LES TANALA
Peu nombreux, les Tanala ou Antanala n'en sont pas moins intéressants. Ils ont été visités pour la première fois en 1890 par le Père Talazac et le Dr Besson, le vice -résident de Fianarantsoa. Et c'est d'après la relation écrite du Dr Besson et les conversations du P. Talazac, que j'ai pu rédiger ce chapitre.
Le pays des Tanala s'étend sur le contrefort oriental des montagnes qui appuient à l'Occident le pays des Betsileo, c'est-à-dire entre les deux arêtes faîtières, au Sud des Benazonazo jusqu'à la rivière Mananara, et à l'Ouest des Antaimoro et des Betsimisaraka. C'est une longue bande de terrains mesurant approximativement de 200 à 300 kilomètres du Nord au Sud, sur une largeur de 30 à 50 kilomètres au maximum.
Je ne donnerai aucun détail particulier sur les Tanala soumis. Ils occupent la plus grande partie de cette large bande, tout le Nord depuis les Besanozano jusqu'à la rivière Faraony, vers le 21°40'
parallèle, c'est-à-dire plus de 200 kilomètres de longueur, tandis que les Tanala indépendants n'en possèdent pas 50.
Voici du reste ce que dit de leur territoire le révérend Deans Gowan qui les visita en 1882.
« Toute la région, du Nord au Sud, est remarquable par la beauté de ses paysages. Elle est bien arrosée et fertile. A mon avis, le Tanala est le district le plus riche de Madagascar, et offre un vaste champ pour les entreprises agricoles de l'Européen qui pourra y planter le café, la canne à sucre, la vanille et le thé. Je suis certain que les rivières des Tanala charient beaucoup d'or. »
Et au point de vue du caractère et des mœurs des Tanala, il ajoute : « C'est un peuple tranquille, hospitalier, plein de douceur à l'égard de l'étranger. Les crimes y sont rares, et la peine capitale n'y a jamais été appliquée depuis vingt à trente ans. »
Ce n'est certes pas là un éloge banal. Cependant leur pays produit très peu de riz, étant trop montagneux pour cela. Pour s'en procurer, ils se rendent à la lisière de la forêt, aux marchés des Hova, afin d'y vendre des bambous et des bois, soit de chauffage, soit pour les constructions.
Ils reconnaissent nominalement l'autorité de la reine des Hova et lui envoient tous les ans, à titre de redevances quelques bouteilles de miel sauvage : Ils lui fournirent aussi quelques soldats pendant la dernière guerre franco-malgache. Leur capitale est Ambohimanga.
Beaucoup plus intéressants sont les Àntanala indépendants.
« Leur pays, dit le Dr Besson, est limité au Nord par le Faraony, et par le Matitana au Sud. Sa superficie qui est un peu inférieure à celle d'un département français, peut être évaluée à 5 ou 6,000 kilomètres carrés. Le quart à peine de cette étendue se trouve couvert de grand arbres entrelacés de mille lianes, qui caractérisent la bande forestière de l'Est ; malheureusement cette forêt, sans cesse assaillie par l'homme, ne compte plus guère que 12 à 15 kilomètres de large. Le reste du pays est coupé de loin en loin, à l'Est, par d'autres bandes de bois plus étroites , et dans sa partie moyenne, par des îlots de verdure ou des bouquets d'arbres mélangés de ravinala. Partout ailleurs, on ne trouve qu'une brousse plus ou moins touffue. Enfin l'herbe croit sur certaines collines et au fond des vallées, constituant d'excellents pâturages pour les troupeaux.
« Tout le pays des Antanala se présente sous l'aspect le plus tourmenté. Vu du sommet d'Ikongo, c'est une mer houleuse et verdoyante, une suite sans fin de monts et de monticules que séparent les uns des autres d'étroites vallées ou des gorges profondes; on n'y trouve plus, comme dans le pays des Betsileo, ces plaines basses et humides et ces larges vallées qu'il est si facile d'aménager en rizières fertiles. »
« Les Tanala habitent une vallée très profonde dont la différence d'altitude avec les hauts pla-
teauxest d'environ 600 mètres. Cette dénivellation considérable qui se produit pour ainsi dire brusquement, donne naissance à une sorte de muraille naturelle haute de 500 mètres, dont les flancs presque verticaux sont entièrement couverts de grands arbres, qui élèvent, droit au ciel, leur cime avide de soleil. Cette grande falaise boisée se continue à peu près du Nord au Sud du pays des Tanala indépendants, lui servant ainsi de rempart naturel du côté de l'Ouest. »
Le plateau d'ikongo lui-même, leur capitale, qui est séparé du massif d'Ambondrombe (1850 mètres d'altitude) auquel il parait s'appuyer, n'est en quelque sorte qu'un énorme pan de mur isolé et comme détaché de cette gigantesque arête montagneuse.
« L'ascension de la montagne d'ikongo, poursuit M. Besson, exige àpeu près deux heures de marche, par un sentier découvert et de 45° de pente , pendant une heure et demie, à partir du bas jusqu'au village d'Andrainarivo, qui est à 275 mètres audessous d'ikongo. Le versant devient ensuite presque vertical et le sentier est abrupt , encombré de roches, fort étroit, entièrement dissimulé sous bois; l'ascension en est presque impossible sans l'aide des mains. Mais arrivé au sommet, le spectateur est largement dédommagé de ses fatigues par le splendide panorama qui s'offre à sa vue.
