‹ Madagascar; sa description, ses habitantsChapitre 28 sur 94 · DE LA COLONISATION · texte numérisé non relu

DE LA COLONISATION

Je crois donc à la future colonisation de Madagascar; mais à condition cependant que les colons soient gens sérieux, gens du métier, et qu'ils disposent d'un certain capital.

« En résumé, disait un jour M. Grandidier à un jeune colon qui voulait aller essayer d'une plantation de café à Madagascar, il y a chance de réussir, clans cette branche de l'agriculture, pourvu qu'une longue pratique permette le choix judicieux du terrain de la plantation. »

On peut évidemment appliquer cette remarque à toute autre exploitation et dire hardiment « On réussira pourvu que l'on soit du métier. »

« Je dirai mieux, continue mon correspondant de Vatomandry, si Madagascar a donné tant de mécomptes, c'est que les négociants n'ont eu de cesse qu'ils ne soient devenus planteurs, et les planteurs qu'ils ne deviennent négociants. »

Cette seule remarque expliquerait déjà bien des échecs.

J'estime donc que pour réussir dans une exploitation agricole quelconque à Madagascar il faut :

1° Avoir des connaissances spéciales et tech-

niques, car il faudra tout créer là-bas, choisir son terrain d'abord, le mettre en œuvre, trouver le meilleur genre d'exploitation, tout surveiller, tout diriger soi-même, partant tout connaître. Les Malgaches pourront vous comprendre et vous aider, vous donner parfois d'utiles renseignements pratiques, sur le climat, les coutumes, les usages locaux, et certains autres petits détails, mais, pour la grande culture, la seule qui soit pratique pour un colon, ils devront tout apprendre de vous, heureux quand ils sauront vous comprendre et exécuter vos ordres.

M. Brée, quand il se décida à aller à Madagascar, suivit d'abord les cours de l'Institut agronomique, puis alla passer un an à Hambourg ou en Angleterre, et un an dans l'Amérique.

Je ne dis pas qu'il soit indispensable d'en faire autant pour tout le monde, mais au moins faudrait-il avoir suivi un cours d'agriculture sérieux.

2° Il faut une certaine avance d'argent.

« Il va de soi, écrit sagement M. Larrouy, que pour tirer parti de ces ressources (les ressources agricoles de Madagascar), des capitaux sont nécessaires. 11 m'est difficile de vous en fixer le chiffre, tout dépendant de l'importance de l'exploitation en vue.

« J'estime cependant que, pour faire face aux frais qu'entraînent les essais et les insuccès inévitables au début, dans un pays aussi peu connu que celuici. les premiers planteurs devront s'assurer des ressources pécuniaires relativement considérables.

Lorsque des résultats concluants auront été ainsi obtenus, les colons possédant un modeste pécule pourront venir et le faire fructifier sans trop de risques. »

M. Brée est plus explicite :

« Quant à venir ici, m'écrit-il, sans avoir au moins 500 francs à dépenser par mois, et croire que l'on peut entreprendre une culture de longue haleine, c'est absolument impossible, et encore je ne cite là qu'un bien strict minimum.

« Il faut au moins de 30.000 à 50.000 francs de capital pour être son maître , ou se résigner à s'employer...

« Car, à Madagascar, plus que partout ailleurs, il n'y a rien à faire pour le petit cultivateur. Il faut être grand, ou n'être rien.

« L'indigène, en effet, fera la petite culture aussi bien que vous, et à bien meilleur compte, et vous ne pourrez soutenir la concurrence. Tout au plus, quelques maraîchers pourraient-ils s'établir dans le voisinage des villes, et encore ce ne serait pas pour longtemps, car les Malgaches auront vite fait d'apprendre leurs procédés et leurs méthodes de culture.

« Quant aux 100.000 francs votés par la Chambre « pour favoriser la colonisation à Madagascar » et qui chaque année sont inscrits sans difficulté dans le budget, tant qu'ils ne serviront qu'à fournir des passages gratuits ou à rapatrier des gens sans le sou, ils nuiront plutôt qu'ils ne serviront à l'œuvre entreprise. »

Il n'y aurait que deux moyens pratiques d'en tirer parti.

