CHAPITRE XI
L'étude de la faune de Madagascar présente un intérêt encore plus grand peut-être que celui de sa flore. Les formes curieuses qu'on y rencontre à chaque pas lui donnent une physionomie particulière.
D'un côté, elle a des rapports évidents avec la faune d'Afrique ; mais elle en a aussi avec celle de l'Inde, de l'Arabie ou de la Malaisie, voire même avec celle de l'Amérique ; surtout elle a des espèces nombreuses qui lui sont propres, ou dont au moins elle paraît être la patrie primitive et le centre de dispersion.
MAMMIFERES.
Madagascar ne renferme pas moins de 66 espèces de mammifères. Ce serait déjà une preuve qu'elle a autrefois fait partie d'un continent. Mais le caractère de ces animaux est très extraordinaire,
et tout à fait différent de l'ensemble de ceux que l'on rencontre maintenant en Afrique, ou en aucune autre partie du monde. Il n'y a en effet à Madagascar aucun des grands mammifères qui sont particuliers au continent africain, Fours, l'hyène, la panthère, la girafe, l'antilope, l'éléphant, le rhinocéros, ni rien qui leur ressemble.
La première impression serait donc qu'elle n'a jamais été unie à l'Afrique. Mais comme les tigres, les ours, les tapirs, les daims, les écureuils en sont généralement absents, il faudrait aussi conclure qu'elle n'a jamais été unie à l'Asie. Et cependant, ce n'est pas une de ces îles émergées de l'Océan et qui ont toujours été isolées.
Il est vrai que la faune malgache abonde en espèces et en genre particuliers à l'île. C'est le pays par excellence , la patrie des Lémuriens , appelés aussi faux-singes ou singes à museau de renard, qui forment dans la série des êtres un ordre à part, et qui, par toute leur organisation, comme l'ont montré MM. Milne Edwards et A. Grandidier dans leur Histoire des mammifères malgaches, se rapprochent plus des quadrupèdes que des quadrumanes , malgré leurs quatre mains. Cet ordre étrange des mammifères est pour ainsi dire cantonné dans l'île; on n'en rencontre que quelques représentants égarés en Malaisie, à Ceylan et dans l'Afrique tropicale , et seulement à l'état de genres ou d'espèces isolées, qui ne continuent à exister que grâce à leurs habitudes nocturnes et à leurs retraites sur les arbres, au fond des
épaisses forêts. Ce sont comme les fragments épars d'un groupe jadis compact et nombreux, tandis qu'à Madagascar, ils forment dix genres et quarante espèces ou variétés, juste la moitié des espèces connues de mammifères malgaches. Mais à l'époque eocène , ils habitaient le Nord de l'Amérique et l'Europe, et très probablement tout l'hémisphère boréal.
Parmi eux, il faut citer, outre les nombreux Lemurs ou Makis, YJndris et les Propithèques, les plus grands des Lémuriens vivants (1); les Hapalemurs, qui nagent aussi bien qu'ils grimpent aux arbres ; le Cheiromys Madagascar iensis, ou Aye- Àye, ainsi appelé à cause de son cri, très curieux par ses habitudes et les superstitions dont il est le sujet. 11 vit dans les grandes forêts de l'Est. C'est un animal nocturne, allant par paire, mâle et femelle, ne produisant qu'un seul petit à la fois, et faisant son nid dans les cavités des vieux troncs.
Il se sert de ses dents pour arracher l'écorce des arbres, à la recherche des insectes qui forment sa nourriture, et de ses longs doigts filiformes pour arracher les larves, une fois qu'elles sont découvertes. On affirma à M. Baron que l'Aye-Aye frappe de ses doigts de devant l'écorce des arbres, et ensuite , écoute le mouvement de sa proie qui y est renfermée, s' épargnant ainsi un travail inutile. Il ne fuit point à la vue de l'homme, car pendant
(1) On a récemment découvert les ossements fossiles d'une espèce éteinte, Le Mvyaladopis qui était trois fois plus grand que l'Indiis (Grandidier).
des siècles, celui-ci ne l'a jamais molesté. Le Malgache croit, en effet, que l'Aye-Aye a le pouvoir extraordinaire de détruire quiconque cherche à le prendre ou à lui faire du mal. 11 est donc presque impossible de s'en procurer, si ce n'est par hasard, ou par les soins de ceux qui connaissent une amulette ou ody pour se défendre contre lui. De là sa réputation d'être excessivement rare, quoique en réalité il soit assez abondant.