Ce sont à l'Ouest, au Sud et au Nord, les grands massifs des Betsileo et l'arête boisée qui en marque la limite, tandis que du côté de l'Est, à 600
mètres au-dessous de lui, se déroulent les rivières du pays des Antanala serpentant au milieu de hautes collines pareilles à de grosses vagues de verdure. Par les temps clairs, on peut apercevoir r Océan Indien à 95 kilomètres à vol d'oiseau.
Le plateau d'Ikongo a la forme d'un arc de cercle très allongé, dirigé du Nord au Sud et tourné vers l'Est. Il a environ 8 à 10 kilomètres de long. Il est peu fréquenté et couvert d'une brousse épaisse, au milieu de laquelle on a de la peine à se frayer un chemin. Partout on rencontre des traces et des débris de cases qui attestent l'ancienne présence d'un grand village en bois.
Le sol est noirâtre , recouvert d'une couche épaisse d'humus et susceptible de recevoir, sur une surface d'environ 5 à 600 hectares , la plupart des cultures indigènes, le riz excepté. Un petit ruisseau, toujours vivace, y coule du Sud au Nord, et retombe en cascades le long des parois d'un rocher gigantesque qui est comme la tête de frise de cette immense citadelle, sorte de Gibraltar colossal.
La population de la région indépendante est clairsemée et ne parait pas s'élever à plus de 12 à 15,000 habitants.
Le pays a. été partagé, pour en faciliter l'administration, ou pour tout autre motif, en quatre circonscriptions. Celle d'Ikongo est régie directement par le roi Ratsiandraofana , assisté de ses trois fils aînés et d'un certain nombre de conseillers, dont le plus autorisé est le sage Ratsimihina,
vieillard vénérable, plein de réserve et de dignité, qui est contemporain du vieux roi dont il a partagé tous les dangers et qu'il a soutenu au milieu des plus cruelles épreuves.
Les trois autres circonscriptions sont administrées par des chefs , également avancés en âge et membres de la famille royale.
Autrefois, les Tanala vivaient désunis , comme les anciens Betsileo, se faisant la guerre de village à village pour les motifs les plus futiles. Cet état de division les avait affaiblis à tel point que leurs voisins, les Betsileo, ainsi que certaines bandes ho va en quête de butin, pouvaient, sans risques sérieux, opérer chez eux de fructueuses razzias. C'est ainsi que Ratsiandraofana, le roi actuel, fut pris et amené en esclavage à Fianarantsoa, peu après la fondation de cette ville, par les soldats de Radama Ier. Mais , s'y étant rendu fameux par son audace et sa force herculéenne, il s'enfuit dans la forêt, et regagna sans peine sa chère montagne. C'est alors que les Tanala d'Ikongo le choisirent avec enthousiasme pour chef suprême. Les autres chefs, ses parents pour la plupart, acceptèrent sans résistance son autorité; et ce petit peuple se trouva ainsi groupé en un seul faisceau.
Chez les Tanala, l'autorité royale se réduit à sa plus simple expression , en dehors des cas de guerre. Ce roi, unique en son genre, est le véritable père, et non l'oppresseur de ses sujets. Tout Tanala peut l'aborder librement, lui donner son
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avis, et môme lui exprimer son improbation comme son approbation.
Le pouvoir suprême n'est pas héréditaire par droit de primogéniture. Avant sa mort, le roi désigne celui de ses fils ou de ses neveux qui lui semble le plus digne ; le choix du monarque doit être ensuite sanctionné par le peuple.
Les revenus du roi se réduisent à une sorte de dime peu élevée qu'il prélève sur les récoltes de ses sujets directs, n'exigeant rien de ceux régis par les autres chefs.
Les Tanala n'ont pas de code, mais se conforment à la loi naturelle. Les procès y sont fort rares et sont jugés, d'abord, par les chefs de village, puis en dernier ressort, s'il y a lieu, par le chef de leur région, et entin par le roi lui-même.
Le vol y est inconnu , et la probité des Tanala est d'autant plus louable et digne de remarque, que partout ailleurs dans la grande lie, les voleurs se rencontrent à chaque pas.
A ce propos, les Tanala citent cette belle réponse que fit le roi à des envoyés hova, qui lui demandaient de permettre à leurs marchands de s'établir au milieu de ses sujets. « Les Tanala, répondit-il, ne peuvent se rendre sur vos marchés sans être volés et trompés par vous; comment voulezvous que je vous autorise à venir ici leur enseigner ces deux vices? »
Tout objet perdu est colporté de village en village, peur en trouver le maître. Les crimes et
attentats contre les personnes y sont rares ou inconnus, et la peine capitale n'a pas lieu d'y être appliquée. Pendant les trente dernières années, on ne peut citer qu'un homme mis à mort, à la demande générale du peuple, qui l'accusait d'être sorcier, et lui imputait toutes sortes de maléfices. Ratsiandraofana, superstitieux comme ses sujets, eut la faiblesse de laisser commettre ce crime.
Les Tanala sont généralement sobres, et se contentent de boire l'eau pure de leurs sources et de leurs ruisseaux, que les Malgaches célèbrent dans un chant populaire :
Rano an'ala, madida mangamanga, Rano an'ala.
L'eau qui coule dans la forêt est limpide et azurée. L'eau qui coule dans la forêt...
Parfois ils mélangent à cette eau le miel de leurs abeilles qu'ils recueillent en abondance. Ce n'est pas qu'ils n'aiment le rhum et ne s'enivrent facilement, quand ils peuvent s'en procurer; maiscomme ils ne savent pas le fabriquer, les cas d'ivresse sont assez rares.