Le premier pourrait prêter à bien des abus et surtout à bien des récriminations; mais, bien pratiqué, après enquête et examen sérieux, sans autre but que celui des résultats à obtenir à Madagascar, il pourrait produire de très bons effets.

« On pourrait en faire deux bourses de 50.000 francs chacune pour envoyer deux agriculteurs recommandables à Madagascar ; on les prendrait à Bourbon, si on le voulait; on leur donnerait 10.000 francs par an, pendant cinq ans, à la condition qu'ils travaillassent.

<( Au bout de dix ans, il y aurait vingt plantations sérieuses à Madagascar, possédées par des Français ou des créoles, n'employant que des Français ou des créoles comme contre-maîtres, et, l'exemple aidant et le succès des vingt premiers servant de stimulant, le courant serait ainsi créé. Ce serait de la colonisation par sélection et non par dégorgement d'un trop-plein de population , lisez : invasion de meurt-de-faim et de mauvais sujets. »

Que si l'on ne voulait pas de ce système, à cause des abus et surtout des soupçons qu'il entraînerait, qu'onfasse alors de ce crédit de 100.000 francs une série de primes pour récompenser les résultats déjà obtenus; ou bien qu'on les emploie à quelques travaux pressants d'utilité agricole, reboisement , endiguement , routes ou autres ; mais à tout prix qu'on cesse de favoriser une im-

migration de gens qui ne peuvent réussir et qu'il faudra sous peu rapatrier aux frais de la Résidence Générale, désillusionnés, ruinés, et répandant partout le soupçon et l'inquiétude sur l'avenir de Madagascar.

3° Il faut enfin que les futurs colons soient des gens honnêtes, travailleurs, persévérants.

Car les difficultés ne manqueront pas au commencement, et elles attendent nombreuses et considérables surtout les premiers venus.

Il y a l'ignorance de la langue et l'acclimatation dans un pays tout différend du nôtre ; il y a la méfiance des indigènes, qui, pillés et pressurés souvent par les Vahaza, et aussi par instinct de race, ne tiennent pas à voir s'installer au milieu d'eux un homme sur les qualités morales et les desseins duquel ils ne sont pas fixés ; il y a la résistance sourde, mais continuelle et très efficace, du gouverneur hova, qui trouvera toujours moyen de vous entraver, et dans la location de vos terres et dans leur exploitation; il y a les défauts des indigènes, pillards, menteurs, paresseux, voleurs, etc., de qui, par suite, vous devez toujours vous méfier et sur lesquels vous ne pourrez jamais complètement compter.

« Puis l'installation elle-même est très difficile. Il faut tout faire soi-même, depuis sa case jusqu'à ses pépinières et s'approvisionner de tout, le riz lui-même manquant dans certaines saisons... C'est l'installation en plein désert. Les transports se font de port à port, par occasion seulement, et il n'y

a qu'à Tamatave où l'on ait chance de trouver la moitié de ce que l'on désire. Il faut penser à tout, depuis le bouton de chaussure qu'il faut demander en France, jusqu'aux planches qu'il faut faire dans les forêts, sans oublier les commandes à Maurice et à Bourbon (1). »

Puis il y a les mécomptes, les accidents, les malheurs, etc., qui peuvent tout détruire, et vous ruiner en un jour.

On comprend quelle dose d'indomptable courage, et surtout de persévérance, il faut pour lutter contre de telles difficultés.

« Mais n'est-ce pas la même chose dans tous les pays? Ce qui est supportable pour un Anglais au fond de la Guyane ne peut-il pas l'être pour nous dans un pays relativement sain? »

Le malheur est que nous ne sommes pas encore redevenus complètement colonisateurs en France.

« Les enfants dont on désespère, on les envoie aux colonies, où certains font quelquefois merveille; ceux qui promettent, sont précieusement gardés en France, où ils arrivent à ne rien faire.

« Pendant ce temps l'Angleterre envoie ses cadets de famille un peu partout et les Indes se peuplent, le Cap s'émancipe, et sous la poussée des intelligences qu'elle a disséminées au loin, la moisson s'achève et l'empire s'étend.

