‹ Madagascar; sa description, ses habitantsChapitre 86 sur 94 · AUTRES SUPERSTITIONS A L EGARD DE CERTAINS ANIMAUX · texte numérisé non relu

AUTRES SUPERSTITIONS A L EGARD DE CERTAINS ANIMAUX

Un autre genre de superstitions, très répandues chez plusieurs peuplades de Madagascar, est le respect religieux qu'ils professent pour certains animaux, en qui quelqu'un de leurs ancêtres fut autrefois changé , et dont par conséquent ils croient eux-mêmes descendre.

Telle est la légende du singe Babakoto. La voici telle que la rapporte le Père Abinal :

Un condamné à mort qu'on conduisait au supplice, eut la chance de s'échapper; il s'enfuit à travers champs , poursuivi par l'exécuteur, un coutelas à la main.

D'aventure, il parvient à gagner la forêt et à se jeter au milieu des broussailles, où il disparaît soudain au pied d'un arbre. Le bourreau arrive; mais, à sa grande surprise, il ne voit plus devant lui qu'un gros singe, grimaçant sur une haute branche.

« Voilà qui est étrange! se dit-il; je poursuivais un homme condamné à mort, et je le vois devenir singe, en un clin d'oeil. Évidemment, c'était un innocent. » Là-dessus il se retire. Quant

au singe, il s'enfonce dans la forêt, s'y allie avec ceux de son espèce, et devient la tige d'une famille nombreuse. La légende raconte qu'au bout de quelque temps ses petits-fils naquirent hommes, et leurs descendants forment une tribu nombreuse établie à la lisière de la forêt, sur le versant oriental de File.

Les voyageurs qui traversent ces parages doivent s'abstenir de tirer sur le Babakoto sous peine de se créer, comme l'ont fait plusieurs, des affaires désagréables. Témoin le P. Pages qui, tout en chassant quelques oiseaux dans la forêt, eut le malheur d'abattre un de ces animaux. Fier de son coup, il n'en fit point mystère, et voulut avoir du sire au moins la fourrure. Mais il avait compté sans ses porteurs qui réclamèrent à cor et à cri le cadavre de leur parent. Et il fallut le leur livrer, sous peine d'être abandonné seul, au milieu de la forêt. Le "Babakoto fut emporté au prochain village, où tous les honneurs de la sépulture lui furent solennellement rendus.

On lui fournit le suaire d'usage , et son corps en fut respectueusement enveloppé. On y ajouta un double linceul fait de feuilles de rofia. Enfin il fut pieusement déposé dans une fosse creusée pour lui, et, les cheveux dénoués en signe de deuil, on lui offrit le tribut accoutumé de pleurs et de lamentations, de chants et de sanglots. Quelques rasades de rhum terminèrent la cérémonie.

Il est un autre singe , ci-devant homme , dont la métamorphose fut sans retour. Il porte dans le

IDOLATRIE ET SUPKRSTITIOXS. 511

pays le nom de Rajako , et il n'est point originaire de Me où il a été introduit du dehors. Il garde, dit-on, aux femmes une rancune profonde, pour la raison que voici : Rajako , au temps où il était encore homme, avait épousé une femme dont la langue acérée ne lui laissait point de repos. Un jour qu'ils s'occupaient tous les deux, assis au coin du feu, à faire cuire leur repas, une querelle s'engagea. La dame tenait à la main une grande cuiller en bois , dont elle se servait pour étaler le riz sur de larges feuilles de ravinala.

Or, l'infortuné Rajako, de par son destin, ne devait jamais, sous peine du plus affreux malheur, toucher à cette cuiller, ni en être touché. Mais voici que sur un geste qui lui parut menaçant, sa femme se mit en garde ; puis, soit malice, soit précipitation ou inadvertance, le frappa au visage de l'instrument maudit. Aussitôt l'inflexible destin s'accomplit. Rajako, subitement changé en singe, gambada d'abord jusqu'à la porte, grimpa sur le toit de sa case, s'élança de là sur une branche voisine, et disparut dans les profondeurs de la foret.