Les Tanala mangent rarement du bœuf et de la volaille. Leur nourriture se compose le plus habituellement de riz, de patates, de haricots, de manioc et de poissons, et ils n'ont d'autre vaisselle que des feuilles de longozo.
Le mariage est la règle chez les Tanala, et je crois qu'on y chercherait vainement un céliba-
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taire d'un certain âge. La polygamie y est en honneur, surtout chez les chefs qui peuvent facilement se procurer plusieurs épouses. La première femme porte le nom de « Vadibe », qu'on pourrait traduire par maîtresse de maison. Les autres ne sont que des épouses subalternes, « Vadikely », des concubines légales pour ainsi dire.
Les unions sont libres, et n'ont d'autre caractère d'inviolabilité que la sorte de réprobation qui frappe celui qui abandonne sa femme sans motif suffisant, l'adultère, par exemple, ce qui est rare. Les jeunes filles respectées jusqu'à leur puberté, choisissent alors un fiancé, auquel elles s'abandonnent librement.
Un peu plus tard les familles sanctionnent le choix des jeunes amants, par un repas auquel sont conviés parents et amis. Ce festin est comme la consécration officielle de ces unions primitives.
Les Tanala sont déistes, et comme tous les Malgaches, reconnaissent l'existence de Zanahary, le Créateur, qu'ils honorent et à qui ils rendent grâces dans toutes les circonstances heureuses ou agréables de leur vie. Mais, à côté de ce culte élevé, ils obéissent aune foule de superstitions, et croient aux « ody » ou amulettes ayant le don de préserver de la foudre, des balles, de la grêle, des maladies, etc.
« Il m'a été impossible, raconte le Dr Besson, de réagir contre cette croyance aux « ody » et j'ai dû, sur les instances réitérées du roi, lui préparer un « ody » infaillible contre les balles. Dans leur
naïveté, les Tanala en sont arrivés à me croire un peu sorcier, mais un sorcier de la bonne espèce, s'il en est ; et l'un d'eux me disait avec un ton de grande candeur :
« Zanahary hianareo vazaha! »
« Vous autres blancs, vous êtes des dieux! »
Malgré toutes leurs superstitions, les Tanala ne sont pas dénués d'intelligence. Ils sont même audessus de Betsileo à cet égard, et ils ne cachent pas leur mépris pour ces derniers qu'ils regardent comme des brutes, parce qu'ils ont accepté la supériorité des Hova.
Un autre préjugé, solidement ancré dans le cœur des Tanala, s'est opposé jusqu'à ce jour, à l'introduction de la religion chrétienne au milieu d'eux. « Les religions amollissent l'homme, » disent-ils unanimement. Quelque devin célèbre (mpisikidy), intéressé dans la question, leur aura probablement inculqué cette bizarre conviction.
Leurs villages sont clairsemés. Le nombre des cases varie d'ordinaire de quinze à trente ; elles sont spacieuses et bien construites, en bois et en ravinala.
Leur costume est celui de tous les Malgaches pauvres. Les hommes ne portent guère que le « salaka » . Les chefs se drapent généralement dans des lambas indigènes, en coton ou en soie, « arindrana », qui sont parfois d'un certain prix. Les femmes ne sont vêtues que d'une simple natte serrée au-dessus des hanches. Une sorte de calotte ronde, en paille tressée, leur sert de coiffure; la chevelure est nattée dans les deux sexes.
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La culture est facile pour les Tanala. Ils déboisent autour des villages (qui sont temporaires, par suite de la nécessité de trouver toujours des terres nouvelles que la culture n'a pas encore épuisées), et qui ne sont pas encore dépouillées de leur humus.
Sous l'épaisse jonchée d'arbres, la terre se conserve fraîche jusqu'à l'entrée de l'hivernage ; les Tanala incendient alors ces sortes de jonchées appelées « tavy », et trouvent, après l'embrasement, une forte couche de cendre et d'humus qu'ils retournent et mélangent ensemble avant d'y ensemencer leur riz. Mais c'est ainsi que le pays se déboise rapidement, et que la couche d'humus dont le sol est encore revêtu, n'étant plus retenue à la saison pluvieuse par les racines des arbres, est entraînée au fond des vallées, d'où elle va se perdre dans les cours d'eau. La main imprévoyante de l'homme détruit ainsi, en quelques années, l'œuvre séculaire de la nature et appauvrit une contrée encore belle et fertile. Mais les Tanala, aujourd'hui dans l'abondance, ne se préoccupent pas de l'avenir, et leurs enfants, élevés comme eux, continueront à déboiser jusqu'à ce qu'il ne reste plus de traces de la magnifique forêt qui fut la source de leur bien-être, et l'abri de leur indépendance.
Les cultures consistent en riz, manioc, patates, haricots, maïs, sorgho, arum doux, tabac et cannes à sucre (rare). Le sol est, comme sur les hauts plateaux de l'Imerina et du Betsileo, à base d'argile rouge et extrêmement pauvre en calcaire.
L'élevage chez les Tanala est peu développé; des volailles, quelques troupeaux de bœufs et c'est tout. Le porc y est « fady », c'est-à-dire sévèrement proscrit. La chair du sanglier, cet éternel ennemi des Tanala qui, sortant des profondeurs de la forêt , vient sans cesse dévaster leurs plantations, est laissé en pâture aux chiens.
Ces derniers, généralement affamés et d'autant plus âpres à la curée, deviennent d'excellents chasseurs de ce genre de gibier qu'ils rabattent et acculent dans des impasses où les Tanala vont les sagayer.
