie que s'appliquent surtout les observations de M. Grandidier, et c'est d'elle cependant que le prince d'Orléans faisait prévoir un brillant avenir.

J'ai beaucoup d'autres témoignages ou écrits ou parlés, par exemple celui de M. Paul Brée qui termine ainsi une très longue lettre dont je me suis servi et me servirai encore souvent au cours de ce

(1) Mémoire sur « le sol et le climat de l'île de Madagascar au point de vue de l'agriculture», lu devant l'Académie des Sciences, à la séance du 30 avril 1894, et reproduit ensuite en une petite brochure dont l'apparition fit une certaine impression.

travail : « Nous sommes quelques uns qui avons bon courage, et si, d'une façon ou d'une autre, une catastrophe ne venait pas paralyser nos efforts d'ici deux ans, si nous avions le temps, après avoir fait école, de récolter, la question de savoir si l'on peut faire quelque chose dans l'agriculture à Madagascar serait résolue, et personne ne pourrait la mettre en doute. » Par exemple de M. Guinard, dont j'ai déjà cité le jugement, et qui fait fond, malgré la nature du sol assez dur et formé de « sédiments quaternaires argileux », sur les « éléments basiques qui y interviennent et le modifient, le voisinage des soulèvements basaltiques, les régions volcaniques, les grands bassins calcaires où le terrain semble plus léger, » surtout sur l'eau si abondante et permettant d'irriguer à peu près partout, et sur la température et les rayons du soleil qui produisent des merveilles là où il y a tant soit peu de fond et d'eau; et de plusieurs autres, penchant généralement vers une manière de voir plus optimiste que celle de M. Grandidier. Je ne peux pas les citer tous; je ne veux surtout pas citer ceux dont l'enthousiasme de commande ou d'entraînement suppose qu'ils n'ont su rien observer, et qui font plus de tort par leurs dithyrambes à la cause de Madagascar que les détracteurs déclarés, par exemple M. Reaux (Francis) quand il écrit : « le sol de Madagascar est d'une fertilité inouïe. La végétation s'y déploie avec une richesse et une exubérance incroyables... C'est vraiment la terre promise. »

IkZ MADAGASCAR.

Mais je ne puis m'empêcher de transcrire les appréciations qu'un homme haut placé, de grand sens et de grand jugement, qui a su enfin décider le gouvernement français à agir à Madagascar, notre Résident général à Tananarive, M. Larrouy, écrivait au gouverneur de Bourbon le 27 juin dernier. Jamais lettre plus claire, plus nette, plus franche, ne fut publiquement écrite par un administrateur si bien placé pour être renseigné , à un autre administrateur, et, par-dessus sa tête, à l'opinion publique.

« L'agricuiture, dans la grande île africaine, est à l'état naissant, les résultats obtenus jusqu'à ce jour, s'ils ne sont pas négligeables, ne sont pas néanmoins assez certains pour être utilisés sans réserve. Aussi, bien que le pays paraisse offrir aux planteurs les plus grandes ressources, ceux-ci ne devront pas oublier en venant ici, qu'ils en seront réduits à essayer et à étudier par euxmêmes les conditions de leur installation.

Néanmoins je n'hésite pas à croire que c'est de la culture du sol que sortira la richesse future de Madagascar. »

Et plus loin : « toutes plantes (essayées sur la côte Est) poussent et prospèrent; les difficultés rencontrées par les planteurs sont dues à des causes accidentelles qu'il est possible de vaincre dès maintenant, ou qui disparaîtront un jour ».

« Enfin il ne faut pas oublier l'élevage des bestiaux, qui parait susceptible d'un grand avenir dans tout Madagascar. »

Et réminent administrateur conclut : « ainsi que vous pouvez en juger par ce rapide exposé, le champ d'action est des plus vastes et des plus variés.

« Malheureusement, si le sol et le climat de cette île offrent des conditions aussi favorables à notre expansion coloniale , il n'en est pas de même de l'état politique. »

Évidemment, ce sera là aussi ma conclusion. Je n'ai du reste aucune difficulté à l'accepter, car c'était déjà ce que je pensais moi-même avant de l'avoir vu si Lien exprimé , par un homme d'une telle valeur et d'une telle situation.

Il me faut cependant dire un mot de l'opinion de M. Grandidier si vivement combattue par le prince d'Orléans, et si souvent citée contre Madagascar. Ce ne sera pas très difficile, car j'ai l'honneur de connaître M. Grandidier, à qui je dois tant pour la préparation et la composition de mon ouvrage, et je l'ai entendu plus d'une fois m'exprimer ses proprés idées.

Il est incontestable que son mémoire sur le « Sol et le climat de Madagascar » est plutôt pessimiste. L'illustre savant en convient lui-même. Et il y a bien des raisons à cela.

