MADAGASCAR DANS LE PASSÉ
L'île de Madagascar ne fut que vaguement connue des anciens. Du moins nous n'avons d'eux aucune relation sérieuse à ce sujet. Il semble cependant établi, d'après le témoignage cl'Edrisi, que les Chinois, qui, bien longtemps avant l'ère chrétienne, entretenaient déjà des relations avec les Singhalais, auraient poussé sur la côte de l'Afrique en face de Sofala jusqu'à Madagascar, et auraient établi des comptoirs sur les côtes sud et sud-ouest. « Chez les Antandroy, en effet, et les Mahafaly, tribus qui occupent la région méridionale de l'ile,
on retrouve, affirme M. Grandidier, comme chez certaines tribus de l'Afrique Orientale, les traces incontestables des croisements qui ont eu lieu, à une époque très reculée, entre les autochtones et les membres de la famille sinique. »
Les Arabes connurent sûrement Madagascar dès une époque reculée, et y fondèrent des établissements qui eurent une grande influence sur les mœurs, les habitudes et même sur les races de l'île. Il paraîtrait aussi, d'après Flacourt, que des tribus juives, chassées de l'Asie, auraient émigré jusque vers Madagascar.
C'est à peine si le moyen âge connut l'existence de la grande Ile. Nulle part, en effet, elle ne se trouve mentionnée, si ce n'est dans un planisphère informe d'Edrisi, en l'année 1153, sous le nom de Ghesbeza, à côté d'un groupe d'îles qui doit être celui des Comores, et plus tard sur une mappemonde que R. de Halclingham dessina en 1300 pour la cathédrale d'Hereford, sous le nom de Malichu.
Quant à Marco Polo qui, le premier, en 1298, parla d'une île qu'il nomme Madeigascar, d'après les récits que lui en avaient faits les Chinois au cours de ses importants voyages dans l'Extrême Orient, il n'avait sûrement pas en vue la grande île africaine, ou tout au moins il la confondait avec une autre contrée , celle de Magodocho ou Magdichou , à laquelle sa description convient complètement (1).
(1) Grandidier, Hist. de la Géographie physique de Madagascar.
Madagascar resta donc à peu près inconnue à l'Europe jusqu'au jour où les Portugais la découvrirent.
Vasco de Gama, après avoir, le premier, doublé le Cap de Bonne-Espérance en 1^97, dut nécessairement passer dans le voisinage de Madagascar, mais ne l'aperçut point. Ce ne fut que trois ans plus tard, en l'an 1500, qu'un des capitaines de Pedro Alvarez Cabrai, Diego Diaz. la vit pour la première fois. L'année d'après, Fernand Soarez, revenant des Indes, fut jeté par la tempête sur la côte Nord-Est. Enfin les célèbres navigateurs, Ruy Pereira et Tristan d'Acunha, l'abordèrent de nouveau au cours de leur route pour les Indes. C'était le 10 août 1506, et ces hardis marins, qui étaient aussi de fiers chrétiens, la nommèrent Saint-Laurent en souvenir du saint dont on célébrait la fête en ce jour.
C'est sous ce nom qu'elle fut chantée par Camoens dans ses Lusiades.
Cependant l'ancien nom de Madagascar a prévalu , et c'est le seul sous lequel on connaisse aujourd'hui la grande île africaine.
Les Portugais essayèrent d'y fonder quelques établissements en 1509, sous la conduite de Diego Lopez de Siqueyra, envoyé par le roi de Portugal, pour reconnaître l'exactitude des récits merveilleux qu'on en faisait, et y rechercher les mines d'or et d'argent qu'on croyait devoir y trouver en abondance; et l'année suivante, sous celle de Juan Serrano, qui devait y organiser la traite des esclaves.
Il reste encore des vestiges de ces premiers établissements, en particulier sur la côte Nord- Ouest et dans les plaines du haut Sobirana (1).
Plus tard, ces essais furent renouvelés, en particulier vers 15i0, à un point diamétralement opposé, dans un petit îlot, en face de l'endroit où les Français bâtirent ensuite Fort-Dauphin. Cet îlot est appelé encore aujourd'hui îlot des Portugais ou Tang vate — trano-vato — maison de pierre. Mais ils rencontrèrent toujours tant d'opposition chez les naturels, et tant de difficultés, surtout sans trouver à Madagascar ce qu'ils rencontraient ailleurs en si grande abondance , c'est-à-dire des mines d'or et d'argent , ou, tout au moins, le moyen de s'enrichir, qu'ils se découragèrent et abandonnèrent le pays, sans y laisser rien de durable et pouvant constituer des droits sérieux.