Le mouton lui-même est inconnu chez les Tanala, non que sa chair soit prohibée, mais uniquement parce qu'on est convaincu que cet inoffensif ruminant attire la foudre.
Mais ce qui distingue les Tanala de toute autre tribu, c'est leur indomptable amour pour leur indépendance, et comme conséquence, leur invincible défiance envers tous les étrangers, et le soin jaloux avec lequel ils gardent toutes les avenues de leur capitale.
Vers 1880, le Père Abinal fit tout pour aller les visiter. Ses guides l' égarèrent volontairement, il fut rejeté bien loin vers le Sud-Est, et dut rentrer chez les Betsileo brisé de fatigue et brûlé par une fièvre si intense qu'il faillit en mourir. Si le Dr Besson fut plus heureux en septembre 1890, ce ne fut qu'après deux essais infructueux, parce que le vieux roi Ratsiandraofana malade, avait
besoin de ses remèdes, et surtout parce que luimême consentit à devenir frère de sang de l'un de ses fils.
« Youdrais-je vous permettre de monter à Ikongo, lui dit le vieux roi lui-même, lors de sa seconde excursion, que mon peuple s'y opposerait, m'accusant de livrer à des étrangers le secret de son indépendance et de sa liberté. »
Même sa réception par Ratsiandraofana était déjà une grande faveur.
(( Le roi vous a reçu avec joie, lui dit le chef Ratsiandravaha, commandant supérieur des Tanala en cas de guerre, dans un grand kabary public, parce que vous êtes Français, car il sait que ni vos pères ni vous, vous ne nous avez jamais fait la guerre. Cependant notre peuple est inquiet de vous voir dans son pays avec une suite nombreuse, car il croit que vous êtes les amis des Hova, au milieu desquels vous avez bâti votre résidence. A eux seuls, les Hova n'ont pu nous vaincre, mais nous craignons qu'aidés de vos conseils et de votre science de la guerre, ils n'arrivent à s'emparer d'Ikongo. Prouvez-nous que vous êtes nos amis et non ceux des Hova; donnez-nous de la poudre, des balles, et des pierres à fusil pour nous permettre de nous défendre, car nous redoutons toujours la perfidie naturelle aux Hova. Rien ne manquerait au bonheur des Tanala, s'ils ne craignaient sans cesse de voir les Hova, leurs irréconciliables ennemis, violer la foi jurée. Dites au grand chef français que nous avons foi en lui.
et que les Tanala vivraient dans une heureuse sécurité, s'il acceptait de les prendre sous sa protection. »
Ainsi donc le sentiment qui domine chez les Tanala, c'est la haine, une haine invétérée des Ho va. — Le roi raconta à cette occasion à M. Besson les quatre sièges qu'il avait soutenus contre eux pour l'indépendance de son pays, sous Ranavalona Ierc et Radama II, et leur cruauté inouïe, car ils avaient tout dévasté, tout incendié, tout massacré, et égorgé sous ses yeux sa première femme et ses enfants : « Depuis ces scènes, conclut-il, la vue seule d'un Hova me rend malade, et je vous remercie de n'avoir enrôlé comme porteurs que des Betsileo. » — Hélas! j'ai appris dernièrement que la désunion s'était mise parmi les chefs Tanala. Un des fils du roi, inquiet et turbulent, s'est sauvé chez les Betsileo pour réclamer du secours contre son père.. Il ne faudrait pas jurer que les menées hova ne soient pour rien dans sa conduite.
LES ANTANOSY.
La peuplade la plus importante du Sud, celle qui depuis plus de deux siècles et demi, depuis 164-2, a été en relation avec les Européens, est celle des Antanosy.
Ils occupaient autrefois la vallée d'Ambolo entre le 24e et le 25e parallèle, et la côte, depuis au
Nord de l'embouchure du Manamponitry, près de Manantenina, jusque bien au delà de Fort-Dauphin, vers le pays des Antondroy.
Mais quand vers 1852, les Ho va s'emparèrent de Fort-Dauphin et voulurent soumettre les Antanosy, ceux-ci, sous la conduite de leur grand roi, s'expatrièrent en grand nombre, et allèrent s'établir vers l'Ouest, au Nord des Masikora, et au Sud du Fierenana et des Tanala, dans la vallée de l'Onilahy. — C'est là que M. Grandidier les visita en 1868 et qu'il devint frère de sang de Zomamahery, leur roi.
Plusieurs de ces émigrés ont regagné peu à peu le pays natal, et l'année dernière, le roi principal, le chef de la famille régnante, Raoul Rabesanatsika, ayant appris qu'un résident français allait se fixer à Fort-Dauphin, revint avec 300 ou 400 hommes voir s'il ne pourrait pas réoccuper les terres où avaient vécu et régné ses ancêtres.
Après de longues conversations avec M. Resson, il retourna dans l'Ouest chercher la plus grande partie de son peuple , et probablement il est maintenant établi dans son ancienne capitale Fanjahira, au Sud de Fort-Dauphin.
N'y a-t-il pas là dans la démarche de ce roi barbare auprès du représentant de la France, dans la confiance qu'il lui témoigne, et sa fidélité à suivre ses avis, quelque chose de vraiment touchant?
