QUALITÉS ET DÉFAUTS. ÉTAT SOCIAL
Famille. — Les Mal gâches ont, en général, un grand nombre d'enfants, et tiennent beaucoup à en avoir. Quand ils n'en ont pas, ils en adoptent; car ils veulent avant tout posséder une famille nombreuse. Dans ces pays primitifs, en effet, où la force prime le droit, un homme est d'autant plus puissant qu'il a plus d'enfants, clients ou esclaves.
Au reste leur éducation coûte peu. Leur nourriture est en effet à si bon compte, leur habit si
rudimentaire, leurs besoins si bornés, que Ton ne dépense presque rien pour les élever. Bien entendu que l'instruction est inconnue, excepté depuis longtemps chez les Antaimoro, et aujourd'hui dans les endroits où les Européens ont pénétré.
Cependant, les Malgaches aiment leurs enfants. Il y a aussi chez eux un amour très grand de la famille, de la caste, delà tribu, de la terre natale. Ils voyagent facilement d'un bout de File à l'autre ou pour travailler ou pour marauder, ou pour faire le commerce; mais c'est toujours avec le désir de retourner dans leur village, et s'ils viennent à mourir en pays éloigné, leur grande préoccupation est d'être rapportés au tombeau de famille. Ainsi, les porteurs de Tamatave ont formé comme une véritable association naturelle de secours mutuels, dont le premier devoir est de ramener chez eux les corps de ses membres expirés loin de leur pays.
Chaque famille est ordinairement un petit état, avec son chef qui est le père ou l'un des fils, ordinairement le fils aine, ses lois et ses privilèges. La réunion de plusieurs familles, issues d'une origine commune, forme la caste, ou même la tribu.
Esclaves. — H y a des esclaves presque partout. Autrefois on les importait de Mozambique, et il s'en faisait un commerce assez actif; cela est interdit aujourd'hui, — ce qui ne veut pas dire qu'on ne le fasse plus. — Cependant. on s'en procurait encore davantage par les guerres, les
MOEURS Kl COUTUMES. **5
incursions, les razzias de tribu à tribu. D'habitude, les hommes étaient tués ou s'enfuyaient, les femmes et les enfants étaient emmenés en captivité, en môme temps qu'on enlevait les troupeaux.
Cela continue encore aujourd'hui en beaucoup d'endroits. C'était là autrefois le motif de presque toutes les guerres, comme c'est aujourd'hui celui des incursions des Fakavalo.
L'esclavage cependant n'est pas dur à Madagascar, et l'esclave est plutôt considéré comme l'enfant de la maison. Du reste, le même mot s'emploie indistinctement pour les désigner l'un et l'autre. Il doit à son maître certaines corvées, pas très nombreuses, et c'est presque tout. Le reste du temps, il est son propre maître, et travaille pour lui ou pour sa famille. Il peut même être porteur ou exercer un métier, mais à charge alors de donner une part de ses bénéfices à son propriétaire, quand celui-ci l'exige.
Qualités et défaut* de* Malgaches. — Les Malgaches sont pauvres. Heureusement que leurs besoins sont très limités. Les plus riches sont ceux qui ont un certain nombre d'esclaves et des troupeaux de bœufs, en certains endroits très nombreux. L'argent est rare à Madagascar. Au cours d'une conférence sur la contrée, M. Jully parlait de tel village où tous les habitants réunis ne posséderaient pas, à eux tous, une piastre. Il y a pourtant des marchands Hova qui ont des fortunes se chiffrant par 100,000 francs; mais avec quel soin alors ils les cachent pour ne pas exciter la
convoitise du pouvoir! D'autres ont jusqu'à 1,000, 2,000, 5,000 bœufs. Ce ne sont toutefois que des exceptions peu nombreuses, l'ensemble de la population ne possédant presque rien.
Mais s'ils sont pauvres, ils ne sont pas pour cela honnêtes. Quelques tribus font peut-être exception, les Betsiléo, et les Tanala indépendants par exemple. Mais ordinairement les Malgaches sont de francs voleurs, souvent des maraudeurs, parfois des brigands.
