‹ Madagascar; sa description, ses habitantsChapitre 82 sur 94 · HONNEURS RENDUS AUX DÉFUNTS · texte numérisé non relu

HONNEURS RENDUS AUX DÉFUNTS

Nous en avons déjà énuméré plusieurs, en parlant de la veillée des morts, des sacrifices que Ton y fait et des discours qu'on y prononce, en décrivant leur cercueil, leurs funérailles et leurs tombeaux.

Mais ce n'est pas tout. Bien loin d'oublier leurs morts, aussitôt les funérailles terminées, les Malgaches en gardent un tidèle souvenir et ne cessent de les prier, de les honorer, de leur offrir des sacrifices, de vivre en leur présence.

D'abord le tombeau est pour eux l'endroit le plus sacré qui existe, celui auquel on ne doit jamais toucher sous peine des plus redoutables châtiments, maladie, mort misérable, etc., etc., que celui, dont vous avez troublé le repos, ne manquera pas de vous envoyer.

Radama II avait donné une assez belle propriété à la mission catholique à Ambohipo, non loin de Tananarive. On voulut, quelques années après, la leur retirer, et de fait on en reprit la plus grande partie, mais on laissa le reste parce que les Pères y avaient construit un tombeau et commencé un cimetière, et c'est ce cimetière qui marque la limite de ce qu'on leur laissa.

Si parfois une nécessité s'impose de toucher à des tombes ou à des ossements, ce ne sera pas sans la frayeur la plus grande, sans les précautions les plus minutieuses, afin que les morts n'en soient point irrités et ne se vengent point. Ainsi M. Jully ayant eu, à Tamatave, l'occasion de faire déplacer quelques tombeaux fort anciens et déjà abandonnés, vit les Ho va qui l'accompagnaient, ses ouvriers fidèles depuis quatre ans et qui avaient une confiance illimitée en lui, se décider à grand'peine à emporter les débris, et seulement après toutes sortes de précautions, après leur avoir offert du riz et avoir versé quelques gouttes de rhum sur la terre, en s'inclinant respectueusement, et murmurant des paroles comme celles-ci : « Ce n'est certes pas notre faute si nous sommes obligés de te troubler ; le blanc le veut ; mais voilà un peu de riz et de rhum, nous te traitons bien, tu vois, ne nous fais donc pas de mal. »

Dans beaucoup d'autres endroits, par exemple chez les Antanola, les Ranomena, les Betsimisaraka, les Sakalaves et d'autres, l'endroit où le tombeau a été placé ne doit plus être visité, ni foulé par un pied humain ; et malheur à celui qui contreviendrait à cette loi ! les plus terribles malheurs seraient sûrs de fondre sur lui.

Quand, en 1892, les RR. PP. Roblet et Colin relevaient la route de Tananarive à Tamatave, ils durent gravir l'énorme rocher d'Andriambavibe (la grande princesse) que l'on rencontre sur sa route, tout près d'Anevoka, à 7 kilomètres de Be-

forona, et d'oùils espéraient pouvoir viser à la fois et l'Océan et un des pics de l'imerina. Or, pas un de leurs porteurs ne consentit aies y accompagner, parce qu'on y avait déposé, rapporte la tradition, le cercueil d' Andriambavi.be.

Ailleurs, les tombeaux sont entretenus avec soin, les lamba qui enveloppent les morts renouvelés, et leurs cercueils remplacés par des cercueils neufs quand ils tombent de vétusté, par exemple chez les Antankara du Nord, pour les chefs Tanala, etc. Les Sakalaves vont encore plus loin; car, pour eux, non seulement le tombeau est sacré, mais la maison même du mort participe de ce caractère ; elle est abandonnée, et on la laisse tomber en ruines. Personne n'oserait y toucher sous quelque prétexte que ce soit, et celui qui, même sans le savoir, viendrait à se servir, dans un but quelconque, des matériaux de cette maison, serait passible des peines les plus sévères, parfois de la peine capitale.

C'est bien autre chose pour un roi. Quand la longue exposition du cadavre touche à sa fin, on lui enlève les reliques ou jiny, c'est-à-dire une des vertèbres, un ongle et une mèche de cheveux, que l'on dépose dans la cavité d'une grosse dent de crocodile (1) et que son successeur gardera religieusement avec celles de ses prédécesseurs, dans

(1) Cette dent doit être arrachée à un animal vivant, et de grande taille. On le prend avec l'hameçon, on l'amène sur le rivage, on l'amarre solidement avec des cordes et l'on introduit sur la dent, entre ses mâchoires, une patate brûlante. Au bout d'un quart d'heure, la dent vient facilement et la bete est relâchée.

une maison spéciale réputée sacrée. C'est son talisman le plus précieux et comme la marque certaine de sa souveraineté. Aussi les Hova, en gens très habiles, eurent-ils garde de détruire ces reliques, quand ils s'emparèrent du Menabe. Ils les gardèrent au contraire avec soin et leur prodiguèrent les plus grands honneurs.

Le cadavre est ensuite porté en cérémonie et avec de grandes fêtes au cimetière royal, que l'on appelle dans le Sud- Ouest Mahabo (qui élève) et dans le Nord-Ouest Zombavola (palais d'argent), et alors, non seulement sa case ne doit plus être habitée, mais son nom même ne doit plus être prononcé. A la place, on lui en substitue un très long commençant toujours par le mot Andriana (seigneur), et finissant par celui d'arivo (mille) : Andrianahatantiarivo (le seigneur qui a su résister à mille adversités) au lieu de Raboky, un des derniers rois de Baly : Andriantomponarivo (le Seigneur maître de mille) au lieu de ïsimanompo, le dernier roi Bara du district d'Isantsa.

