‹ Madagascar; sa description, ses habitantsChapitre 61 sur 94 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

LES ANTSIHANAKA.

A une distance de 40 à 50 kilomètres en face de Tile Sainte-Marie, dont il est séparé par une épaisse forêt, se trouve le plus considérable des lacs de Madagascar, le lac Aloatra. Autour de ce lac, en en exceptant toutefois la rive orientale qui appartient aux Betsimisaraka, sur les montagnes et les vallées marécageuses, formées par les derniers contreforts de la seconde arête faîtière, dans un pays très mouvementé et très accidenté, se trouve une peuplade assez semblable aux Betsimisaraka et qui lui est sûrement parente, ce sont les Antsihanaka ou « peuples du lac. »

Ils s'étendent en latitude depuis le pays des Antankara au Nord, jusqu'à l'Imerina au Sud, approximativement du 16° au 18° parallèle, et, en longitude, entre la région des Sakalaves à l'Ouest et celle des Betsimisaraka à l'Est, plus ou moins du 45° 30' au 46° 50'.

Leur pays est couvert d'immenses pâturages et de rizières très faciles à cultiver. Il y a beaucoup de poissons dans le lac et les rivières qui le remplissent.

Il y aurait aussi, assure-t-on, de riches minerais. Le climat est assez malsain, à cause des marais nombreux que l'on rencontre dans le pays; il est cependant agréable , plus chaud que sur le plateau central et plus tolérable que sur la côte. C'est du reste un pays encore peu connu , étant trop en dehors des voies de communication pour avoir été suffisamment exploré. De même , ses habitants ont très peu de contact et des rapports très limités avec les étrangers.

Les Antsihanaka ressemblent beaucoup aux Betsimisaraka. Ils ont le teint moins foncé, les traits assez réguliers, les membres bien faits et toute leur conformation bien prise. Ils ont aussi les qualités et les défauts de leurs voisins. Comme eux ils sont insouciants, turbulents, mous et paresseux. Leurs mœurs et coutumes ressemblent beaucoup à celles des autres Malgaches. Leur nombre ne doit guère dépasser 200,000.

Indépendants jusqu'au commencement de ce siècle, ils avaient pour capitale une ville encore assez populeuse, Ambatondrazaka, au Sud du lac et à une altitude de 836 mètres. Ils obéissaient à des chefs particuliers, qui comme partout ailleurs dans l'île, devaient avoir une autorité illimitée et se faire continuellement la guerre.

Ils furent le premier peuple vaincu et conquis

par Andrianampoinimerina , mais ce fut plutôt une guerre de superstition ou de supercherie que de combats. Il y eut, racontent les légendes, un défi des plus curieux entre le chef Tohana, pour les Antsihanaka, et le magicien Rasohalatra, un Tsihanaka émigré, devenu le gardien du dieu Ramahavalo , pour les Hova. Pendant une demijournée, Tohana lança la foudre sur son rival qui n'en fut pas incommodé, et dont la case même ne fut pas incendiée. A son tour, Rasohalatra demande à son dieu Ramahavalo, de remplir de serpents la case de Tohana, ce qui fut accompli à l'instant. Épouvanté et poursuivi de tous côtés par les reptiles, ce nouveau Laocoon, malgré les encouragements ironiques de son adversaire , dut s'avouer vaincu , et confesser la supériorité du dieu des Hova sur celui des Antsihanaka, c'est-àdire pratiquement la supériorité des Hova sur son propre peuple.

Andrianampoinimerina croyait-il à cette intervention efficace de son idole? Au moins il feignit d'y croire, et il ordonna à Rasohalatra d'avoir à prendre tous les lundis une des portions du bœuf réservé d'ordinaire au roi, afin d'en nourrir les serpents de l'idole.

Mais surtout il en profita. Les Antsihanaka devinrent ses. sujets et depuis lors ils n'ont jamais essayé de se soulever. Aujourd'hui leur administration première a entièrement disparu et a été remplacée par deux gouverneurs qui habitent, l'un à Ambatondrasaka, l'ancienne capitale,

et l'autre à Amparafaravola , à l'Ouest du lac.

Les Antsihanaka ne doivent pas le service militaire. En retour, ils sont chargés de porter les paquets de la reine et en particulier les munitions. Ils sont également constitués gardiens des innombrables troupeaux de bœufs, dont certains de 1000, 5000, 10,000 tètes, et planteurs des champs de cannes à sucre, que les Ho va possèdent dans leur territoire.

Ils se livrent enfin à la culture facile de quelques rizières, et à la pêche des anguilles et des crevettes dont ils font un certain commerce avec les Hova.