Ils sont aussi de francs menteurs, toujours prêts à dire le contraire de la vérité, avec un art infini et une apparence de candeur et de sincérité bien faite pour déconcerter.
Dans l'ensemble, ils ne sont pas cruels, mais d'un naturel doux et paisible, aimables, gais, aimant à rire, à causer, à chanter. Ils sont en effet passionnés pour la musique et l'éloquence, se livrent à des- chants interminables et à des discours sans fin , pleins de digressions, de chaleur, de mouvement.
Ils en ont du reste tout le temps, car ordinairement ils ne font rien, d'une paresse incorrigible, sans ambition, sans soucis, sans inquiétude, sans prévoyance, comme de grands enfants qu'ils sont.
Les Antaimoro cependant font exception, les Hova en partie et aussi les Betsiléo ; tous les autres, rien ne peut les décider à travailler, rien surtout ne peut les maintenir à un travail commencé, et « vous pourriez aligner les piastres, comme s'ex-
primait M. Jully, au cours de sa brillante conf< rence du 18 octobre dernier, vous n'amèneriez jamais un habitant de la forêt à vous apporter vos bois, si cela ne lui plaît pas. Il n'y a que la promesse d'un peu de plomb ou de poudre qui puissent le décider ». Or, cela est vrai de presque toutes les tribus.
Les Malgaches sont également ivrognes, tous, sauf les seuls Antaimoro. Leur souverain bonheur est de se gorger de viande et de rhum, soit de rhum vahaza, importé surtout de Maurice et vendu à très bas prix, quelques sous le litre , soit de rhum indigène, fruit de la distillation de la canne à sucre et dont la vue et la seule odeur sont faites pour vous soulever le cœur. Ils en boivent tant qu'ils en ont; et, détail triste à dire, c'est surtout aux endroits où ont pénétré les blancs que ce vice est le plus répandu et fait le plus de ravages : Diégo-Suarez, Saint-Augustin, Fort-Dauphin et surtout les divers points de la côte Est. Il y a là une triste exploitation, un moyen honteux de gagner de l'argent, et de conclure des marchés avantageux. C'est, hélas ! tout ce que les traitants vahaza considèrent, s'inquiétant peu du reste : de l'immoralité de leur conduite et des résultats déplorables qu'elle produit.
Les Malgaches sont aussi souverainement immoraux. Rien n'égale la description épouvantable et navrante que fait Flacourt des mœurs de son temps.
Je ne puis la répéter ici; j'entrerai du reste plus
tard, en parlant du Hova (1), dans quelques détails, qui dans leur ensemble s'appliquent à tous les peuples de l'île.
Signalons seulement quelques usages répandus à peu près partout, sauf en partie chez les Tanala d'Ikongo et chez les Antaimoro. Le mariage est peut-être le seul acte de leur vie qui ne soit pas le plus souvent accompagné de prières : une jeune fille a droit de disposer d'elle à son gré jusqu'au jour où , avec sa permission , l'un de ses amants de même rang qu'elle, la demande officiellement à la famille. Si l'union est sortable, il suffit du simple consentement du père pour qu'elle soit valable. La femme peut dès lors être mise à l'amende par son mari pour cause d'inconduite , et elle ne peut se remarier que si elle a été divorcée. Toutefois, ce n'est encore qu'un concubinage, et l'union ne devient définitive qu'à ]a naissance d'un enfant. C'est alors seulement , qu'on adresse des prières à Dieu et aux Ancêtres , qu'on fait un sacrifice et que les biens de la femme se confondent avec ceux du mari. Avant le mariage, la jeune fille a donc vécu dans une liberté absolue; après, l'adultère est interdit par l'usage sous peine d'amende, mais il est fréquent cependant, et d'habitude il n'entraîne aucune conséquence ; quelquefois, il est suivi du divorce mais cela est très rare, parce que, détail fort curieux et qui a son importance, le sentiment naturel de la jalousie que l'on
(l) V. Madagascar etles Hova; Delagrave.
rencontre partout, chez les peuples les plus barbares aussi bien que chez les nations les plus civilisées, n'existe pas, ou tout au plus, existe très faible, chez les Malgaches.