Mais voici que le cardinal Richelieu , pressentant l'importance de Madagascar, ou trompé peutêtre, par les récits qu'on lui en faisait, en ordonna la prise de possession.
Le capitaine Rigault, de Dieppe, fut chargé de donner suite à cette décision, et c'est le 24 juin 164-2, date capitale pour l'histoire de Madagascar, que fut arrêtée cette mesure par lettres patentes du roi Louis XIII, qui instituaient la grande Compagnie §u « Société de l'Orient » et lui accordaient « la concession de l'île de Madagascar et des îles adjacentes pour y ériger colonie et commerce et en prendre
(1) M. Guinard, noies mss.
NOTIQNS PRÉLIMINAIRES. 5
possession au nom de Sa Majesté très chrétienne. »
C'est le fondement de nos droits sur File de Madagascar, et ces droits n'ont jamais été prescrits, ne sont jamais tombés en désuétude. Car, de cette époque jusqu'à nos jours, nous n'avons pas cessé d'avoir des intérêts engagés et des colons installés à Madagascar; et, jamais non plus, nos divers gouvernements n'ont discontinué d'affirmer ces droits et de chercher à les faire valoir : Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, le gouvernement de la Révolution, Napoléon I, la Restauration , Louis- Philippe.
Ce n'est pas ici le lieu de raconter ces essais et ces tentatives diverses de prise de possession, d'établissements, de colonisation, d'abandon, de blocus, de royaumes éphémères. Plus tard, peutêtre le ferons-nous.
Mais les noms des Flacourt et des Renyowsky, au dix-septième siècle, des Cossigny et des Mahé de la Bourdonnais au dix-huitième, des de Lastelle, des Laborde,des Lambert, des Germain des Fossés, Hell, Fleuriot de Langle, etc., au dix- neuvième, forment une chaîne ininterrompue, marque certaine de nos droits et de notre volonté de les maintenir.
En attendant une révolution se passait dans le centre même de l'Ile qui devait avoir les plus grandes conséquences sur ses destinées.
Une tribu particulière, la dernière venue à Madagascar , honnie d'abord , pourchassée de toute part, et contrainte de se réfugier sur les
hauts plateaux, la tribu des Hova, commençait à s'étendre et à s'imposer à ses voisins.
Pendant près de trois siècles, elle lutta pour se constituer elle-même , pour s'établir et conserver dans son sein l'unité de pouvoir et de gouvernement, et en même temps développer ses qualités natives : l'esprit de soumission et de discipline, la ténacité dans ses entreprises, la persévérance dans ses desseins, la patience et l'habileté, et, de temps en temps, le courage pour les accomplir.
Puis, à point nommé, vers la fin du siècle dernier, un homme se rencontra, qui sut non seulement réunir toute l'Imerina sous son sceptre, mais soumettre encore les tribus voisines et fut le vrai fondateur de l'hégémonie Hova. Quand Andrianampoinimerina (Andriana fo nylmerina, le Seigneur au cœur de l'Imerina) mourut, l'élan était donné, la puissance hova était fondée, et Radama I, son fils et son digne successeur, réalisa le dernier vœu de son père en étendant son empire jusqu'à Tune et l'autre mer, à l'Orient et à l'Occident. Les Hova étaient désormais maîtres effectifs d'une grande partie de Madagascar et désiraient le devenir de l'île entière.
Cependant, on continuait en Europe à peu s'occuper de Madagascar. Après le livre si précieux et si intéressant du sieur de Flacourt, Histoire de la grande île de Madagascar , premier bon livre sur la grande île africaine et aujourd'hui encore un des meilleurs ; après les Voyages et aventures de Benyowski, qui fonda , au dix-huitième siècle,
au profit de la France, tout un empire, éphémère il est vrai et devant disparaître avec lui, mais seulement après avoir jeté un vif éclat et fait concevoir de grandes espérances, nous n'avons plus rien .