Dans un village appelé Ankoroko, au Sud du lac, habite une petite tribu qui ne fusionne guère avec les Antsihanaka. Ils vivent dans des cases en jonc, disposées de telle sorte qu'elles peuvent surnager quand le lac déborde, et s'élever avec le niveau de l'eau.

On a ainsi l'aspect fort curieux d'un vrai village flottant pendant plusieurs mois. Ils sont du reste perdus au milieu des zozoro ; il n'y a point de chemin pour arriver chez eux, et les personnes qui vous conduisent, ont beaucoup de peine à y parvenir. Ces pauvres gens sont à demi-sauvages, hospitaliers cependant, mais superstitieux à l'excès. Leur unique occupation semble être la pêche.

LES BEZANOZANO.

De chez les Antsihanaka, en descendant vers le Sud, entre les deux mêmes lignes de forêts, ou si l'on préfère, entre les deux arêtes faitières de File, sur les rives du Mangoro, le plus grand des fleuves de la côte orientale, nous arrivons chez les Bezanozano (nombreux rejetons) ou Tankay (pays brûlé), parce que probablement ils occupent la place de forêts incendiées.

Leur pays est un vaste plateau d'une altitude moyenne de 850 à 900 mètres, s'étendant entre 1*1merina à l'Ouest et le pays des Betsimisaraka à l'Est, sur une trentaine de kilomètres de large, depuis la région des Antsihanaka vers le 18°, jusqu'au pays des Tanala, au Sud du 20e parallèle, sur une longueur de plus de 200 kilomètres.

Située en grande partie sur l'emplacement d'un ancien lac aujourd'hui desséché , cette contrée ne manque pas d'une certaine fertilité. La chaîne littorale, qui la borne à l'Est, s'élève seulement d'une centaine de mètres, mais le grand massif central se dresse à l'Ouest comme une immense montagne de granit de ^00 à 500 mètres.

Le Mangoro la parcourt du Nord au Sud et il reçoit de nombreux tributaires de droite et de gauche, de telle sorte que la vallée principale se ramifie en une foule de petites vallées transversales.

Le sol, quoique semblable au sol argileux du reste de File , est cependant recouvert presque partout d'une légère couche d'humus noir qui ferait croire à une très grande richesse végétale. Cela est surtout visible autour de Moramanga, leur capitale, que Ton rencontre en allant de Tamatave à ïananarive. Aussi est-ce là que l'Anglais Bonnard , l'ancien secrétaire de l'évêque anglican Kestell-Kornich, a placé sa plantation de caféiers. — Elle réussirait s'il pouvait la défendre du pillage et du maraudage. Mais souvent la récolte est faite par d'autres que par lui ; parfois on arrache ou l'on coupe les pieds , et son cheval même lui fut volé, en sorte qu'il ne lui resta plus qu'un âne.

Plus forts et plus noirs que les Hova et les Betsimisaraka, les Bezanozano semblent tenir, par leurs mœurs et leurs usages , des Antsihanaka, et des Tanala, quoiqu'ils dérivent plus vraisemblablement d'une branche de Betsimisaraka émigrés vers l'Ouest. 11 n'y a guère, en effet, que le Sud de leur pays d'habité, tandis que le Nord est presque désert. Ils n'ont d'autre industrie que le tissage des nattes ou rabana, qu'ils font avec les fibres de la feuille du rofia. Ils fournissent aussi de nombreux porteurs pour le transport des marchandises de la côte dans l'intérieur de l'île. Et leur vigueur et leur solidité sont vraiment admirables, surtout par les chemins escarpés et glissants qui marquent la traversée de la première forêt et de la première arête faîtière. Ils sont cependant peu travailleurs.

Ils furent soumis par Andrianampoinimerina

aussitôt après les Antsihanaka, et n'opposèrent pas de résistance. Comme leurs voisins du Nord, ils ont entièrement perdu toute idée d'indépendance et d'autonomie et ils n'ont jamais songé à se révolter.

Ils sont régis par deux gouverneurs hova, vivant, le premier à Moramanga, et le second à Belanona Anosibe.

Moramanga est une ville de 2,000 à 3,000 habitants, composée d'une seule rue, très longue et très large, aux maisons en roseau ou en ravinala, couvertes de chaume. — Il y a un rova très étendu et environné d'une palissade en bois, quelques soldats, et une station télégraphique, la troisième qui existe entre Tamatave et Tananarive.

C'est là que je rencontrais pour la première fois, en octobre 1891, les Pères Roblet et Colin, en expédition depuis près d'un mois pour continuer, Fun sa carte de l'Imerina au 1/100,000 et l'autre, la détermination précise de l'altitude de son observatoire à Tananarive.

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