Sa veuve ne pleura point; aussi Rajako a-t-il voué une rancune éternelle à elle et à ses semblables, et légué sa haine à sa postérité. Depuis lors, l^s fils de Rajako se plaisent à laisser la trace de leurs ongles sur la figure des descendantes de l'épouse perfide ; et les femmes malgaches de leur côté, redoutent la vengeance de ce singe, car, en < core petites filles, elles ont souvent entendu raconter l'histoire de Rajako.

Le singe n'est pas le seul des animaux qui ait eu l'honneur de compter l'homme parmi ses descendants immédiats; plusieurs autres tribus, sur divers points de l'île, font remonter au caïman la première origine de leur caste.

Par malheur, les membres de la tribu, restés encore caïmans, ne perdirent point leurs instincts féroces ; et ces goûts de carnivores les entraînèrent souvent à des repas fratricides dont ils eurent lieu de se repentir. Leurs frères, en effet, devenus hommes, furieux de passer sous la dent de ces parents dénaturés, résolurent de leur faire une guerre à mort, et en vinrent à de sanglantes exécutions.

Enfin, après bien des représailles et des pourparlers, on consentit, de part et d'autre, à un accommodement. L'homme jura de ne plus traquer le caïman, et le caïman de ne plus dévorer l'homme, son parent; il devait se contenter à l'avenir des chiens ou des bœufs égarés. On ajouta la clause que tout caïman parjure serait empalé. Et ce pacte prit rang parmi les conventions les plus religieusement observées.

Hélas! toutes les lois, tous les traités ont trouvé des prévaricateurs. Le caïman ne devait pas être plus parfait que l'homme. Souvent donc, il transgressa le traité. Certains l'attribuent à son excessive voracité, d'autres à l'infirmité de sa mémoire, mise en défaut par sa prodigieuse longévité. Bref, que ce soit par oubli du pacte juré, ou injustice préméditée, ou reste d'habitude mal éteinte, le caïman mange encore les hommes.

Mais aussitôt qu'un délit de ce genre est commis, on le publie dans tout le pays. Le chef de la tribu ou, en son absence, quelque vieillard, bien au courant des usages, se rend, à la tète de la population, sur les bords du lac, séjour du criminel. Là, il porte une plainte en règle contre les frères caïmans, leur rappelle le pacte solennel consenti par leurs ancêtres, leur reproche le nouveau crime commis contre la foi jurée, et les somme enfin de livrer le coupable, en le contreignant de mordre à l'hameçon qu'il jette aussitôt à l'eau, après l'avoir amorcé d'un quartier de bœuf.

Chacun alors se retire pour faire les apprêts de l'exécution.

Le lendemain, le magistrat et le peuple reviennent sur le théâtre du crime, qui sera aussi celui de l'expiation. Les femmes depuis la veille ont filé ou tordu des cordes de soies, et chacune arrive apportant son peloton. Les hommes sont munis de cordes ou de pieux aiguisés, et durcis au feu. Tout est prêt, et le caïman coupable a été déjà livré par les siens, ou plutôt s'est livré lui-même, tenté par l'appât et poussé par la faim. Il est donc captif et impuissant. Et le voilà maintenant entre les mains de la justice.

Dès qu'il parait sur l'eau, on le salue d'une huée formidable. On le tire en terre ferme; il a beau protester par d'énergiques efforts , des lacets à nœuds glissant sur la première corde, vont s'attacher à ses flancs et à sa queue et, tirés en tous sens par des bras vigoureux, rédui-

sent à l'immobilité le coupable à demi suffoqué.

En cette pénible position, il lui faut subir d'abord le réquisitoire du magistrat qui commence par s'excuser d'être obligé de sévir contre un parent; et, après avoir énuméré bien des considérants, et écarté ce que nous appelons les circonstances atténuantes, arrive enfin aux conclusions : c'est la mort, telle qu'elle a été décrétée par un article du pacte solennel.