Il y a plus.

Comme ces noms de roi ont ordinairement une signification usuelle, ou tout au moins se rapprochent de quelqu'un des mots de la langue courante, ce mot ne doit plus être prononcé par aucun des habitants du pays. Ainsi un des rois de Menabe, s'appelant Vinany, nom qui rappelle celui de Vilany (marmite), les Antimena n'ont plus appelé cet ustensile que du nom, créé à cette occasion, de jiketrehana (où l'on a l'habitude de faire bouillir).

Il y a mille exemples de ce genre qui sûrement ont dû modifier considérablement la langue comme nous le verrons plus tard, car quiconque ne respecterait pas cette .loi ou l'oublierait, serait considéré comme sorcier et, comme tel, puni de la peine capitale.

Enfin, on rend de grands honneurs, un véritable culte, au mort lui-même.

On le prie, on l'invoque souvent, soit dans sa case, ou sur les ruines de cette case pour les occasions ordinaires, et, pour les circonstances plus solennelles, au tombeau lui-même, comme chez les Hova; soit sur de petits autels formés de trois à quatre grosses pierres et que l'on dresse auprès des villages, comme chez les Vorimo et les Antanala. On leur fait de multiples offrandes de miel, de riz, de viande de bœuf, de bouts d'argent, comme s'ils pouvaient s'en servir.

On leur fait des vœux, et ces vœux jurés par les lolo au défunt , sont absolument inviolables : jamais un Malgache n'y manquerait. Leur invocation enfin entre dans la triple invocation malgache, à Dieu, à la terre et aux ancêtres; non pas que les ancêtres soient mis au même rang que la divinité, dont ils ne sont que des serviteurs, mais pratiquement on les prie, on les honore, on les invoque bien plus souvent que Dieu lui-même.

Que conclure de tous ces détails? Trois choses certaines, si je ne me trompe.

1° Ce culte des morts suppose , quelles que soient du reste les croyances des Malgaches à ce

sujet, implicitement peut-être, mais sûrement, la croyance à une certaine immortalité. Il a son principe , non pas tant dans le souvenir que l'on garde des morts dont la mémoire reste chère à leurs enfants, que dans l'intérêt même des vivants qui honorent ainsi leurs parents et leurs ancêtres afin que ceux-ci les protègent, les conseillent, les guident, leur accordent toutes sortes de biens, et surtout afin qu'ils ne leur fassent point de mal. Mais cela exige que ces morts soient vivants de quelque manière. Il ne s'agit pas cependant pour eux d'une vie future analogue à la nôtre: mais l'âme, plus ou moins matérielle, continue à résider avec les ossements de son corps, ou dans son ancienne demeure, ou dans le monument qu'on lui a élevé; et ce fantôme qui mange, qui boit, qui continue à aimer et à haïr, peut revenir faire du bien à ses amis, ou bien punir ceux qui l'oublient ou ne l'honorent pas convenablement.

2° Et c'est cette crainte des morts qui est le principal motif du culte qu'on leur rend. Tous les Malgaches ont l'horreur des morts, voilà pourquoi on évite les convois auxquels on n'est pas obligé de prendre part ; pourquoi l'on est souillé et l'on doit de toute nécessité se purifier si on y a pris part, ou si Ton a dû toucher un cadavre; pourquoi enfin tant de tribus relèguent si loin leurs tombeaux et ne les visitent jamais; pourquoi, partout et pour tous, ces tombeaux sont si sacrés. Cette frayeur pourtant est moindre chez les Hova qui sont de race malaise et chez les

tribus d'origine arabe , que partout ailleurs. 3° Beaucoup de circonstances dans les funérailles et les tombeaux rappellent les pratiques de l'Extrême-Orient ou plutôt des îles de la Sonde.

a) La couleur du deuil est le blanc comme dans l'Extrême-Orient, et Ton se rase également la tête dans l'un et l'autre pays.

b) Les cercueils, là où il y a des cercueils, ressemblent beaucoup à ceux des Philippines; et l'on peut voir au musée ethnographique du Trocadéro, dans la collection Marche, le couvercle d'un cercueil de Marinduque représentant un crocodile absolument comme on en retrouve à Madagascar, par exemple chez les Antanosy.

c) Toute l'ornementation des tombeaux Sakalaves, d'après le témoignage de M. Jully, rappelle celle des lies du Pacifique.

cl) De même, à peu près toutes les cérémonies si scrupuleusement observées dans les funérailles, le désir excessif qu'ont les Malgaches d'être enterrés près de leurs ancêtres, l'habitude de ne procéder à l'ensevelissement définitif que longtemps après le décès, le deuil sévère auquel on s'assujettit, les sacrifices humains qui accompagnent souvent les funérailles des grands chefs, la purification à laquelle^ sont soumis tous ceux qui ont assisté à un enterrement, l'interdiction de prononcer le nom du défunt etc., etc. : ce sont là autant de pratiques des îles de la Sonde et que l'on retrouve partout à Madagascar, ou tout au moins en beaucoup d'endroits.

Il y a là une coïncidence curieuse et qu'il était bon de signaler, car elle nous aidera puissamment dans la recherche de l'origine de la race malgache.

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