COMMERCE EXTERIEUR
Le commerce de Madagascar avec l'étranger est relativement peu considérable.
Et dans l'état du pays, il ne saurait en être autrement.
Si en effet les richesses de l'île sont très grandes, comme nous l'avons déjà vu, en revanche, elles ne sont pas mises en œuvre; le pays, pris dans son ensemble, est encore fermé aux blancs, et ses ressources inexploitées.
D'où, naturellement, le chiffre des exportations est très bas.
Est aussi très bas, comme conséquence naturelle, celui des importations. Je ne dirai pas pour l'expliquer que les Malgaches n'ont presque pas de besoins, et savent se contenter de peu. Cela n'est vrai qu'en partie. Plus exactement , ils se contentent de peu parce qu'ils ne peuvent acheter beaucoup; mais ils ne demanderaient pas mieux que de se procurer une quantité d'objets, s'ils avaient de quoi les payer. Mais comment pourraient-ils le faire?
La circulation monétaire est très faible, et l'épargne est très restreinte à Madagascar. Ils ne peuvent donc acheter que les objets strictement nécessaires.
De plus, il suffit d'une mauvaise année, d'une mauvaise récolte, d'un impôt extraordinaire, pour les ruiner.
A ces causes s'en ajoute une autre tout accidentelle, mais qui a eu une réelle importance. Les importations s'accumulèrent en 1889-90-91.
Tamatave se trouva encombrée, de nombreuses faillites s'ensuivirent, et des marchandises subirent un tel avilissement de prix « qu'on aurait eu intérêt, m'a-t-il été raconté, à les réexpédier en Europe ». De là, de nombreuses plaintes, et diminution forcée dans les importations, les années suivantes.
Voici, du reste, ce que dit de l'état du commerce actuel de Madagascar un homme tout particulièment compétent, M. Larrouy, dans sa célèbre lettre du 27 juin dernier au gouverneur de Bourbon. Ce passage est à citer en entier.
« D'une façon générale, dit-il, le commerce est en décroissance dans toute l'île. Pour des raisons qui tiennent presque toutes à la situation politique , les affaires souffrent d'un marasme réel.
« Dans la région centrale de la côte Est, depuis Fenerife jusqu'à Mananjary, le nombre des commerçants étant hors de proportion avec les affaires qui s'y traitent, il s'ensuit un avilissement des marchandises d'importation et un renchérissement des produits , qui amènent des déconfitures fréquentes. Plus au Sud, vers Fort-Dauphin, les transactions sur le caoutchouc qui, à une époque,
avaient fait concevoir les plus belles espérances, et provoqué un mouvement d'immigration des colons vers cette région, ont notablement diminué et sont devenues peu rémunératrices. Dans le nord de Fénérife, les propriétaires de concessions monopolisent le commerce, d'accord avec les autorités locales, et créent de sérieuses difficultés aux traitants.
Sur la côte Ouest, le commerce se ressent du brigandage qui sévit dans l'intérieur. Dans ces régions, les Indiens et les Arabes sont maîtres du commerce, et les grandes maisons peuvent seules soutenir la concurrence.
Nosy-Ve et l'Extrême-Sud font seuls exception à cette règle. Dans ces parages, les créoles de la Réunion et de Maurice sont assez nombreux, mais les populations indigènes sont encore trop farouches pour qu'on puisse prévoir, avant longtemps, un accroissement du mouvement commercial qui permettrait à de nouveaux colons de s'installer dans le pays.
Le commerce dans l'Imerina et le Betsileo souffre moins que partout ailleurs. Il est vrai de dire que les négociants européens y sont rares. On n'y compte en effet que quelques représentants des principales maisons de Tamatave. Plusieurs petits négociants fixés autrefois à Tananarive, ont dû partir ; les Ho va, dont les aptitudes commerciales sont singulièrement développées, leur faisaient une concurrence sérieuse. »
Une autre question se pose aussitôt. Ce mou-
vement commercial va-t-il en diminuant, ou au contraire en augmentant? M. Larrouy dit que « d'une façon générale, le commerce est actuellement en décroissance dans l'île. »
Nous acceptons son affirmation qui doit sûrement être exacte; mais comme les raisons qu'il en donne datent surtout de ces deux ou trois dernières années, ou même de moins longtemps, cette diminution générale ne peut porter que sur cette durée de temps, ou un temps moins long.