Aussitôt on crie : haro sur le monstre. Une forêt de pieux aigus s'enfoncent dans son ventre, déchirent ses entrailles, et malgré les contorsions et les ronflements désespérés du supplicié, finissent par avoir raison d'une vie extraordinairement tenace.

Il est mort.

Aussitôt la scène change comme par enchantement. Le deuil, les pleurs succèdent aux cris de rage. Les femmes, déroulant leurs pelotons de fil, s'approchent respectueusement du cadavre et, avec des gémissements, entourent délicatement de soie l'horrible bête, depuis l'extrémité de la queue jusqu'au bout du museau. L'opération terminée, le cadavre est censé enseveli dans son linceul, et on le porte à son tombeau, au milieu des lamentations usitées dans un deuil de famille.

Sur sa tombe on élève un tumulus, et une grande pierre droite marque la place de la tête.

Certaines tribus, moins prétentieuses que celles dont nous venons de parler, ne s'attribuent qu'une origine canine; elles auraient eu pour père un chien à museau court, à dents robustes, qu'on ne

trouve point dans l'Ile, le bouledogue sans doute. On ne sait quels furent ses premiers fils, ni comment ils devinrent hommes; on croit cependant que de ce chien vénérable sortit un couple d'hommes jumeaux, pères de la tribu. Avant de mourir, ils maudirent ceux de leurs fds qui allieraient le sang bouledogue à des castes étrangères. Leur prohibition est respectée, encore de nos jours, par leur nombreuse descendance appelée les Antakaratra; ils peuplent les montagnes de ce nom, aux portes de la capitale. Ce sont des hommes noirs et trapus, têtus, assez bons soldats et magiciens renommés.

D'autres tribus dans le Sud, prétendent descendre du sanglier, et déclarent pour eux sa chair fady ou prohibée.

Aussi cet animal pullule-t-il dans le pays; on en rencontre des bandes immenses qui ravagent les récoltes, sans que personne ne songe à les détruire. Chacun préfère garder son champ jour et nuit, pendant quatre mois, plutôt que d'assassiner son parent, le sanglier.

On trouve enfin des Malgaches, qui se glorifient d'appartenir à l'espèce mouton. De là vient qu'ils ont cette chair en horreur. Toutes leurs maladies, toutes leurs infortunes ne fondent sur eux, disent-ils, que parce qu'ils ont, par inadvertance, touché à la viande ou à la graisse de quelquesuns de leurs frères, les moutons, ou peut-être foulé aux pieds, sans le savoir, certains flocons de laine tombés du dos de leurs pères.

(( J'ai pu constater par moi-même, ajoute ici le Père Abinal, leur répugnance pour la chair du mouton. Un jour que dans une visite à un village éloigné, mes élèves m'avaient suivis, je leur fis servir, vers midi, un plat de mouton au riz. Les espiègles, désireux de rire aux dépens de l'un de leurs compagnons, qui se disait issu du mouton, appelèrent ce plat un ragoût de chevreau, et lui en offrirent, sans qu'il y prit garde. Le repas terminé, on lui découvrit la fraude. Aussitôt une sueur froide le saisit, il s'affaissa sur lui-même, fut pris de nausées violentes, et ses compagnons durent le rapporter au village, où il resta trois jours malade.

Si des quadrupèdes nous passons aux oiseaux, il n'en est pas peut-être dans toute l'île une seule espèce qui n'ait eu sa métamorphose en homme. Et nos pauvres Malgaches croient non moins fermement aux fables qui les leur donnent pour ancêtres, qu'à la lumière du soleil.

Telles sont les principales superstitions des Malgaches. Je ne les ai point toutes passées en revue. Aussi bien, ne les connait-on point toutes. Il y en a de différentes chez les diverses tribus; mais il n'est pas difficile d'y reconnaître chez toutes, un fond commun, fruit d'un commun héritage.

Page 1