‹ Madagascar; sa description, ses habitantsChapitre 63 sur 94 · BETSIMISARAKA · texte numérisé non relu

BETSIMISARAKA

Ce nom est bien connu parmi nous; et nos marins, nos voyageurs, nos négociants, nos colons de France, de Maurice ou de la Réunion n'ont cessé d'être en relation avec ce peuple depuis plus de 300 ans. Tout ce qui se rapporte à eux nous offre donc un intérêt particulier.

Les Betsimisaraka occupent le versant oriental de Madagascar, les vallées courtes et fertiles qui s'appuient sur la première arête faîtière et descendent vers l'océan Indien, depuis le Nord de la baie d'Antongil, vers le 15° de latitude Sud, jusqu'au pays des Antaimoro, vers le 20°, sur une étendue approximative de cinq degrés ou plus de 550 kilomètres , et une largeur moyenne de près d'un demi-degré.

C'est peut-être la partie la plus riche de Mada-

gascar, au moins une des parties les plus fertiles. Abondamment arrosée et par ses rivières nombreuses et par les pluies qui y sont beaucoup plus fréquentes qu'en aucune autre partie de l'île; dune altitude variant depuis 700 à 800 mètres jusqu'au niveau de la mer; couverte des plus riches forêts dans sa partie occidentale, de plaines de sable et de lagunes, sur le bord de l'Océan, elle peut donner en abondance tous les produits tropicaux, canne à sucre, vanille, café, cacao, etc. Elle est moins chaude que les contrées de l'Ouest, et devient plus saine et plus tempérée à mesure qu'on s'élève vers les montagnes. Traversée par les principaux chemins de pénétration vers l'intérieur : la route de Tamatave à Tananarive, celle de Mahanoro au même endroit, celle de Mananjary à Fianarantsoa, en outre par une ligne de sentiers qui relient entre elles les diverses villes de la côte, elle n'attend qu'un peu d'ordre, des capitaux et des travailleurs, pour devenir vraiment productive.

Le nom de Betsimisaraka veut dire : beaucoup qui ne se séparent pas. Hélas! ce n'est qu'une triste antonymie. Car s'ils sont nombreux (800,000, d'après M. Davidson), il s'en faut qu'ils soient unis. Ce n'est qu'un ensemble de peuplades, jadis indépendantes" les unes des autres et continuellement en guerre les unes contre les autres, et maintenant, complètement soumises aux Hova.

Leur physionomie diffère peu de celle des autres peuples de la côte orientale. Leur teint est luisant

et d'un noir plus foncé ; leur visage plutôt arrondi qu'oblong se termine par un front assez avancé. Leurs cheveux sont épais, mais non crépus, le nez est écrasé, ils sont d'ordinaire grands et bien faits et leur apparence est plutôt agréable.

Ils sont généralement probes, tranchant ainsi notablement sur la plupart des autres tribus.

Leur aspect seul inspire dès l'abord la confiance, et l'on se reprocherait à leur égard le moindre acte de brutalité.

Avec un peu de fermeté, et surtout de la justice, on peut obtenir beaucoup de leur part. Ils sont naturellement doux et ressentent facilement de la sympathie pour les Blancs, pour les Français en particulier, dont le caractère franc et ouvert s'harmonise mieux avec le leur. Il n'y a qu'une chose qui les irrite, et cela est entièrement à leur honneur, ce sont les injustices par trop criantes. Si l'Européen, par conséquent, a eu à se plaindre d'eux sur la route de Tamatave à Tananarive, on peut être sûr qu'il les avait poussés à bout par ses exigences, ses menaces, ou des voies de fait que rien ne justifiait. Soumis aux Hova, ils les haïssent de tout leur cœur, non pas tant pour en avoir été vaincus que pour leurs trahisons, leurs mauvais traitements et leur fourberie.

Ils aiment leurs enfants, et si parfois ils s'en débarrassent à leur naissance, comme à peu près tous les Malgaches, ce n'est jamais qu'à contrecœur et pour obéir aux croyances superstitieuses de leurs ancêtres.

<( Lorsqu'un jeune homme doit s'absenter pour un voyage, raconte le Père Abinal (1), le moment de la séparation ne manque pas d'avoir quelque chose de solennel : c'est la cérémonie du fafirano ou bénédiction. Les parents font à celui qui va les quitter leurs dernières recommandations; ils appellent sur sa tête la protection de la divinité, et lui souhaitent toutes sortes de bonheurs qu'ils ont soin d'énumérer. Enfin, en confirmation de leur bénédiction, ils l'arrosent d'une sorte d'eau lustrale. Il peut partir ; un jour il reviendra grand et heureux! »

Malheureusement ces qualités natives sont paralysées par des vices profonds; la paresse, l'ivrognerie, la débauche.