Il y a une autre tradition sur son compte qui lui fait plus d'honneur. Parfois, quand une personne s'endort dans la forêt, le Aye-Aye lui apporte un oreiller; si c'est pour la tête, cette personne deviendra riche; mais si c'est pour les pieds, elle succombera bientôt au pouvoir fatal du Lemuridé, ou au moins deviendra ensorcelée.
Après le Aye-Aye, nommons encore les Chirogales et les Microcèbes, dont quelques-uns ne sont guère plus gros qu'une souris, et qui emmagasinent, pendant la saison humide, de la graisse autour de leur queue pour s'en servir à la saison sèche.
Après les Lémuridés, viennent les Insectivores composés d'une Musaraigne, groupe répandu sur tous les grands continents ; de deux genres de Hérissons et de six genres d'une famille particulière, les Centétidés, qui n'existent nulle part ailleurs sur le globe , excepté dans les deux grandes îles de Cuba et de Haïti, et viennent ainsi ajouter à la difficulté pour déterminer le berceau de la faune malgache. Ce sont notamment les Omjzorictes et les
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Géogales qui sont des genres très caractéristiques. Le seul carnassier malgache qui ait une grande taille, est un chat fort singulier qui est plantigrade comme les ours, tandis que tous les autres félins connus sont digitigrades; c'est le Cryptoprocta ferox, qui forme une famille particulière, ^ans alliés en aucune partie du monde. Avec lui il y a diverses espèces de Galidiés, sortes de mangoustes, une Civette, une Genette et un Euplère.
« Ici nous rencontrons pour la première fois, dit M. Wallace, des indications précises d'une origine africaine ; car la famille des Civettes est plus abondante sur le continent africain qu'en Asie, et quelques-uns des genres malgaches semblent décidément être les alliés du groupe africain, comme par exemple l'Euplère au Suricata et au Crossarchus. »
Les civettes sont aujourd'hui presque confinées à l'Ethiopie et aux régions orientales, mais elles abondaient en Europe à l'époque miocène.
Les Rongeurs se composent de quatre genres de rats particuliers, dont l'un, dit-on, est allié à un genre américain. Parmi les très nombreuses Chauves-souris, il y en a une d'un genre tout particulier, avec des pelotes charnues à l'extrémité des doigts.
Citons en dernier lieu un cochon de rivière, d'un genre africain, le Choir opotamus ou sanglier à masque, des débris fossiles de deux Hippopotames, YHippopotamus Lemerlei et YHilepton/nchus, de petite taille, et dont les débris, recueillis
par M. Grandidier, comme beaucoup des espèces précédentes, abondent dans les sables quaternaires de la côte S.-O., mélangés à des os de crocodiles [Croc, robtistus, Grandidier), de lémuriens gigantesques et de petits carnassiers. Ces fragments démontrent que Madagascar a possédé autrefois de grands pachydermes, comme l'Asie et l'Afrique. Il y a aussi des bœufs, des chats et des chiens errants, échappés à la domesticité et retournés à l'état sauvage.
« En résumé, et pour conclure, en citant M. Wallace, la faune de Madagascar est assez riche en genres et en espèces de mammifères , quoiqu'ils appartiennent à un nombre très limité d'ordres et de familles. Elle est spécialement caractérisée par son abondance de lémuriens et d'insectivores; elle possède aussi quelques carnivores de petite taille; mais la plupart des autres groupes dont l'Afrique est spécialement riche : singes, lions, léopards, hyènes, zèbres, girafes, antilopes, éléphants et rhinocéros, et même porcs-épics et écureuils, manquent totalement. Il n'y a pas moins de quarante familles distinctes de mammifères terrestres en Afrique, onze seulement de ces familles se retrouvent à Madagascar, qui possède à son tour trois familles propres.