‹ Madagascar; sa description, ses habitantsChapitre 79 sur 94 · I.IIJK DES MORTS · texte numérisé non relu

I.IIJK DES MORTS

sa mort, on roule le cadavre déjà enflé sur des planches, de manière à bien amollir les chairs, et le jour suivant, on l'attache debout au poteau central de la case, avec des lanières de cuir taillées dans la peau des bœufs tués à l'occasion de ses funérailles; on fait une incision à chaque talon, on place sous ses pieds deux vases d'argent, de porcelaine ou de terre, pour recevoir le pus qui en découle. On le veille pendant tout ce temps, quelquefois deux ou trois mois, et personne ne peut travailler aux champs, tant qu'on n'a pas vu apparaître dans l'une des jarres la larve du fa- ?iano, ou serpent, en qui émigré l'âme du défunt. C'est alors seulement qu'on procède à l'enterrement. Le vase est porté en grande pompe, en même temps que le cadavre, dans le caveau que l'on ferme, en ayant soin d'y disposer un long bambou, dont une extrémité plongera dans le liquide et l'autre affleurera en dehors, afin que l'animal puisse sortir du tombeau et venir visiter ses parents. Il va sans dire que cet animal est ce qu'il y a de plus sacré au monde. Jamais personne n'oserait lui faire le moindre mal, pas plus qu'aux anguilles, dans le corps desquelles émigrent l'âme du simple peuple.

Ce serpent est destiné à prendre une grosseur colossale. Il possédera un jour 7 tètes et 7 langues, et sera entouré d'une multitude d'autres bêtes, pour le défendre. Toutes les âmes de ses descendants viendront en lui s'unir à celle de leur ancêtre. Il mesurera 15 et 20 kilomètres, et alors, le-

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vant la tête, il pourra voir la mer; aussitôt il se précipitera vers elle entraînant dans ses replis bois, villages, montagnes. Arrivé au rivage, son corps se bandera comme un ressort immense, puis, se détendant brusquement , disparaîtra dans les cieux.

Mais en attendant, si on le rencontre, 1,000, 2,000 personnes lui feront cortège, pleines de respect et de vénération, pour chanter ses louanges; s'il vient au village on étendra un tapis sous lui, on le saluera : « Comment va mon Seigneur? Voici votre famille restée digne de vous et prête à vous rendre les honneurs dus à votre rang. » On tuera un bœuf, dont on lui servira le premier sang ; on chantera, on dansera, puis on le reportera respectueusement en un lieu désert, où tous ceux qui le rencontreront le salueront, un genou en terre, le front courbé, le visage caché entre les mains, comme ils feraient à leur seigneur vivant.

Il n'y à pas du reste que chez les Betsileo, que l'on se tienne ainsi constamment autour du cadavre, et qu'on recueille avec soin les liquides qui s'en dégagent. Les Antankara, les Antaimoro, les Antanosy, les imitent, et les esclaves des premiers s'en frottent le corps de temps en temps. Chez d'autres, comme les Betsimisaraka, ces liquides s'écoulent sur le sol de la case et sont simplement recouverts d'un peu de terre.

Les Vazimba parlent à leurs morts, s'assoient à côté d'eux, leur mettent dans la main une cuillère pleine de riz, etc. ; les Sakalaves et beaucoup

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d'autres leur offrent des vivres, soit pendant l'exposition, soit même après les funérailles. Chez les Betsimisaraka, chez les Tanala, les Antanosy, etc., la veuve ne doit pas quitter la couche funèbre, absolument comme si son mari était vivant.

Cette coutume de laisser ainsi le corps tomber en décomposition, avant de l'enterrer, est essentiellement malgache, comme le remarque M. Grandidier (1), car elle ne se pratique ni chez les Ho va, qui sont d'origine malaise, ni chez les chefs des tribus orientales, Betsimisaraka, An tanala, Antaimoro, Antanosy ou Antambahoaka, qui sont des étrangers d'origine arabe ou européenne. Pour un chef Antanala, en effet, l'enterrement se fait immédiatement; immédiatement aussi et de nuit pour un chef Betsimisaraka; deux jours après, pour ceux des Antaimoro et des Antambahoaka.

Vraisemblablement, c'était afin de ne pas enterrer définitivement les os avec les matières putrescibles, que produit la dissolution des chairs et que l'on considère comme impures. Cela semble si vrai que les Vazimba du Menabe recourent à un autre moyen pour arriver au même but.

Ayant dû, par ordre de leurs vainqueurs sakalaves, enterrer leurs morts aussitôt que l'odeur en devient trop nauséabonde, au bout de 12 ou 15 mois ils retirent le corps de sa tombe , lavent les os avec soin, les font sécher et les mettent dans un

(1) Cf. Ouvrage cité, p. 214-215.

nouveau cercueil qu'on enterrera définitivement.