M. Grandidier a trop vu, trop voyagé, trop étudié pour avoir l'enthousiasme facile ; de plus , il allait à Madagascar après avoir parcouru l'Inde, où la main de l'homme a créé des merveilles pour la mise en œuvre d'un pays naturellement assez peu fertile , et il voyait l'impossibilité d'obtenir

les mêmes résultats à Madagascar, par suite de la pénurie d'habitants, et encore plus par suite de leur paresse.

Après l'Inde, il avait parcouru les plantations du Brésil et rencontré dans ces régions bénies,, de telles couches d'humus végétal, une telle fertilité du sol, que les colons ne pouvaient se débarrasser des mauvaises herbes , des plantes et des arbres qui encombraient leurs plantations , et il arrivait à Madagascar par le Sud, c'est-à-dire une région désolée , sans eau , sans végétation , sans arbres , sans habitants presque , symbole de la stérilité, de la pauvreté et de l'abandon.

On comprend que la première impression fût défavorable, et elle a persisté.

Une autre raison, c'est l'entraînement irréfléchi, l'enthousiasme de tant d'autres, qui risquaient d'égarer l'opinion publique , de provoquer des excès malheureux , d^ntrainer à une expédition hâtive ou mal préparée, ou même à une annexion que M. Grandidier eût considéré comme déplorable. Contre cet entraînement et cet emballement il voulut réagir, et peut-être exagéra-t-il légèrement en sens inverse.

Cependant , et c'est ici la remarque la plus importante que je veuille faire sur son opinion, il ne faut pas s'exagérer ce qu'il a dit et écrit.

Sans vouloir discuter ou critiquer chaque terme, chaque expression, chaque détail, M. Grandidier en somme dit trois choses principales :

1° Que la terre de Madagascar a été appauvrie

DU SOL. — SA FERTILITÉ ETC. lk

par le déboisement, le ravinement des montagnes, et l'entraînement des matières solubles et utiles à la végétation, par suite de ce déboisement et sous l'action des pluies; d'où nécessité de reboiser.

2° Le sol de Madagascar est généralement dur et compact ; d'où nécessité d'un travail sérieux de défrichement, d'assolement et de culture, qui nécessitera beaucoup de bras.

3° Ce sol est relativement pauvre, au moins dans son ensemble ; d'où nécessité de l'amender par des engrais riches et abondants.

Or, tout cela est absolument vrai, et aucun des témoins cités plus haut , ne s'inscrirait en faux contre cette triple affirmation. Tout au plus, peutil y avoir des divergences sur la plus ou moins grande facilité d'obtenir ce reboisement, ce travail, et les engrais nécessaires.

S'il s'agissait d'engrais chimiques, les difficultés pourraient être grandes en effet. On ne peut encore les fabriquer sur place, et le transport en rendrait le prix trop élevé, s'il fallait les importer.

Mais, outre les phosphates que l'on obtiendrait facilement par la calcination des os et bien d'autres détritus que l'on pourrait utiliser de cette manière, je crois avec mon correspondant de Vatomandry que , « dans un pays où les bœufs maigres valent 20 francs l'un , on ne peut pas ne "pas réussir, même dans les plus mauvaises terres, en les amendant à l'aide d'un troupeau dont l'achat n'est pas en somme un sacrifice. »

D'autant plus qu'il y aurait là une source de

revenus considérables par la viande de boucherie qu'ils procureraient, par la préparation et l'exportation des peaux de bœufs qui sont déjà une source importante de commerce, concurremment avec l'exportation des bœufs eux-mêmes, par la laine que pourrait donner une autre race de moutons qu'il faudrait introduire et acclimater dansl'ile, etc.

Car toutes les bêtes de nos fermes : bœufs , chevaux, moutons, ânes, mulets, porcs: toutes les volailles de nos basses-cours : poules, dindons, oies, canards, pintades, etc., réussissent à Madagascar, et réussiraient encore bien mieux, si des mains intelligentes s'en occupaient, pour les multiplier et les améliorer. On n'a qu'à se rappeler ce qu'ont obtenu les Américains dans le Far-West, et les Anglais en Australie, pour comprendre de quelles richesses immenses, un élevage méthodique et raisonné pourrait être la source à Madagascar.

Seulement , il ne faudra pas, comme en Algérie , laisser les troupeaux errer à l'aventure pour recueillir leur nourriture , et se désintéresser en quelque sorte de l'élevage. Il faudra au contraire les parquer avec soin, recueillir leur fumier, et s'en servir pour l'amendement de son terrain, parce que ce sera là le premier service qu'un planteur sérieux demandera à ses troupeaux.