Il y aura donc intérêt à élargir un peu la question et à l'étendre aux douze ou treize dernières années, les seules pour lesquelles nous ayons quelques données.
Le Père de La Vaissière, à la fin de son volume, Vingt ans à Madagascar, p. 330-331 , donne deux tableaux des exportations et des importations de Madagascar pour l'année 1881. Les voici :
1° Exportation commerciale sur la côte Est :
Riz... 375.000
Café 500.000
Rafia 125.000
Peaux, cuirs salés 1 .250.000
Caoutchoucs 1.125. 000
Saindoux. . .' 100.000
Bœufs \ .325.000
Rabannes. . : 1 15.000
Gomme copal 525.000
Cire JG0.000
Sucre 200.000
Porcs vivants 1 5.000
Porcs et bœufs salés 30.000
Sacs vides (4.000.000) 700.000
Vanille 20.000
Divers 125.000
Total... 6.900.000
2° Importations sur la même côte :
Toiles américaines 2.500.000
Tissus 3.000.000
Drogueries 100.000
Rhum à 23° 850.000
Sel 300.000
Farine 125.000
Vin 250.000
Mercerie 150.000
Quincaillerie, machinerie 500.000
Parfumerie 30.000
Bijouterie, horlogerie 25.000
Instruments de musique 10.000
Soieries 25.000
Verroterie 30.000
Jouets et bimbeloterie 15.000
Poterie et faïencerie 100.000
Chaussures 75.000
Comestibles, légumes 300.000
Divers 125.000
Total.... 8.510.000
Cela fait, pour tout le mouvement commercial, un total de 15.410.000 fr. ou 15 millions et demi.
Ce chiffre me paraît exact, et donne une idée approximativement vraie pour Tannée 1881 et les quatre ou cinq années précédentes, car le P. de
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La Vaissière avait demandé ce relevé du commerce à un négociant de Tamatave qui le fit avec le plus grand soin.
M. d'Authoûard, dans son remarquable rapport commercial de 1890, donne pour l'année suivante le chiffre beaucoup plus élevé de 23.285.735, se décomposant de la manière suivante : importations, 11.762.237 fr. 50 centimes; exportations, 11.524.4 97 fr. 50 centimes.
Sans doute l'approche de la guerre put faire monter le nombre des affaires, bien des négociants réalisant tout ce qu'ils pouvaient vendre, et d'autres faisant des provisions plus abondantes en vue d'une occupation de Tamatave. J'ai cependant peine à croire que ce chiffre ne soit pas exagéré.
Les affaires presque nulles pendant la guerre, furent ensuite de 4.331.190,53 en 1886 ;
De' 5.971.989,55 en 1887 et enfin en 1890 de 6.475.017,98.
Et en ajoutant les quatre ports de Vohemar, Vatomandry, Mananjary et Majunga, nous arrivons à la somme de 9.338.613,39.
Pour le 1er semestre de 1893, nous avons 4.067.177,72 ou, approximativement, 8.000.000 pour toute l'année.
Et pour les quatre ports de Vohemar, Fenerive, Tamatave et Vatomandry: 4.676.531.12.
En résumé donc, le mouvement commercial des ports de l'Est irait en progressant lentement, depuis la guerre. Il serait cependant en appa-
rence loin d'avoir atteint ce qu'il était avant cette époque.
Mais en est-il réellement ainsi?
Les chiffres de ces dernières années sont basés sur les données de la douane et partant trop faibles, peut-être de moitié. Ceux d'avant la guerre, au contraire, sont dus à des calculs particuliers où Ton n'avait aucun intérêt à les minorer. Ils doivent donc sensiblement s'approcher de la vérité. Et ainsi, nous arrivons à une conclusion différente de ce que l'on affirme d'habitude, mais qui me paraît la vraie, c'est que le commerce d'aujourd'hui est sensiblement ce qu'il était avant la guerre.
C'est évidemment à Tamatave qu'existe le plus grand mouvement commercial. Le total de ses importations et de ses exportations est deux fois plus élevé que celui des cinq autres ports soumis au contrôle du Comptoir; et il doit comprendre au moins le tiers de tout le commerce de Madagascar.
C'est là que se trouve le centre de presque toutes les grandes maisons qui opèrent dans l'île, tout au moins dans la côte orientale et dans le centre; là qu'abordent les grands vaisseaux, et d'où les marchandises sont distribuées sur la plupart des autres marchés; là enfin qu'aboutissent la plus grande partie des objets d'exportation.