Ce fut chez les Antanosy que furent jadis commencés les premiers essais de colonisation fran-
çaise par les soins de Richelieu d'abord, puis de Colbert. Ils ne durèrent pas longtemps , mais depuis le commencement de ce siècle en particulier , des traitants créoles ou français n'ont guère cessé de résider à Fort-Dauphin, et chaque année des centaines d'Antanosy se louent, pour une période de dix ans, et s'en vont à Bourbon, où ils apprennent, en même temps que les éléments de notre langue, une connaissance rudimentaire de la culture et quelques métiers , à aimer la France. Probablement 1,500 à 2,000 ont ainsi passé par Bourbon, et en 1866, quand M. Grandidier quitta cette île pour aller explorer le Sud de Madagascar, il y en avait avec lui, sur V Infatigable, une cinquantaine qui ne débarquèrent plus à Fort-Dauphin d'où ils étaient partis dix ans auparavant, parce que Fort-Dauphin avait été, dans l'intervalle, pris par les Hova, mais continuèrent jusqu'à Saint- Augustin pour regagner de là, par plusieurs jours de marche, leur nouvelle patrie.
Les Antanosy se divisent en un grand nombre de petites tribus gouvernées par des chefs à peu près entièrement indépendants, mais presque tous de la même famille, et soumis pour la guerre à un roi principal. Ce roi, Raoul Rabesanatsika, est un homme de quarante à quarante-cinq ans, intelligent, énergique, universellement craint et respecté de tous les Antanosy. Il semble très sympathique aux Français comme le démontre sa visite à M. Besson et, tout particulièrement, à la mission catholique, à qui il a confié ses enfants.
Au reste l'autorité de ces rois est absolue, et la servilité poussée aux extrêmes limites.
Quand M. Grandidier eut serré la main du roi Kabefanery et se fut mis à ses côtés, tous ses gens, des Antanosy, qui s'étaient d'abord accroupis, sans mot dire devant leur maître, s'approchèrent et eurent l'insigne honneur, les hommes libres, de frotter leur grosse figure sur le pied de Befanery et de lui lécher les talons ; les esclaves, de s'agenouiller devant lui, et de le saluer en criant : Andriana! Andriana! Seigneur! Seigneur!
Une autre fois, que ce même roi dinait avec le graud explorateur, à mesure qu'il avait sucé un os, il le jetait à un de ses favoris qui, accroupi à une distance respectueuse et tendant les deuxmains, recevait avec bonheur ce présent royal (1).
Le pays des Antanosy, surtout celui des Antanosy émigrés, est très pauvre. Dans son voyage, M. Grandidier ne rencontra des rizières qu'une fois, au bord du Tahesa, l'un des affluents de rOnilahy. C'étaient les premières qu'il voyait dans la région australe de Madagascar.
Souvent les pauvres n'ont à manger que des gousses de tamarinier, dont ils mélangent la pulpe aigre et acide avec les cendres de certains bois, pour lui enlever son acidité astringente !
Il est impossible de connaître le nombre des Antanosy. Le Père Campenon, le fondateur de la mission de Fort-Dauphin, qui a vécu plus de deux
(1) Grandidier, ouv. cite, p. 15 et 17.
ans au milieu d'eux, le fixe de 150,000 à 200,000. Jusqu'à de plus amples connaissances, c'est le chiffre qu'il faut accepter. Il n'y a rien à dire sur leurs mœurs qui ne sont pas bonnes : ils boivent en particulier beaucoup de rhum; ni sur leurs usages, leurs croyances ou leurs superstitions qui ressemblent à ce que l'on observe chez les autres Malgaches. Au reste, les détails nous manquent.
LES ANTONDROY.
La tribu des Antondroy, avec celle des Mahafaly et des Masicora, est une des plus curieuses et des plus pauvres de tout Madagascar. Elle vit le long du rivage, depuis non loin de Fort-Dauphin jusque vers le cap Saint-Vincent, et occupe ainsi l'extrême Sud de Madagascar.
M. Grandidier les visita en juin 1866, et c'est à la relation qu'il publia de ce voyage, que j'emprunte les détails qui vont suivre.
Le pays des Antondroy est un vaste plateau dénudé et presque entièrement désert, s'étendant à plus de dix lieues dans l'intérieur, jusque chez les Masicora.
Il se termine du côté de l'Océan par des dunes qui s'élèvent d'une masse jusqu'à une hauteur de 142 mètres, avec une inclinaison de plus de 60°, et
ne sont séparées de la mer que par une plage de 2 à 3 mètres. C'est une plaine sans fin, d'une monotonie désespérante , et où l'œil ne découvre ni un monticule, ni un arbre, rien qu'une végétation rabougrie, ou des arbustes épineux ne dépassant guère 1 mètre de hauteur.
« Je ne me rappelle pas, raconte M. Grandidier, dans tous mes voyages, avoir rencontré un plateau aussi désolé ; l'aspect y est plus triste que dans le désert de l'Arabie et de l'Egypte où la vue n'est bornée au loin que par des vagues de sable, et offre au moins à l'esprit des idées grandioses (1). »
Pendant plusieurs heures, en s1 éloignant de la mer, on ne rencontre pas une seule habitation, et on s'imaginerait être dans un pays complètement inhabité. Ce n'est, du reste, que depuis 1866 que quelques rares vaisseaux marchands osent en approcher pour acheter de l'orseille. Et de fait, il n'y a rien qui puisse attirer le voyageur dans ces pays désolés où la mer est aussi dangereuse que les habitants sont sauvages.
