‹ Madagascar; sa description, ses habitantsChapitre 85 sur 94 · DES SUPERSTITIONS. — TEMPS FASTES ET NÉFASTES · texte numérisé non relu

DES SUPERSTITIONS. — TEMPS FASTES ET NÉFASTES

« Bref, il n'y a point de nation plus superstitieuse que celle ci », disait Flacourt des Malgaches de son temps. Or, cela est également vrai de ceux d'aujourd'hui.

Et d'abord toute leur religion n'est guère qu'un ensemble de pratiques superstitieuses; le culte des pierres sacrées, les onctions dont on les marque, les ex-voto dont on les couvre, les consultations qu'on leur fait en leur lançant des cailloux ou en les frappant du bâton, le culte des Sampy lui même, tout cela n'est qu'un ensemble de superstitions. Ces pratiques sont innombrables, et il y en a pour tous les besoins. Les unes rendent invulnérables , les autres donnent l'éloquence,

vous font réussir dans une affaire, vous rendent la santé, vous procurent beaucoup d'enfants, guérissent vos troupeaux. Flacourt a une liste fort curieuse de ces pratiques et qui remplit deux pages de son livre. La superstition s'est glissée jusque dans le culte des morts. Ainsi la prescription de n'enterrer un Andriana qu'après le coucher du soleil, le morceau d'argent qu'on met dans la bouche des défunts, cette tabatière placée à côté d'eux, ces plats de riz, ces gâteaux de miel qu'on leur offre, leur tête invariablement tournée vers l'Orient, mille autres usages rigoureusement imposés et qui n'ont aucune signification raisonnable ne sont que des superstitions. Mais il y en a bien d'autres, au point quetoute la vie des Malgaches en est littéralement remplie.

Il y a des aliments impurs et prohibés, fady, comme ils disent, ou pour toujours ou seulement pour un temps et dans certaines circonstances. Et ils s'imposeront les privations les plus dures pour rester fidèles à ces prescriptions.

Il y a les souillures contractées par des actes déterminés, non pas moralement mauvais, mais réputés impurs, comme par exemple de fouler un sol sacré, de violer le sommet interdit d'une montagne où se trouve le tombeau d'anciens rois, et mille autres choses semblables.

Il y a encore les bêtes et les oiseaux de mauvais augure. Vous devez aussitôt vous arrêter si l'un d'eux vient à traverser votre chemin. Ainsi un jour la reine Rasoherina rentrant avec toute sa cour

d'Ambohipo à Tananarive, un takatra, sorte de petit héron, coupe sa route au devant de son cortège. Tous s'arrêtèrent et ne continuèrent leur chemin qu'après avoir conjuré le sort par des sacrifices.

Mais surtout, il y a le sort ou destin qui est attaché, pour chaque homme, au mois, au jour, à l'heure à laquelle il vient au monde ou pendant laquelle il entreprend une affaire. Le soleil a une grande influence sur la fortune d'un chacun , et aussi la lune , les planètes qui sont plus près de nous. De là toute une science fort curieuse et très compliquée qui consiste à déterminer les mois, les jours, les heures fortunés pendant lesquels on peut bâtir, partir en voyage, conclure un marché, se marier, enterrer ses morts ; et les mois , jours et heures néfastes pendant lesquels il ne faut rien entreprendre parce que rien ne réussirait. Ainsi l'enfant qui naîtra au mois de mai , surtout vers minuit, sera inévitablement un sorcier, — en septembre, détruira sa famille. 11 faut donc ne pas les laisser vivre, et on les étouffe en leur plongeant la tète clans l'eau. Celui qui viendra au monde en novembre sera malheureux et pleurera toute sa vie; en juillet deviendra riche; en août jouira de toutes sortes de biens. Ce fut le sort de la reine Konavalona I.

Le dimanche est un jour violent où l'on peut tout oser jusqu'à deux heures; le mardi est très propice pour lancer une armée ou commencer une campagne ; le jeudi est de tous points parfait ; le

mercredi et le vendredi sont des jours noirs.

Les heures sont de plus en plus heureuses à mesure qu'on s'approche davantage du plein midi; et c'est alors que l'enfant fera bien de venir au monde , ou bien le soir quand la famille se réunit, que les bœufs reviennent de la campagne, que l'on pile le riz.

