DU GOUVERNEMENT
Le pouvoir est entièrement despotique, et l'esprit de servilité le plus absolu règne dans toute la population .
La royauté n'est pas précisément héréditaire, quoiqu'elle ne sorte jamais de la même famille.
Jusqu'à la mort de Radama II, en 1863, c'était le prince précédent qui désignait son successeur. Depuis, c'est la volonté du premier ministre qui l'impose au peuple. Et ce successeur a toujours été une reine, qui par le fait même, devenait la femme du ministre qui l'avait choisie.
La reine est évidemment de la première noblesse et son ministre est « Hova » ou plébéien. Par là se concilient dans la même autorité et les nobles et le peuple : celui-ci fournissant le premier ministre et ceux-là la reine; ou, plus exactement, celui-ci prenant tout le pouvoir et ceux-là n'en gardant que l'apparence.
Ce système hybride est dû à l'influence des Anglais qui y voyaient leur intérêt. Car ils espéraient
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bien avoir dans leurs mains le premier ministre qu'ils avaient élevé si haut ; en outre , c'était en partie une imitation de leur constitution.
Mais cet état de choses entraîne à Madagascar deux conséquences dont ils doivent porter toute la responsabilité : la première, c'est que la reine ne doit pas avoir d'enfant, car cet enfant, étant le fils d'un « Hova », serait Hova lui-même, et par suite ne pourrait régner. Donc on les étouffera à leur naissance. On raconte ainsi, sous le couvert, que la reine actuelle a déjà eu trois ou quatre enfants.
La seconde, c'est le mécontentement sourd et caché, mais durable et profond, de la noblesse contre le premier ministre.
Les souverains de Madagascar sont sensés descendre des dieux, et il n'y a pas un demi-siècle, Kanavalona I s'appelait, tout comme l'empereur de Chine « la Souveraine du ciel et de la terre. » Depuis l'introduction officielle du christianisme, elle n'est plus que la « Souveraine de toute la terre. »
Mais cela, elle prétend bien l'être, et son peuple a gardé pour elle un respect à demi idolâtrique et une tranquille confiance dans ses décisions.
Cependant, ce n'est que pour l'apparence. En réalité, la reine n'est qu'un paravent destiné à couvrir son premier niinistre, qu'un jouet ou une poupée entre ses mains, et c'est lui qui est tout, qui fait tout, juge, détermine et administre tout; d'un mot, c'est lui qui règne, et c'est sa volonté qui est la loi.
Sans doute, il parle toujours au nom de la reine,
et en public se proclame son esclave. Mais personne n'est dupe de ses paroles. Comme le faisaient autrefois les anciens rois, il consulte le peuple à de rares intervalles et pour des occasions solennelles, par exemple, en 1881 pour la promulgation des lois. — « N'est-ce pas cela, peuple? » — Et tout le peuple de répondre : « — C'est cela. » — Répondrait-il autrement que ce serait la même chose.
On ne l'aime pas, mais on le craint, et tout le monde tremble devant lui. Il sait tout, il devine tout, il prévient tous les complots.
Depuis 1881, sous l'influence des missionnaires et en particulier du trop célèbre Parrett, le Raparretty de là-bas, dont les conseils sont encore en ce moment prépondérants à Tananarive, des ministères ont été créés, de l'intérieur, delà guerre, de la justice, des travaux publics, des finances, de la législation, de l'instruction publique. Mais ces ministres ne sont que des aides ou secrétaires, au sens le plus restreint du mot. Ils n'ont pas ce que nous appellerions voix consultative; pas même cette influence que donnent le travail et la connaissance particulière d'une branche d'administration.
Il faut dire la même chose des juges suprêmes ou andriambaventy , au nombre de 70, ou des juges inférieurs appelés Vadintany . Ils ne font qu'étudier la cause, et c'est le premier ministre qui leur inspire la sentence.
Ce qu'il fait directement à la capitale, il le fait dans les provinces par ses gouverneurs.
Créés en 1878 pour diminuer et annihiler la noblesse et pour étendre le protestantisme ou religion d'État , ces gouverneurs ont fidèlement travaillé à l'un et à l'autre but. Ils sont en effet presque exclusivement choisis parmi les élèves des écoles protestantes, et mettent tout naturellement leur influence au service de leurs maîtres, qui du reste ne négligent pas de les suivre, de les surveiller, de les récompenser ou de les briser.
Ils sont tout-puissants, ils rendent la justice, imposent les corvées, font les mariages, en un mot administrent tout et connaissent de tout. Surtout ils pressurent, pillent et volent.
A Madagascar, aucun officier d'aucune administration n'est payé. Souvent même, ils ont dû acheter à la capitale, et fort cher, la place de 1er ou 2e ou 3e gouverneur. Ainsi en 1891 deux familles désirant obtenir, si je ne me trompe, la charge de gouverneur des établissements pénitenciers et agricoles du premier ministre, près de Tamatave, l'une donna 10,000, l'autre 12,000 piastres. Il faut donc rentrer dans ses fonds. On le fait en vendant tout, son influence, ses arrêts, ses services, et quand cela ne suffît pas, en se faisant donner ce que l'on trouve à sa convenance.
Avez-vous une belle villa qui plaise au premier ministre? Il vous fera dire que la reine trouve votre villa très belle. On sait ce que cela veut dire et on s'empresse de la lui offrir.
Dans les provinces, le gouverneur trouve-t-il votre plantation de cannes, de café ou de coton
remarquable? vous recevrez la même invitation et vous n'aurez qu'à y faire la même réponse. Personne ne saura jamais ce que le gouverneur de Maevatanana a volé de poudre d'or à M. Suberbie. 11 est vrai qu'il en a donné une partie au premier ministre.
Les impôts sont très faibles.
En voici l'énumération à peu près complète.
1. Le hasina, c'est-à-dire un bout d'argent offert à la reine à son avènement, à la fête du bain, et à quelques autres solennités extraordinaires. C'est un signe de soumission ou de respect plutôt qu'un impôt.
2. Un impôt d'environ 0 fr. 03 à la mort du souverain, pour ses funérailles.