Car il ne faut pas parler du Voyage à Madagascar et aux C on tores de monsieur Leguevel de Lacombe, ouvrage qui eut lors de son apparition vers 18V2 un grand succès en France, mais qui n'est qu'un roman imaginé presque de toutes pièces.
Personne ne pénétrait guère dans l'intérieur de File, et même ceux qui purent y pénétrer au commencement de ce siècle, Robin, Le Gros, Laborde, Lambert et les Anglais Hastie, Jones, etc., ou bien ne publiaient rien, ou du moins n'écrivaient que des choses de détail ou de peu d'importance, et ne cherchaient point à initier le grand public à l'étude d'une contrée et d'un peuple que certains d'eux connaissaient cependant si parfaitement.
Point d'étude de mœurs, point de descriptions du pays; point d'observations méthodiques et régulières.
Ce ne fut guère qu'après 1802, quand Radama II ouvrit toutes grandes aux étrangers les portes jusque là fermées de Madagascar, que l'île commença à être étudiée en détail et sillonnée un peu dans tous les sens. Ce n'est pas d'ailleurs qu'il ne reste encore aujourd'hui bien des parties inexplorées, bien des coins que n'a jamais foulés aucun pied européen, bien des richesses, surtout minières, que l'on ne soupçonne même pas. L'île est si grande,
si difficile à parcourir ; il y avait, il y a encore tant de préventions contre les étrangers, tant d'obstacles semés à plaisir sur leurs pas, tant de difficultés suscitées à leurs études, qu'il faut une dose très grande de courage pour l'essayer, une grande persévérance pour y réussir. La politique, la superstition, les erreurs les plus grossières, tout est conjuré pour vous arrêter, vous effrayer, vous paralyser. Monsieur Grandidier n'était pas un instant perdu de vue dans les premiers voyages qu'il fit, et il ne retrouva un peu de liberté qu'après avoir pu causer à loisir avec le premier ministre.
Ce n'est que depuis la dernière guerre, qu'on a pu faire des sondages sérieux pour étudier les terrains et reconnaître les richesses minéralogiques.
Madagascar est donc encore en grande partie inconnue. Malgré tout cependant, et grâce aux efforts, en premier lieu de Monsieur Grandidier, des missionnaires jésuites français, en particulier les Pères Weber, Callet, Abinal, Roblet et de la Vaissière; des missionnaires anglais Richardson, Sibree, etc., de Me Pfeiffer, du capitaine Pasfield Oliver, et, depuis huit ans, des fonctionnaires français, surtout Messieurs Ranchot ef d'Anthotiard, Madagascar commence à entrer dans le domaine des pays explorés.
Le nom de Madagascar n'est nullement un nom indigène, appris des habitants, mais un nom d'importation étrangère. Les Malgaches en effet, n'eurent jamais aucun nom pour désigner leur pays, par la bonne raison qu'ils ne se considérèrent jamais comme ayant une patrie commune, et s'inquiétèrent très peu de savoir si, oui ou non, ils habitaient une île; si, oui ou non, leur pays était environné par l'Océan. Du reste, le nom de Madagascar qui, par sa terminaison de Kary chat, emporte avec lui le souvenir de cet être exécré qui est le sorcier, n'aurait jamais été choisi pour cet effet,
D'où vient donc ce nom? Simplement d'une erreur de Marco Polo, répétée constamment depuis par tous les auteurs qui l'ont suivi. Marco Polo parle en effet de Magadocho ou Magdichou, une partie de la côte africaine, au pays des Somalis, et lui donne le nom de Madeigascar. Or, on voulut à tout prix en faire une île, absolument comme de Zanguebar, et on lui donna une forme triangulaire. Le hazard voulut que Zanguebar existât, à peu près où on la plaçait. Mais comme il ne se trouvait, au nord de l'Equateur, aucune île répondant à la description de Magdichou, on appliqua simplement ce nom à l'île de Saint-Laurent, découverte plus tard
par les Portugais, et qui se trouva ainsi appelée Magdichou, Madeigascar, et plus tard Madagascar. De la même manière, les habitants que les Hollandais et les Portugais appelaient « Noirs » ou « Maures », et les Anglais, « naturels » ou « indigènes », se trouvèrent peu à peu désignés par les noms de Madagascarois, Madécasses, Malécasses, Malégaches et enfin, Malgaches, nom universellement admis aujourd'hui, même par les indigènes qui l'écrivent « Malagasy ».