C'est pour marquer tout cela , pour écrire cette science sur un livre à la portée de tout le monde que les cases malgaches sont invariablement un carré long orienté aux quatre points cardinaux, avec leur porte toujours tournée vers l'ouest. Chaque angle de la maison répond à un mois, et chaque paroi à deux, suivant la marche du soleil sur l'écliptique. Enfin tout naturellement la lumière de ce même soleil, sur la paroi opposée à la porte, marque les diverses heures de la journée, heureuses ou malheureuses.

« Plus de la moitié de l'année est composée de mauvais jours », dit Flacourt.

Heureusement chacun peut corriger son sort, ou mieux le détourner sur un autre objet.

Si vous terminez une maison en février, elle est condamnée au feu. Pour éviter ce malheur, prenez une torche allumée, faites le tour de la maison en feignant de l'incendier et criant au feu, et jetez votre torche: le sort est conjuré ou satisfait. L'enfant qui naît en ce mois devrait être un incendiaire. Alors on le prend et on l'enferme avec sa mère dans une petite hutte de terre ou de paille construite dans ce but , et on y met le feu :

l'enfant est enlevé, la mère se sauve, la hutte brûle et le destin est corrigé !

Nous l'avons vu , on étouffe les enfants qui naissent en septembre. Mais si l'heure est moins fatale, on les expose seulement aux pieds d'un troupeau de bœufs, et s'ils ne sont pas écrasés, on les mutile pour livrer passage au destin. C'est ce qui arriva au premier ministre actuel : on lui coupa le bout de l'extrême phalange du doigt du milieu et de l'index de la main gauche, ce qui ne l'a pas empêché de supplanter plus tard son frère aine.

Au reste, rien n'est comparable à la résignation du Malgache pour son sort ; tout destin est acceptable et accepté, sauf un seul, celui de sorcier.

Le sorcier, mpamosary, celui qui jette les sorts, nait pour le mal; il se complaît dans le mal et il ne fait que le mal; de lui viennent les maladies, les accidents, la mort, en un mot, toutes les infortunes et tous les malheurs. Aussi comme on le redoute! Dans tout Madagascar, après onze heures du soir, vous ne trouveriez pas une seule personne dehors, sauf le seul sorcier à qui cette heure sinistre appartient. Gomme on le hait aussi et comme on le méprise! Autrefois, et il n'y a pas longtemps décela, aussitôt que quelqu'un était soupçonné de sorcellerie , on le livrait impitoyablement à l'épreuve du tanghen. S'il y succombait, il n'y avait pas de sépulture pour lui, ou au moins pas de funérailles solennelles. On le rejetait du tombeau de famille, et il était enseveli, quand on nele jetait pas à la voirie , la tête tournée vers le Sud , afin

qu'on le reconnût toujours, et qu'on ne lui rendît jamais aucun honneur. Personne ne le pleurait; ses biens étaient coniiqués; et sa femme et ses enfants parfois réduits en esclavage.

Ce qu'il y a de plus triste, c'est que souvent, sous l'effet de cette réprobation universelle, le sorcier se persuade que tel est son sort et son rôle, et, en conséquence, il commet toutes sortes de crimes.

Il faut se garder de confondre le sorcier avec le devin. Autant le premier est méchant, méprisé, craint, haï, autant le second est bienfaisant, estimé, recherché et surtout payé. Le devin, c'est l'adversaire du sorcier, celui qui vous indique les pratiques à accomplir pour conjurer les mauvais sorts que l'autre vous a jetés. Le devin vous apprend à corriger votre destin , à ramener l'âme d'un parent, à vous guérir d'une maladie, à sortir d'une difficulté et surtout à connaître l'avenir. Car le devin sait lire dans l'avenir ; il le fait à l'aide d'un jeu bizarre, le jeu de sikidy, — d'où son nom de mpsikidy, — qui consiste essentiellement à jeter et à faire mouvoir avec une baguette un nombre déterminé de petits cailloux ou de petites graines, qui prendront ainsi diverses situations et formeront des figures déterminées, dont la vue et l'étude lui révéleront ce que vous avez à espérer ou à craindre. Supercherie bien rétribuée pour l'ordinaire , quelquefois diablerie, c'est son secret. Quoi qu'il en soit, il est très puissant, et c'est lui qui autrefois tenait la place des féti-

cheurs ou prêtres des idoles des peuplades africaines par exemple.

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