Malgré cela et pour d'autres raisons , le divorce est assez commun. Le mari peut renvoyer sa femme si elle ne lui convient plus, et celle-ci peut quitter son mari si la vie commune lui est à charge. Il n'y aura que quelques intérêts matériels à régler.
La polygamie existe aussi presque partout; chaque homme prend autant de femmes qu'il peut en nourrir, ou qu'il a l'envie d'en avoir. Mais l'une d'elles, a le titre de première épouse ou de maîtresse de maison — Vadibe — ; les autres étant comme des concubines légales — Vadikely.
La femme à Madagascar n'a cependant pas ce rang inférieur,, cette place d'esclave que lui assignent tous les peuples orientaux. Elle est au contraire l'égale de l'homme, a ses intérêts particuliers , et peut occuper toutes les situations. En particulier, il y a eu peut-être chez beaucoup de tribus plus de reines que de rois.
Le mariage est généralement décidé entre parents. Pour le faire, il est obligatoire chez les Sakalaves- de sacrifier un bœuf; on plante un arbre commémoratif hazomanitra , et l'époux mange le cœur de l'animal.
Outre ce que nous venons de dire du mariage, et ce que nous signalerons dans les chapitres suivants sur la religion, les funérailles, les circonci-
sions, les fêtes, il n'y a guère aucune coutume vraiment remarquable, sauf toutefois deux dont je vais dire un mot : l'hospitalité et le famaka ou alliance de sang.
Le Malgache est hospitalier à sa manière. Il voyage beaucoup, et comme il n'y a encore en aucun village ni hôtellerie , ni auberge , ni rien qui en tienne place , vous avez le droit d'entrer dans n'importe quelle case (à moins toutefois qu'il n'y en ait une de désignée par les vahaza) ; on vous cède aussitôt la place, et vous êtes chez vous. Vous pouvez faire du feu, préparer votre repas, dresser votre lit, vaquer à n'importe quelle occupation. Le matin, ou l'après-midi, après votre déjeuner, vous donnerez en partant un peu d'argent, et tout le monde sera content. C'est ainsi que les choses se passent pour un vahaza. Pour un Malgache, c'est encore plus simple. Bien souvent, il' ne paie rien, et il s'assoit ou se couche, avec le reste de la famille, comme s'il en était un membre provisoire.
Alliance de sang. — L'alliance de sang est une pratique fort curieuse. Elle consiste essentiellement en cela, que les futurs parents doivent boire du sang l'un de l'autre. Voici du reste, de cette cérémonie, une relation intime faite à sa famille par un jeune traitant de la côte Est. Il s'alliait à une vieille princesse dont l'amitié devait lui être très utile.
« La réception de ma future parente , écrit-il , a été fort cordiale ; elle m'a cédé sa grande mai-
son, une case en charpente fort bien faite, qui a trois pièces et une varangue tout autour.
« La chaleur étant passée , nous nous réunîmes clans la grande salle, les femmes sur des nattes, et les hommes accroupis le long du mur...
« Sur une natte plus petite , on mit une assiette creuse pleine d'eau , et une autre dans laquelle se trouvaient deux petits morceaux de gingembre; on apporta un jonc que l'on coupa en sept petits morceaux et jeta dans l'assiette remplie d'eau; puis, nous primes, ma future sœur et moi, chacun un morceau de gingembre; nous nous fimes une incision à la poitrine, pour en faire sortir une goutte de sang, dont nous enduisîmes consciencieusement notre gingembre; et, après l'échange de ces morceaux ainsi teints en rouge, nous avalâmes chacun celui qu'on venait de nous remettre. Puis, commencèrent les incantations , les appels aux divinités malgaches et rénumération de nos obligations réciproques, exceptant toutefois le cas de commerce dans lequel chacun pourrait poursuivre le paiement des choses dues par l'autre , sans que le débiteur puisse se retrancher derrière sa parenté.