« Puis, si un Français a 50.000 fr. de fortune, ira-t-il les mettre dans une entreprise coloniale?

(1) M. Paul Brée.

On le traiterait de fou. Il vivra en petit rentier. L'Anglais lui, s'il a 50,000 francs, s'en servira pour en gagner dix fois plus. »

Le Français des colonies, c'est exactement la même chose. A-t-il amassé un commencement de fortune, il n'a de cesse, qu'il ne soit rentré pour la dépenser en France, et il abandonne pour cela les plus belles espérances, une fortune assurée.

M. Brée parle d'un Français par lui rencontré en Amérique, qui ayant mis toute sa jeunesse à amasser une première mise de fonds, songeait à retourner en France, quand il rencontra un homme de cœur qui lui fit honte et ranima le feu sacré qui couvait en lui. Plus tard, dit M. Brée, « il était à la tête de la plus belle plantation de cafés que j'aie jamais vue ; et s'il n'est pas millionnaire aujourd'hui, c'est qu'Userait mort depuis. »

On récrimine contre nos lois, contre le partage des biens, on se plaint de la dépopulation de notre pays. On a raison. Il est certain qu'avec la liberté de tester, beaucoup plus de jeunes gens seraient poussés à se créer une position au dehors; il est encore plus vrai qu'avec un excédent de population, des colons plus nombreux s'embarqueraient pour nos colonies, et il y a là un mal incommensurable qui sera, s'il ne s'arrête, la ruine de notre pays.

Mais, mieux vaut encore agir que de se plaindre. Et en attendant que le Gouvernement modifie certaines lois, et que l'amélioration de nos mœurs

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relève notre natalité, faisons ce qui est en notre pouvoir.

Pour moi, je suis convaincu, — et c'est une vérité que peuvent toucher du doigt ceux qui sont en contact avec la jeunesse — il y a en France, actuellement, beaucoup de jeunes gens ayant une petite aisance, voulant travailler et arriver à quelque chose, et n'en ayant pas les moyens.

Or, ce sont précisément ceux-là qu'il faut à Madagascar. Offrez-leur de sérieuses espérances làbas, et je vous assure qu'ils iront par centaines d'abord, par milliers ensuite.

Nous ne sommes pas colonisateurs!

Est-ce bien sûr? Nous l'avons été autrefois, et d'admirables colonisateurs. Témoins, Bourbon, Maurice, les Antilles, le Canada. Nous le redeviendrons sûrement ; nous le redevenons chaque jour. Il y avait une éducation de l'esprit public à faire; elle se fait continuellement depuis quinze ans ; et il ne faut pas être grand observateur pour constater combien nos appréciations et nos jugements ont changé à cet égard. Nous avions 3,000 émigrants par an, ily a vingt ans; nous en avons 60,000 aujourd'hui. Comparez seulement le ton de la presse et celui de la discussion à la tribune, à propos de l'expédition de Madagascar, avec ce qui fut dit et écrit en 1882, 1883, 188i, 1885, sur Tunis, le Tonkin et la même île africaine, et vous pourrez juger du chemin parcouru. Nous ne sommes pas colonisateurs! mais trouvez-moi sur terre un pays qui, en si peu de temps, ait su obtenir d'une nou-

velle acquisition, les mêmes résultats que nous avons obtenus en Tunisie, les ports de Bizerte et de Tunis creusés, des chemins de fer construits, d'immenses propriétés créées, notre commerce éliminant peu à peu le commerce étranger, plus de 100 millions engagés dans des plantations et rapportant de forts intérêts, l'huile d'olive de Tunis acquérant une marque comparable à celle de Nice et se répandant sur tous les marchés d'Europe, notre influence gagnant partout dans la Régence qui devient rapidement une terre française, et tout cela, sans avances aucunes de la mère-patine . Quand de tels résultats ont été obtenus, en moins de douze ans, c'est se calomnier que d'aller répétant que nous ne sommes pas colonisateurs. Nous l'avons été pour Tunis. Nous le serons également pour Madagascar et nous y obtiendrons les mêmes résultats.

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