Les Betsimisaraka sont extrêmement paresseux, et essentiellement rebelles à toute idée de culture ou d'industrie. Les plus vaillants s'adonnent à la pêche et font des marins assez habiles; ceux de Sainte-Marie en particulier aiment beaucoup à prendre des engagements comme marins sur les navires soit de commerce, soit surtout de l'État, où ils font de fort bons matelots; quelques-uns exercent certains métiers, comme celui de forgeron; mais le travail de la terre leur est odieux, et ils préfèrent vivre dans la misère plutôt que d'acquérir un peu de bien-être par de légers efforts (-2). Quelques bananiers qui poussent tout seuls autour de leurs maisons, quelques rares champs

(1) Vingt ans à Madagascar, p. 48.

(2) S. M. Martineau. Madagascar en 1894, p. 209.

de manioc d'une végétation luxuriante, quelques caféiers à l'entour de leurs cases et dont ils vendent le profit aux Européens, un peu de riz, voilà tout ce qu'il leur faut. Même l'argent ne peut obtenir aucun effort suivi.

Dans la conférence si brillante et si sérieuse, que M. Jully faisait dernièrement à la Société de Géographie, il nous racontait que, même en alignant des piastres, les unes à la suite des autres, — sontils de la même race que les Hova? — il ne pouvait obtenir des Betsimisaraka de se charger du transport des bois dont il avait besoin pour construire l'hôpital de Tamatave. Une seule chose faisait impression sur eux, et obtenait parfois un effort de leur part : l'offre d'un peu de poudre et de plomb.

Cependant les Betsimiseraka sont encore plus ivrognes que paresseux, buvant du rhum en quantité, tant qu'il y en a, tous, hommes, femmes, enfants. M. Jully no us parlait d'un enfant de trois ans, buvant à même du rhum dans un vase, et ne cessant d'en réclamer encore!

Le Père Colin dans ses voyages a vu des mères en offrir par-dessus leurs épaules à l'enfant qu'elles portent sur leur dos, comme on lui donnerait chez nous un bol de lait; et il a noté des cas de folie alcoolique ou de delirium tremens. Moi-même, quand je quittais Tamatave en 1892, je couchais dans une case un peu plus propre que les autres dans un village de la côte, entre Andevoranto et Tananarive. Or, le fds aine delà maison n'ôtait la

bouteille de rhum de sa bouche que pour dire quelques paroles, et recommencer à boire.

C'est bien pire encore dans les fêtes, funérailles , mariages, circoncision des enfants, transfert des morts, etc., qu'ils célèbrent par des orgies sans nom. Tout le monde s'enivre alors et se livre aux plus honteux excès. Que peuvent être les pauvres êtres conçus au milieu de ces scènes d'ivrognerie et de débauche? Ils naissent tous rachitiques, sans force , sans santé , et la race s'en va dépérissant et diminuant avec un effroyable rapidité. La petite vérole exerce également chez eux de grands ravages et fait chaque année de nombreuses victimes. Ajoutez à tout cela la fièvre, plus fréquente et plus dangereuse dans le pays des Betsimisaraka qu'ailleurs, et une foule d'autres maladies occasionnées par leur malpropreté et leur manque de soin ; et vous aurez une idée de leur misérable état.

C'est un des exemples les plus frappants de la rapidité avec laquelle l'ivrognerie et l'inconduite peuvent ruiner un peuple. Sans doute le joug nova se fait durement sentir, et les multiples corvées auxquelles ces malheureux sont soumis ont pu contribuer à les éloigner de leurs anciennes villes devenues aujourd'hui des « batteries » hova. Mais le pays n'est guère plus habité vers les montagnes, loin des Hova, que sur le bord de la mer, et la population décroit chaque jour. Pourra-t-on même jamais y porter remède?

Plusieurs fois, on a essayé d'évangéliser les Bet-

ôàï MADAGASCAR.

simisaraka. Je ne parle pas des protestants qui se sont établis plus ou moins dans les principaux centres, mais qui n'ont absolument aucune influence, et n'exercent aucune action. Mais les missionnaires catholiques eux-mêmes ont à peu près complètement échoué.

C'est à Andevoranto que succombait, le 8 décembre 1832, le glorieux M. de Solages, en route pour Tananarive. En 1870, les Pères Jésuites voulurent y fonder un poste de mission. Ils n'y réussirent pas et durent l'abandonner. C'est trop un lieu de passage, d'ivrognerie et de plaisirs coupables, pour en espérer quelque chose de sérieux.

La mission de Sainte-Marie, commencée en 1850, avait d'abord donné quelques résultats, surtout pendant l'administration de M. Delagrange, et permettait d'espérer beaucoup plus pour l'avenir. Mais les difficultés survinrent, et les espérances ne se sont pas réalisées.