« Dans le cas où la fidélité serait violée , dit-on dans les imprécations qui accompagnent la cérémonie , n'ayez pas plus d'argent que ceci, et l'on indique les sept bouts de jonc dont je vous parlais plus haut; puis on vous fait boire chacun dans une feuille de ravinala, une gorgée d'eau, de l'eau du sacrifice, en accompagnant la libation de vœux
à votre intention, et on répète la mêm ecérémonie, en vomissant des imprécations et en disant : « Si vous violez votre serment, devenez comme ceci », et l'on déchire la seconde feuille qui est jetée à terre.
État social. — L'état social des différentes tribus de Madagascar, à l'exeption des Hova , depuis le commencement de ce siècle, et des Sakalavesau siècle dernier, est un état d'anarchie universelle.
Dans l'Imerina en effet, et dans toutes les provinces soumises aux Hova, il y a un semblant d'administration, des gouverneurs, des postes de douanes, des soldats. La tranquillité n'est pas absolue ; les désordres sont énormes ; la sécurité est très relative, devenant à peu près nulle à mesure qu'on s'éloigne du centre et que la puissance hova diminue. Mais enfin, tous ces abus, tous ces désordres, ce manque de sécurité, dépendent surtout des hommes qui détiennent le pouvoir, et il serait facile, en rétribuant les fonctionnaires, avec quelques changements de personnes, et une impulsion donnée d'en haut en sens contraire, d'arriver, tout en gardant les mêmes cadres, à de très bons résultats.
Au siècle dernier les rois du Menabe avaient réalisé la même unité administrative sur la côte Occidentale et réuni à peu près tous les Sakalaves sous une même autorité. Mais depuis longtemps cette autorité a disparu, et les Sakalaves sont retombés dans leur état primitif, qui est celui de toutes les tribus indépendantes.
Certaines d'entre ces tribus reconnaissent vaguement l'autorité d'un chef central , d'un premier roi, qui a comme une suzeraineté nominale sur les autres souverains. Nous en avons un exemple frappant dans l'état actuel des Tanala d'Ikongo, dont le roi a trois autres chefs qui lui sont soumis pour la défense nationale, mais indépendants pour tout le reste.
ML Grandi dier avait signalé la même chose chez les tribus du Sud-Ouest.
En fait, ce pouvoir central est généralement nul ou méconnu ; et, partout où les Ho va n'étendent pas leur autorité, c'est un émiettement, une division, une anarchie sans fin. Chaque district, chaque village, chaque famille, forme un petit État indépendant, sous des rois comblés d'honneurs, mais sans grands pouvoirs, et qui d'ordinaire, ne font rien par eux-mêmes, sans consulter les principaux du pays, d'autant plus redoutables, que, s'ils sont mécontents, ils passeront à la tribu ennemie, avec famille, clients et esclaves. Ainsi il y a trente rois, chez les Antanosy émigrés, qui sont au nombre de 50,000. Et c'est encore pire chez les Sakalaves indépendants, les Mahafaly, les Antandroy, les Bara, etc.
Évidemment c'est une rivalité perpétuelle, une suite d'attaques et d'excursions entre tribus ou villages voisins, et « ces peuples sont toujours en guerre les uns avec les autres, le tout pour s'entrevoler et s'enlever des bestiaux » comme écrivait Flacour des Malgaches du Sud-Ouest.
Il n'y a ni sécurité, ni justice, ni entente d'aucune sorte. Ce sont des bandes de brigands qui attaquent , pillent et volent quand elles sont les plus fortes, tuant les hommes, enlevant les troupeaux de bœufs, emmenant les femmes et les enfants en captivité, jusqu'à ce qu'elles soient attaquées, vaincues et pillées à leur tour.
D'un mot, c'est l'anarchie la plus complète dans la paresse et le brigandage.