Les villages sont au loin dans l'intérieur, très petits et fort peu nombreux. Leur voisinage est annoncé par des plants de nopal de plus en plus nombreux, à mesure qu'on s'approche davantage de l'endroit habité. Le village du roi, que visita M. Grandidier, avait « au milieu d'herbes desséchées, une dizaine de huttes ayant sept pieds
de long sur six de large, et à peine assez élevées pour qu'un homme de taille ordinaire pût s'y tenir debout. On ne pouvait y entrer qu'en rampant et en se traînant sur les genoux, tellement l'ouverture est basse et étroite. Elles sont faites en planches juxtaposées, et retenues entre deux tiges de bois longitudinales, de manière qu'on peut les faire glisser ou même les enlever pour regarder ce que fait à l'intérieur l'habitant de ce palais. » C'est précisément ce qui arriva à M. Grandidier, quand il y entra pour la première fois; et bientôt, de sa maison, il ne lui resta guère que le toit.
Il n'y a pas d'eau dans le pays, ou il y en a si peu qu'elle devient un objet de grand luxe (1). Seul le roi peut avoir de l'eau quand il en veut, mais quelle eau ! Celle qu'il offrit au célèbre voyageur était une boue rougeâtre, tellement répugnante qu'il n'eut pas le courage d'en boire. Les autres habitants passent souvent des mois entiers sans toucher une goutte d'eau. Ils n'ont alors, pour étancher leur soif et se rafraîchir, que la seule figue de Barbarie. Ils la piquent de leur sagaie pour la détacher du buisson épineux dont on ne pourrait impunément se rapprocher, la roulent sous le sable pour lui enlever les soies épineuses dont elle est recouverte, la pèlent avec le fer de leur lance et la mangent, ou crue ou cuite sous la
(1) Les quelques rivières que l'on voit marquées sur les cartes, par exemple leManambovo qui se jette dans Ja mer, à l'Ouest du cap Sainte-Marie , sont complètement à sec pendant une grande partie de l'année.
cendre, quelquefois dans l'eau. En voyage, ils vous l'offrent ainsi préparée avec plus de grâce et de propreté qu'on ne serait en droit d'en attendre d'eux.
C'est là le fond de leur nourriture. Ils y joignent un peu de millet ou mapema, qu'ils font griller, ou même broient cru sous la dent, une espèce de haricot malgache ou antaka, et des citrouilles ou courges, qu'ils laissent mûrir outre mesure, ou même pourrir, afin que la pulpe se liquéfie et leur serve de breuvage. Ils possèdent aussi quelques rares zébus que nourrit l'herbe grossière qui pousse bien rare et bien chétive entre les nopals.
Au moins ils cultivent ce que ce sol sablonneux et desséché peut produire, et s'efforcent de multiplier chaque année leur pauvre récolte.
Ce pays sauvage est évidemment très peu peuplé d'hommes et d'animaux. Il y a en revanche quelques bêtes assez rares, le Coa ou coucou de Madagascar, une espèce particulière de bec-fin | Primia C/i/oropetoides); un quadrumane, découvert là pour la première fois par M. Grandidicr, le Propithèque de Terreaux (1), splendide lémurien d'une blancheur immaculée, à la face nue d'un beau noir et à calotte marron ; quelques reptiles curieux, quelques lépidoptères aux brillantes
(1) Ce maki est honoré comme un dieu par ces pauvres gens; et M. Grandidier faillit avoir une querelle sérieuse avec eux pour en avoir tué un. Il ne s'en tira qu'en enterrant son corps avec une grande pompe.
couleurs, et quelques oiseaux fort rares, parmi lesquels il faut mentionner la caille ou hibou des Malgaches, très familière et nullement craintive, parce que les Antandroy, comme les Mahafaly, ne Ja tuent jamais. La raison en est un sentiment de reconnaissance dont voici l'explication :
Un jour, deux jeunes femmes étaient allées puiser de l'eau loin de leurs habitations. Deux ziva (voleurs de bétail et d'enfants), cachés près de la source, se précipitèrent sur les deux Mahafaly, dont les cris ne pouvaient être entendus du village, et les emmenèrent captives. A quelque distance, il leur fallut traverser un petit bois; plusieurs cailles, en s'envolant sous leurs pieds firent grand bruit. Les ziva effrayés, crurent à une surprise, et lâchant leur proie, s'enfuirent au galop... A cette nouvelle, le chef de famille, rendant grâce à Dieu, à la patrie et aux ancêtres, fit solennellement le vœu que lui, ses enfants et ses petitsenfants nés et à naître, respecteraient l'oiseau qui avait sauvé leurs parents. Et comme les Malgaches gardent toujours les vœux, même les plus bizarres et les plus absurdes, toutes les familles alliées à celle de ces femmes ne tuent jamais une caille (1). »
Ces populations sont presque entièrement sauvages, et « leur vie se rapproche plus de celle de la brute que de celle de l'homme (2). »
Ils sont assez robustes, courageux, ne marchent jamais qu'armés d'un fusil et d'une lance. Ce sont
(1) Ouv. cité, p. 19-20.
TRIBIS INDEPENDANTES. 401
de grands enfants qui veulent tout voir, et cependant que rien n'étonne !
M. Grandidier et le capitaine du vaisseau conduisirent leur roi et quelques-uns de ses officiers, à bord de l'Infatigable, pour le leur faire visiter. Ils n'avaient jamais vu aucun navire. Et cependant, ils le parcoururent en tous sens, sans témoigner la moindre admiration , le moindre étonnement. On aurait dit qu'ils étaient habitués à tous les raffinements de notre civilisation, eux qui n'ont vu que leurs misérables huttes et leur désert. M. Grandidier s'étonne, à bon droit, de ce calme, de cette inertie, de cette insouciance du sauvage, fruit de leur vie indolente, mais encore davantage une des marques du caractère malgache. Le sentiment du beau est inconnu chez eux. Ils n'admirent rien et n'apprécient que ce qui est utile, et peut servir à leurs besoins.