Les grandes maisons de Tamatave ont en effet des succursales ou des agences qui, elles-mêmes,
ont des sous-agences ou des représentants partout où il y a espoir de vendre ou d'acheter; et c'est par leur intermédiaire, comme par autant de canaux, que se distribuent les toiles, les cotonnades, le rhum, en un mot toutes les marchandises venues à'Andafy, d'au-delà des mers; et par elles également que remontent, s'amoncelant peu à. peu, mesure par mesure, brin par brin, le café, le rofia, les peaux, les boules de caoutchouc, toutes les matières d'exportation.
Le port qui fait le plus d'affaires, après Tamatave, est Mananjary, parce que c'est lui qui dessert le pays des Betsileo.
Ainsi, on a eu pour l'année 1888 : 820.129,95.
Pour l'année 1889 : 1.113.026,9V.
Pour l'année 1890 : 1.237.523,00.
Je n'ai malheureusement pas les chiffres des années suivantes; seulement le mouvement ascensionnel se poursuit, tout au moins jusqu'en
Pour Vatomandry, on a les chiffres suivants en 1888 : 553.760,15; et en 1890 : 425.714,61.
C'est donc une diminution de 128.045,5'+ ou 23, 1 %; mais le commerce a repris, car on a pour le premier semestre de 1893 un chiffre de : 358.642, soit pour l'année entière 717.28V.
Pour Fénérife , nous n'avons pour toutes données que les seuls résultats des six premiers mois de 1893 qui sont de : 121.701.
Nous sommes mieux renseignés sur Vohemar. L'année 1887 a donné 150.325.
L'année 1888 : 220.150.
L'année 1889 : 216.520.
Enfin 1890 : 290.459.
Et le premier semestre de 1893 :
Importations 3. 391, 50 exportations 125. 619, 90.
Ainsi Ton peut dire que le commerce de Vohemar, presque tout d'exportation , surtout des bœufs, reste à peu près stationnai re , inclinant plutôt à la baisse.
A Majunga, c'est la baisse en plein. On peut en juger par les chiffres suivants :
4 juin — 31 décembre 1887, 515.302,30.
1 janv. — 31 décembre 1888, 582.327,30.
1 janv. —31 décembre 1889, 548.842,20.
Cependant il y a un écart très considérable pour 1890 où l'on obtient.
Importations 409.224,40
Exportations 500.674,40
Total 909.898,80
Le rapport commercial de M. d'Authoûard ne nous dit absolument rien des autres points, pour lesquels, par suite, nous sommes réduits à des hypothèses.
Nous devons cependant signaler Fort-Dauphin. Avant 1891 le commerce y était presque nul, mais il reçut alors une subite et vive impulsion, par suite de la découverte d'un nouvel arbre à caoutchouc.
D'énormes fortunes furent alors réalisées.
Ainsi, un traitant françaiSj ruiné ou à peu près, mais qui eut la bonne fortune de se trouver sur place, gagnait presque du coup 130.000 piastres ou 650.000 francs. Il achetait le précieux produit une piastre et le revendait trente. Depuis, presque toutes les maisons de Tamatave, ont voulu avoir un représentant à Fort-Dauphin ou dans les environs, et les boules de caoutchouc, plus ou moins mélangées de gravier, se vendent 1 fr. la livre , mais elles se revendent 1 fr. 50 à Tamatave. Il y a donc encore une marge suffisante pour de beaux profits. Après la première fièvre du commencement, il y eut Tannée dernière un arrêt, à cause des guerres entre les tribus indépendantes du Sud; depuis, les affaires semblaient reprendre, lorsque les difficultés avec la France sont de nouveau venues paralyser le commerce, et probablement le suspendre , à moins que nous n'occupions Fort-Dauphin, et chassions totalement les Hova du Sud. Ce serait dans ce cas un nouvel essor d'assuré au commerce du caoutchouc.
C'est du reste presque tout le commerce de Fort-Dauphin, à part quelques objets de consommation, surtout toiles et rhum, qui constituent la plus grande partie de l'importation. Le mouvement total d'importation et d'exportation a dû atteindre durant ces trois dernières années au moins trois millions par an, et il est appelé à augmenter rapidement après la conquête.