Voilà donc une question, celle de l'amendement du terrain parles engrais, résolue, au moins provisoirement, et pour un long temps, en attendant que de nouveaux besoins créent de nouveaux moyens.

Vient en second lieu , celle du travail. Jusqu'ici elle n'a présenté de sérieuses difficultés que pour la régularité dans ce travail. On trouve des ouvriers et à bon compte : ainsi M. Rigault donne un peu plus de h fr. par mois, nourriture comprise, à ceux de sa plantation de cafés d'Ivato, et M. Paul Brée n'a jamais manqué de bras à Vatomandry. Ce n'est pas la même chose pour tous, et tel planteur n'a pu faire sa coupe de cannes, ou tel autre travail pressant, faute de bras. Mais cela peut tenir parfois à son imprévoyance, n'ayant pas eu le soin de retenir un « commandeur » à l'époque suffisante ; plus souvent à la malveillance du gouverneur hova, qui a fait dire à vos hommes de vous quitter, et ils vous quitteront tous. Cependant la paresse et l'inconstance native y sont aussi pour quelque chose, et l'on ne peut nier qu'il n'y ait là une difficulté sérieuse.

Mais d'abord, elle n'existe pas partout, car il y a des peuples travailleurs à Madagascar : et puis, il dépend du planteur d'en diminuer les effets. Qu'il soit sérieux, qu'il soit prévoyant, qu'il soit inflexiblement juste, qu'il soit à la fois bon et ferme, et pour lui, après quelque temps d'épreuves et de difficultés, se réalisera ce que m'écrivait M. Brée.

« Quand on est arrivé à ce degré d'entraînement, que l'on parle malgache couramment, que les coutumes locales n'ont plus de secrets pour vous, tout vous devient facile ; les terres vous sont données pour rien , les commandeurs ou contremaîtres sont assez faciles à recruter, le mal-

gâche vous prend pour arbitre dans ses procès, i] a confiance que vous le soutiendrez contre le Hova. »

11 dépend donc, pour le présent, du planteur, de trouver le nombre de bras nécessaires à son entreprise, à condition toutefois de ne pas entreprendre ces genres d'exploitation qui exigent un trop grand nombre d'ouvriers , plusieurs centaines, à un moment donné , car il y a assez d'habitants à Madagascar pour fournir la main-d'œuvre aux premiers colons qui iront s'y installer.

Plus tard , il en faudra davantage , mais la population aura augmenté , et il en sera venu du dehors. Puis surtout, sous l'influence de nouveaux besoins, de nouvelles habitudes, d'un changement profond dans les mœurs, les goûts et les coutumes de ce peuple, changement qu'amène inévitablement l'installation des étrangers dans le pays , son éducation se fera : il deviendra travailleur et les bras se multiplieront tout naturellement, à mesure du besoin et de la demande de nouveaux ouvriers.

Cette seconde difficulté peut donc être résolue comme la précédente.

Reste la première , la plus grave , parce qu'elle est la plus générale de toutes.

Il faut reboiser Madagascar afin d'en changer les conditions climatériques, d'en modifier le sol, et tout d'abord, d'en arrêter le dépérissement en retenant les terres végétales, les matières solubles et utiles à l'agriculture.

Ici le gouvernement devra intervenir.

Des lois devront être faites et, surtout, observées, pour arrêter la destruction des forêts d'abord ; pour interdire ensuite aux Malgaches de mettre le feu annuellement aux herbes sèches des montagnes et détruire ici toute possibilité de reboisement, pour encourager et, au besoin, entreprendre lui-même la plantation de nouvelles forêts.

Mais les particuliers aussi devront agir, d'abord en ne contrariant point, en aucune façon, l'ensemencement naturel qui se ferait de lui-même, au milieu des hautes herbes qui d'ordinaire bordent les forêts, et l'on verrait alors ces forêts s'étendre à nouveau, faisant tache d'huile et gagnant peu à peu.

Ils devront agir aussi par des plantations méthodiques, en choisissant soit des essences à croissance rapide dont ils tireraient des planches et autres bois de construction , soit le mimosa fourrager de la Réunion qui améliore le sol, fournit du bois à brûler et permet l'élevage, et par conséquent fournit des engrais.

En attendant on prendrait les terrains les meilleurs, soit les terrains d'alluvion aux bords des fleuves et des rivières, soit certaines vallées où les détritus se sont amoncelés depuis longtemps, ou même la terre rouge argileuse, pourvu que le tuf ou l'argile compacte ne se trouve pas trop près de la surface.

Et c'est ainsi, de quelque côté qu'on la considère, que la question de l'avenir de l'agriculture à

Madagascar se présente satisfaisante et pleine de promesses.

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