C'est ainsi qu'en remontant le Manambolo, M. Grandidier rencontra le 19 juin 1869, sur un vaste banc de sable placé au milieu de cette rivière, une vingtaine de huttes coniques, hautes de 2 mètres environ, faites de branches et de feuillages, où logeaient des Vazimbaqui venaient de rendre ce pieux devoir aux restes d'un de leurs parents. A l'Ouest du camp, se trouvait une espèce de berceau où Ton avait mis les os sécher, et sur un petit tréteau étaient les offrandes de taoka (rhum indigène) et de viande, faites aux mânes des ancêtres.

Mais pendant tout le temps que dure l'exposition du cadavre, on tue des bœufs, souvent en nombre considérable, d'autant plus considérable que le défunt était plus riche, quelquefois le tiers ou même la moitié de ceux qu'il possédait, comme chez les Bara; on boit du rhum en abondance,' on mange beaucoup de riz et de viande ; et, presque partout, on tire de nombreux coups de fusils, sans oublier les chants, les discours et les pleurs.

Quand il s'agit d'un noble hova, le nombre des bœufs est désigné par la reiue. Dans la cour du palais, devant le premier ministre et les parents et amis du défunt, toutes les portes étant fermées, une personne désignée d'avance prononcera l'éloge funèbre, puis on discutera longuement entre les officiers du gouvernement et les amis du mort le nombre des bœufs à immoler. — Nous tuerons mille bœufs, disent les premiers. — Vous

allez vous ruiner, répondent les seconds. — C'était un si bon parent, nous sommes si affligés, etc. (1), et l'on descend peu à peu au chiffre fixé d'avance.

Mais il n'est pas rare, par exemple chez les Betsileo, que Ton fasse une véritable hécatombe, que l'on immole cent bœufs, suivant l'expression malgache « Zata omby. »

C'est ainsi qu'à Andrainariva, sur la rive droite du Mananantanana, chez les Betsileo, au-dessus d'une double rangée de colonnes d'inégale hauteur, supportant une double corniche qui court tout autour du tombeau en forme de gradins, on compte 33 V têtes de bœufs, aux cornes élevées vers le ciel. C'est le nombre des victimes immolées pour les funérailles du seigneur Andriambelaza.

Seulement les parents ne mangent jamais la viande des bœufs tués à l'occasion de la mort de l'un des leurs.

La première fois que je couchai dans une case malgache, aux premiers jours d'octobre 1891, au village d'Ivondrono, à deux heures de Tamatave, il y avait précisément un mort dans la case opposée à la mienne. Toute la nuit, ce ne furent que chants, cris, lamentations, discours adressés au mort, pour faire son éloge, et suivis d'une débauche sans nom. Une grande jatte de rhum est alors placée au milieu de la chambre et chacun y puise à même. Et c'est ainsi qu'une céré-

(1) M. Jully, p. 398.

monie si sérieuse, si grave, si triste, comme la veillée d'un cadavre, devient le prétexte et l'occasion de véritables saturnales. Il faut le dire cependant, il y a sinon une excuse, au moins une explication à ces orgies, dans ces veillées ellesmêmes si longues, à côté d'un cadavre tombant en putréfaction et exhalant des odeurs insupportables, et l'on comprend que ces pauvres gens éprouvent le besoin de s'étourdir et de s'engourdir, afin de perdre en partie la sensation d'un tel spectacle. Ils le font par l'orgie, l'ivrognerie et tous les excès qu'elles entraînent.

Rien n'égale l'horreur qu'inspirent de tels spectacles. M. Jully fut un jour invité par un Hova à venir voir sa mère morte depuis trois jours. Voici ce qu'il en raconte : « Dans la journée, ditil, j'avais entendu les hurlements de deuil, les sanglots des parents et des amis. Quand j'arrivai vers neuf heures, la cour, les ruelles environnantes étaient encombrées de gens accroupis ou étendus sur le sol; des quartiers de bœufs sanguinolents luisaient de tous côtés aux reflets des torches de paille; les femmes, les cheveux épars, poussaient des lamentations, les hommes se faisaient passer des gobelets pleins de rhum indigène. Quant au fils, debout et chancelant, il recevait les visiteurs, empochait les petits morceaux d'argent que chacun lui apportait, et surveillait les différents groupes pour ne laisser buveurs et mangeurs manquer de rien. « Je vais vous montrer ma mère, dit-il, dès qu'il m'aperçut ». Il poussa

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la porte de la case; la pièce unique était divisée en deux par des étoffes. Dans la partie où la porte donnait accès, quelques personnes hurlaient : un joueur d'accordéon tira de son instrument des sons pressés et incohérents. Mon guide souleva le rideau : sa mère était là, assise sur une chaise, drapée dans un lamba, l'œil fixe, éclairée par des étouppes trempées dans des écuelles pleines de graisse. Je me retournai : le Hova, ivre et chancelant, riait lourdement (1) ».

Est-ce assez hideux? Or c'est encore pire dans beaucoup d'autres tribus, chez les Betsimisaraka, les Betsileo, etc.

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