Il se fait aussi un certain commerce, surtout de caoutchouc, de tortues , de pois du Cap (de
1.500 à 2.000 tonneaux par an), de maïs et d'épongés, sur la côte Sud-Ouest. Le centre de ce commerce est à Nosy-Ve. L'importation comprend à peu près les mêmes articles que partout ailleurs : tuiles, chaux, poudre, fusils, faïences, marmites, etc. L'annexe des Messageries Maritimes, le Mpanjaka touche chaque mois à Nosy-Ve.
Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'à partir de Saint-Augustin vers le Sud, le commerce est presque exclusivement entre les mains des créoles de Maurice ou de Bourbon, quoique depuis près d'un an, de nombreux commerçants indiens se soient installés à Tulear.
Au Nord de Saint-Augustin, ce sont les Indiens et les Arabes au contraire, qui monopolisent presque tout le commerce.
Cela est également vrai, quoique à un degré inférieur, pour Majunga, et toute la Côte Nord- Ouest et Nord de Madagascar, même pour nos possessions de Nosy-Be et de Diégo-Suarez. Au moins tout le commerce de détail y est-il entre les mains des Arabes et des Indiens. Ces derniers, auxquels s'ajoutent parfois quelques Chinois occupent aussi toute la côte orientale, où ils font la plus grande partie du petit commerce et il n'y a guère que les Hova qui puissent lutter avec eux.
S'il s'agit maintenant de répartir par nationalité les transactions, soit d'importation, soit d'exportation avec Madagascar, les nations qui font le plus d'affaires avec la grande île sont l'Angleterre
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et ses colonies, Maurice, les Seychelies, les Indes anglaises, les États-Unis d'Amérique, la France, l'Allemagne.
Il est cependant bien difficile de donner aucun chiffre précis, parce que les relevés, commencés sur ce sujet en 1886 et 1887, ne portent que sur les six ports soumis au Comptoir d'Escompte, et n'indiquent d'ordinaire que l'importation; surtout, ils n'ont pas été continués.
Quant au mouvement des navires, plus facile à constater, on ne peut guère rien en conclure; les Messageries Maritimes, par exemple, acceptant le fret anglais aussi bien que le fret français (le prix du fret est identiquement le même pour Londres et pour Marseille).
D'après les statistiques, la France tient le premier rang sur l'ensemble des importations et des exportations, l'Angleterre vient tout de suite après, chacune ayant un peu plus de trois millions, puis l'Amérique avec deux millions et demi et l'Allemagne avec un demi-million. ATamatave la prédominance française serait encore bien plus accentuée puisque notre commerce dépasserait de près de 200,000 francs celui de l'Amérique (2.310.110,15 contre 2.138.767,70) et de 800.000 fr. celui de l'Angleterre, tandis qu'à Majunga nous aurions presque la .totalité du mouvement du port, 796.101, Y5 contre 113.737,45 à divers.
Dans les trois autres ports, au contraire, deVohemar, Vatomadry et Manaiijanry, le transit français estprcsquenulen comparaison du transit anglais :
0 à Vohemar contre 290.459; 46.384,50 à Vatomandry contre 330.371,92; 22.297,60 à Mananjary contre 966.323, 30, c'est-à-dire que seul à peu près, le pavillon anglais paraît dans ces ports; mais il ne faut pas oublier ce que nous avons remarqué plus haut. Les Messageries Maritimes touchent à Tamatave et à Majunga ce qui explique la prédominance du pavillon français, mais elles sont indifféremment chargées de marchandises françaises ou anglaises, d'où l'on ne peut rien conclure en faveur de notre commerce, de la présence de notre pavillon. Elles ne paraissent pas au contraire à Vohemar. Vatomandry et Mananjary; bien plus, les côtiers qui desservent ces rades, battent pavillon anglais, même quand ils sont affrétés par des maisons françaises, d'où naturellement très peu de vaisseaux signalés comme français.
On ne peut donc rien conclure de la considération des pavillons, si ce n'est peut-être pour l'Amérique. Celle-ci en effet, envoie chaque année 3 ou k voiliers de 1.000 à 1.200 tonnes qui vont apporter des toiles de coton et tissus divers, et qui s'en retournent chargés surtout de peaux de bœufs.
Il faut donc chercher ailleurs des données pour déterminer le commerce de chaque nation.
D'après le rapport commercial de Mr d'Anthotiard, en 1887, on avait pour Tamatave :