Il ne reste guère aujourd'hui que le poste de Tamatave confié à un homme que tous aiment et vénèrent pour sa bonté, sa charité, son tact, son dévouement, le saint Père Lacomme, l'ancien Préfet apostolique des petites îles. Les frères des Écoles Chrétiennes et les sœurs de Saint-Joseph de Cluny dirigent deux écoles florissantes, l'une pour les garçons, et l'autre pour les filles ; un hôpital a été fondé qui sera dirigé par les mêmes sœurs.

Bref, rien n'est négligé pour arriver à fonder une mission sérieuse. Y réussira- t-on?

PEUPLES ENTIÈREMENT SOUMIS Al X 1IOVA. 335

Il se fait du bien parmi les blancs et leurs enfants; un peu aussi, parmi les indigènes, mais pas en proportion des efforts dépensés. Ils sont trop ivrognes, trop indifférents et les exemples des colons trop mauvais.

Pour régénérer ce pauvre peuple, il faudrait commencer par proscrire l'importation et la vente du rhum sur toute la côte orientale. Maurice y perdrait, et quelques négociants aussi; mais la France s'honorerait en le faisant. Et grâce à cela et à quelques autres mesures sages et prudentes, grâce surtout au concours des missionnaires, toujours si puissants pour diminuer le mal, corriger les vices les plus invétérés, enseigner et faire pratiquer la vertu , pourrait-on peut-être espérer quelque résultat. Mais si l'on ne fait rien, si l'œuvre de dépravation continue, qu'on le sache bien, c'en est fait des Betsimisaraka comme des Indiens d'Amérique.

C'est Pronis, l'agent de la société de l'Orient, qui le premier, au nom de la France, planta notre drapeau à Madagascar, en prenant possession, à la fin de 164-3, de l'île Sainte- Marie et de la baie de Tintingue; puis, Tannée suivante, de Fenerife et de Mananara.

Peu aprèsj il s'établit plus au Sud, à Sainte-Luce et à Fort-Dauphin. On sait toutes les vicissitudes et la triste fin de ce premier établissement.

Au commencement du dix-huitième siècle, l'attention de la France fut de nouveau attirée vers

Madagascar, et ce fut encore au pays des Betsimisaraka qu'où songea. L'ingénieur de Cossigny y fut envoyé en 1733 pour explorer la baie d'Antongil ; en 1746, Mahé de la Bourdonnaye, gouverneur de Bourbon, alla de nouveau étudier le pays, et ce fut encore dans la baie d'Antongil qu'il refit ses provisions et répara ses vaisseaux désemparés.

En 1750, puis de nouveau en 1754, la reine Bety, donna, avec le consentement des chefs du pays, l'île de Sainte-Marie à la France ; en 1758 le gouverneur de nie de France, Dumas, réserva par un décret, pour le compte du roi, le privilège du commerce sur toute la côte , des établissements se fondèrent, et en 1767 le gouvernement français fit de Foulepointe, le centre de ses opérations.

Un homme nous aida beaucoup alors dans toutes ces entreprises commerciales, un soldat d'aventures, Labigorne, caporal de la compagnie des Indes, en garnison à Maurice. Il épousa la reine Bety, fit reconnaître son autorité sur tout le littoral de Madagascar, à partir de Tamatave jusqu'à la baie d'Antongil, et sut si bien se faire accepter, qu'il servait d'arbitre suprême aux chefs des diverses tribus et organisait des échanges entre elles. Malheureusement son œuvre ne lui survécut pas.

Après lui, dans les mêmes parages, mais un peu plus au Nord, vers le fond de la baie d'Antongil, le comte hongrois, Maurice Benyowski, fonda en 1774, au nom et pour le compte de la

France, un établissement célèbre auquel il eut le talent de rallier la plupart des tribus environnantes. Il bâtit une ville française, Louisbourg, perça des routes, construisit des forts et établit des points de défense sur la côte orientale de File, à Ngontsy, dans File Marosy, à Fenerife, à Foulepointe, à Tamatave, à Mananara, et à Antsiraka. Mais la jalousie des gouverneurs de Bourbon, puis l'hostilité à main armée de la métropole, et aussi le caractère aventureux de Benyowski, eurent vite fait de détruire cette œuvre brillante mais éphémère. Les Betsimisaraka se redonnèrent aux chefs Malutes, dont le pouvoir se maintint avec des alternatives diverses, jusqu'au jour où Radama I, attirant à Tananarive leurs chefs malheureux, les eût fait traîtreusement assassiner.

Aujourd'hui, ils sont complètement soumis et ne songent plus à secouer le joug. Ils en sont du reste complètement incapables, et les Hova occupent fortement leur pays par ik postes échelonnés le long de la côte, et qui sont :

1. Tamatave, la résidence du gouverneur général, et la capitale de la province, et en allant du Nord au Sud ;

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