Pour les Àntandroy, c'est la poudre, un fusil, des balles et du rhum. M. Grandidier, pendant les quelques jours, qu'il vécut dans le village royal, les retrouvait chaque soir, au retour de ses excursions scientifiques, ivres-morts.
Quand il débarqua, on dut payer au roi Tsifanihy, comme droit d'ancrage et de libre commerce a 25 livres de poudre, un fusil àpierre, une marmite de fonte, deux miroirs, une pièce de toile bleue de 15 mètres, 200 clous dorés, 20 balles, 20 pierres à fusil et \ bouteilles de rhum (1). »
(l) Ouv. cité, p. il.
Des présents analogues, mais de moindre importance, furent donnés à six chefs subalternes qui devaient à ce prix protéger les blancs. Le roi, à qui on offrait de temps en temps un verre de rhum, en buvait une partie et passait le reste à ses suivants qui « ne pouvant souiller de leurs lèvres plébéiennes une coupe où s'étaient trempées les lèvres royales, mettaient la main gauche en avant de leur bouche, puis y versaient le contenu du verre, qui, traversant ce pont improvisé, allait s'engouffrer dans leur gosier insatiable. »
Il ne faudrait pas croire cependant que ce souverain fût un tyran. Quand il conduisit l'explorateur français à sa capitale, voyant ses hommes peu accoutumés à porter des fardeaux, promptement fatigués par les 8 ou 10 kilogrammes que M. Grandidier avait distribués à chacun d'eux, Tsifanihy « un brave roi sans morgue et sans fierté, plus simple encore que le roi d'Yvetot, n'hésita pas à charger sur ses épaules un sac de riz. »
Du reste, ce roi est peu craint, et peu obéi; et les diverses tribus Antandroy sont en guerre continuelle les unes avec les autres, et en proie à une anarchie plus grande que celle qui règne chez Jes Mahafaly ou les Sakalaves eux-mêmes.
Ils sont en tout à peine 20,000.
Quand M. Grandidier aborda le 11 juin dans ce curieux pays, le capitaine Gavaro y était mouillé le premier depuis de nombreuses journées. Il avait par des coups de canon réitérés,, attiré les indigènes, et était entré en relations commerciales
avec eux. La scène est très pittoresque et mérite d'être rapportée. La voici telle que le célèbre voyageur l'a décrite :
« On avait choisi, pour traiter avec les indigènes, l'endroit le plus étendu du littoral : il mesurait une centaine de mètres de côté. Le campement était adossé aux dunes. Avec une voile de chaloupe, supportée par quatre pieux, on avait formé une tente sous laquelle se tenaient les traitants ; une haie en branches épineuses d'euphorbe servait d'enceinte ; à côté était placée la hutte royale composée de tiges desséchées, où deux hommes accroupis pouvaient tenir à grand peine; enfin trois ou quatre enclos en feuillage sec étaient réservés aux indigènes qui, en attendant leur tour de vente, y déposaient leurs marchandises et y passaient au besoin la nuit.
« Au moment de notre arrivée, la scène était très animée : une centaine d'indigènes, hommes et femmes, dont la nudité n'était couverte que d'un lambeau de toile en guenilles, s'empressaient autour des traitants pour leur vendre un petit panier plein d'orseille: ils criaient, vociféraient, se poussant les uns les autres sans vergogne ; un matelot, une balance à la main, pesait chaque paquet dont le lieutenant de vaisseau, assis, par une utile précaution, sur une malle à marchandises, payait aussitôt la valeur; on donnait en moyenne une brasse (1) de toile blanche ou bleue pour 15 ki-
(1) 1 m, 75 cent, environ . On mesure la brasse en étendant les bras.
logrammes du précieux lichen, et une centaine de grammes de grosse poudre pour 10 kilogrammes. Les clous dorés, dont tous les Malgaches du Sud sont très amateurs pour orner les crosses de leurs mousquets, les verroteries noires et bleues, les marmites de fonte, avaient aussi un grand débit.
« A notre débarquement tous les Antandroy abandonnèrent momentanément leurs échanges, et le roi Tsifanihy s'avança lentement à notre rencontre, comme il convient à un monarque vêtu de sa majesté. C'était un vieillard maigre, d'assez haute stature, ayant le teint clair et les cheveux gris et lisses; il était facile de reconnaître en lui un mélange de sang caucasique, arabe ou juif. Un simple morceau de toile lui ceignait les reins, et un lamba (1) jadis blanc, était négligemment jeté sur ses épaules. Une petite calotte de jong tressé lui couvrait Ja tête. »
Depuis lors, la découverte du caoutchouc a donné un peu de vie à ces peuplades.
Les diverses maisons de commerce qui, à plusieurs reprises, avaient établi des traitants au cap Sainte-Marie, et dont les postes avaient été pillés en 1889, y envoyèrent de nouveaux représentants. Mais survint la guerre, une guerre longue et acharnée, entre les diverses peuplades du Sud; et cette guerre, jointe aux exigences et aux exactions des chefs Antandroy, leur fit fermer leurs maisons aux premiers jours de 1894.
(1) Pièce d'étoffe de coton qui sert aux Malgaches pour se draper durant le jour aussi bien que pour se couvrir la nuit.
