‹ Madagascar; sa description, ses habitantsChapitre 84 sur 94 · LES PIERRES SACREES · texte numérisé non relu

LES PIERRES SACREES

Les Malgaches adorent aussi les pierres sacrées, à peu près de la même manière et dans le même sens que les sampy, non comme des dieux, mais comme possédant une vertu spéciale que Dieu leur a communiquée et dont elles peuvent librement disposer. On trouve partout de ces énormes blocs non taillés, — on ne doit jamais les tailler sous peine de diminuer leur vertu, — couchés ou de-

bout, sur le bord des chemins, sur les places publiques, au sommet des montagnes, facilement reconnaissables à la graisse qui les enduit et aux nombreux ex-voto, chiffons de toile, petites bottes d'herbe sèche, cheveux, etc., etc., qui les recouvrent.

On fait des vœux à la pierre sacrée, et on les accomplit fidèlement, car elle est encore plus puissante à se venger qu'à faire le bien ; on la consulte, par exemple en lançant sur son sommet un nombre impair de cailloux : si tous retombent, la réponse est négative ; s'il en reste plusieurs ou beaucoup, la réponse est favorable ou très favorable. Parfois on se dirige vers elle les yeux fermés et un bâton à la main pour la frapper : si on la touche, réponse favorable, mauvaise réponse si on la manque. Mais dans Fun et l'autre cas, on lui obéit.

« Je sais par expérience, raconte à ce propos le P. Abinal, que ce sont là des puérilités fort sérieuses. Le premier jour d'un voyage de Tananarive à Tamatave en 1866, il y eut consultation générale de mes douze porteurs qui s'adressèrent à une pierre carrée, plantée tout près du chemin et fort graisseuse. La cérémonie se fit au bâton; elle était facile, cependant quatre y échouèrent. Je crus à un jeu et je les regardais en riant. Ils agissaient fort sérieusement et me le prouvèrent, car un quart d'heure après, les quatre maladroits ou infortunés m'avaient abandonné. »

Il y a la pierre « enceinte » près de Tananarive,

ainsi nommée à cause de sa forme ovale, renflée vers le milieu, et parce qu'elle donne la fécondité. 11 y a les « pierres marchantes » qui se meuvent d'elles-mêmes dans la plaine, parfois gravissent des montagnes; il y a les « pierres gloussantes et caquetantes » qui répondent en gloussant, d'un ton saccadé, sec et brusque pour refuser, d'un ton calme et tranquille pour accorder ce qu'on leur demande ; il y a aussi les « pierres bornes » qui donnent les riches moissons.

Tout cela est triste, souvent puéril, quelquefois étrange, et ici encore on ne peut nier qu'il ne se soit passé bien des faits extraordinaires, difficiles à comprendre.

Il ne faut pas chercher bien loin toutefois pour expliquer l'introduction de ces pierres sacrées; elles sont comme des produits spontanés du sol et une curieuse corruption de pratiques indigènes.

Ne sachant pas écrire, les Malgaches, comme les Juifs de la Genèse, conservaient le souvenir des événements nationaux ou même des événements intéressant une famille, en érigeant une « pierre témoin ». Puis, chaque année, au jour anniversaire de l'événement, devant le peuple ou la famille réunie, le roi ou le chef de la famille refaisait le -récit de l'événement qu'il terminait en s'écriant : « Ai-je dit vrai? » et tous de répondre : « Très vrai en effet. » — « Vous êtes témoins », reprenait-il. Puis on faisait une onction à la pierre, et on couronnait le tout par un festin.

Delà au culte delà pierre, il n'y avait pas loin.

Une autre chose. Le premier roi ho va fut, diton, acclamé sur une pierre, à peu près comme nos premiers rois Mérovingiens étaient élevés sur le pavois ; il fut imité par ses successeurs, par les rois ses voisins, et par tout chef qui voulait se déclarer indépendant. Telle fut l'origine de la « pierre à intronisation » ou « pierre de la Reine » que Ton voit au milieu de la grande place deMahamasina, à Tananarive, de celle qui sert pour la proclamation des lois sur la place d'Andohalo, et aussi de celles que Ton rencontre en beaucoup d'autres villes (1) et sur lesquelles la reine se placera durant ses voyages, pour recevoir les hommages de ses sujets. 11 est aisé de comprendre avec quelle facilité, chez un peuple qui honore ses souverains à l'égal d'une divinité, ces « pierres à intronisation », ces « pierres de la Reine » devinrent des pierres sacrées.

De plus-, au temps des guerres civiles, les villages étaient entourés par des fossés profonds coupés par une seule chaussée étroite que barrait une énorme pierre ronde, en guise de porte. C'était une pierre protectrice ; et en souvenir des services qu'elle rendait, n'avait-elle pas droit à des hommages particuliers?

Ajoutez à cela les « pierres bornes » plantées par les ancêtres pour marquer la limite du champ de famille et devenues ainsi deux fois respectables, et par le souvenir qui s'y attachait et par

(1) Par exemple à Beforona, au milieu de la route de Tamatave à Tananarive. C'est un souvenir de Radama Ier et de Rasoherina.

leur utilité ; les « pierres de bonne ou mauvaise chance », parce qu'elles furent témoin d'un événement heureux ou malheureux, d'une défaite ou d'une victoire ; les pierres à apparence fantastique, en qui l'imagination populaire vit facilement une foule de significations étranges ; et aussi ces faits extraordinaires que je signalais plus haut, et, pour peu que Ton connaisse l'amour du merveilleux qui est au fond de toute nature humaine, on aura peu de peine à comprendre comment ces pauvres gens en vinrent à adorer la pierre.

Page 1