Depuis, j'apprends que Tordre semble se rétablir, et sûrement le commerce recommencera bientôt. Car le caoutchouc est abondant dans tout le Sud de Madagascar. Malheureusement, aucun vaisseau français ne fait escale dans ces régions. Ce sont des navires allemands ou anglais qui relâchent à Saint-Augustin, ou en d'autres points de la cote, et qui monopolisent le commerce. Le caoutchouc acheté par eux, est, comme l'écrivait dernièrement M. Gautier à la Société de Géographie commerciale de Paris, envoyé à Zanzibar, démarqué et vendu en Europe sous un autre nom. Et c'est ainsi que le commerce français est frustré d'un revenu sérieux, et que s'établit en même temps la légende qu'il y a peu ou qu'il n'y a que des qualités inférieures de caoutchouc à Madagascar. Cette raison, jointe à bien d'autres, impose comme une stricte nécessité l'établissement d'une escale à Fort-Dauphin.
MAHAFALY.
Les Mahafaly ressemblent beaucoup aux Antandroy et à leurs voisins de l'intérieur, les Masikora. Comme eux ils sont pauvres, fourbes, voleurs; comme eux soumis à plusieurs petits chefs, qui ne sont que des chefs de bande ; comme eux aussi, ils
sont adonnés à toute sorte de superstitions et à la plus complète immoralité. Ils sont cependant encore plus sauvages que les Antandroy, plus courageux aussi et plus guerriers ; ils marchent toujours armés d'un fusil et de plusieurs sagaies, ne rêvant que vol et pillage.
Leur pays s'étend sur la côte Sud-Ouest, entre la baie de Saint-Augustin et la pointe Fenambosy ou Barlow, c'est-à-dire entre le 23° 34' 20", et le 25° 15' 15" de latitude Sud, sur une étendue de près de 200 kilomètres. Il est donc borné au Nord par le Fierenana, dont le sépare la rivière Onilaly ; à l'Ouest et au Sud-Ouest par le canal de Mozambique, au Sud-Est par le pays des Antandroy, et à l'Est par une région encore peu connue. Le littoral est presque stérile et la côte, pendant près de 180 kilomètres, depuis Saint-Augustin jusqu'au 25° parallèle, s'étend en ligne droite, presque sans une seule échancrure.
Les navires ne peuvent guère relâcher que dans quatre endroits :
1° Nosy-Ve ou Solary, dont j'ai déjà parlé en traitant du Fienerana ;
2° Itampolo, rade médiocre, par 24° 41' latitude Sud;
3° Ampalaza ou Port Croker, par 25° 12' 30" latitude Sud, où seuls les navires de petit tonnage peuvent pénétrer, et,
4° Au Sud, la grande baie d'Ampalasy, formée par la pointe Fenambory ou Barlow.
C'est sur cette côte que se trouve le très long lac
TRIBUS [NDÉPENDANTES. V07
salé Tsimanampetsotsy que nous avons signalé auparavant.
Le pays produit, dans les bonnes années seulement, du maïs cafre ou du gros millet (ampemba) et un peu de woèmes. Aussi les habitants sont-ils souvent privés de vivres et doivent se nourrir des fruits aigres du tamarin qu'ils font cuire en les mélangeant de cendres. Ils sont cep-endant forts et en bonne santé. Leur nombre peut s'élever à 30,000.
Mais leur principal revenu consiste dans la piraterie et le pillage. Quand on vient trafiquer ou voyager chez eux, on est obligé, plus encore que chez les Antandroy, de donner force cadeaux au roi et à ses divers chefs. Mais on n'en est pas encore quitte; les exigences augmentent chaque jour; à chaque instant ce sont de nouvelles exactions, de nouveaux cadeaux exigés par la force, et au besoin le pillage ou le massacre des étrangers. Aussi tous les comptoirs que l'on a tenté d'établir sur la côte ont-ils dû être successivement abandonnés, ou au moins les commerçants ne peuvent s'en éloigner sans danger. Lorsque en 1870 des Français fondèrent des établissements à Nosy-Ve et que ces établissements commencèrent à prospérer, les Mahafaly firent tout pour les détruire. Et ce fut là une des causes de la triple expédition hova contre Tulear.
Depuis, il y existe une sécurité très relative; mais, outre les dangers courus dans sa propre demeure par le regretté M. Campan, son suc-
cesseur, M. Estèbe, ayant voulu reconnaître le lac Tsimanampetsotsy, qui ne se trouve qu'à k kilomètres du littoral, y perdit son interprète dans une attaque et n'échappa lui-même à la mort que par un simple hasard.
Bref, les Mahafaly ne sont que des brigands.
MASIKORA.
Reste une dernière peuplade à étudier, sur laquelle les renseignements nous manquent presque complètement, celle des Masikora.
On donne le nom de Masikora (habillés de joncs), à des peuplades éparses, situées dans l'intérieur, au Nord des Antondroy, au Sud des Tanala et des Bara, et à l'Est des Mahafaly. — Selon leur situation, elles participent du type et des mœurs de chacune de ces races. Elles ressemblent cependant beaucoup plus aux Antondroy, et sont moins turbulentes que les Mahafaly. Leur pays est aussi pauvre et dénudé, aussi aride et plus privé d'eau que celui des Antondroy.
Il y a chez eux quelques forêts, et vraisemblablement beaucoup de caoutchouc, mais il n'y a plus aucun traitant.
Il est impossible de fixer un chiffre à cette population, extrêmement clairsemée, sauvage et inconnue.