CHAPITRE XXIII
Le tableau de l'état moral et religieux des Malgaches ne serait pas complet, si je ne parlais d'un nouveau facteur qui s'y est introduit, surtout pendant la seconde moitié de ce siècle : je veux parler de la double mission catholique et protestante.
J'ai déjà parlé, à l'occasion, des divers essais, toujours infructueux, tentés chez les Sakalaves soit par les protestants , soit par les catholiques. Je n'y reviendrai pas ici. Mais, d'un mot, rien n'a été obtenu. C'est la même chose chez lesBara, d'où les missionnaires luthériens ont toujours été repoussés, et où les catholiques n'ont encore rien essayé ; la même chose aussi chez les tribus sauvages du Sud-Ouest, chez les Antanosy, les Antaimoro, lesBetsimisaraka (Tamatave excepté), les Antankara, et les Antanala, au moins ceux d'ikongo.
Nous ne parlerons donc dans ce chapitre que du plateau central proprementdit, principalement des Hova et des Betsileo.
Quatre églises protestantes se sont successivement établies à Madagascar : les Indépendants, les Anglicans, les Quakers et les Luthériens de Norwège et d'Amérique.
Les premiers en date sont les Indépendants anglais, secte particulière et assez puissante parmi celles que l'on nomme les« dissenters »ou dissidents.
Rattachés par leur doctrine à la nombreuse famille des méthodistes, ils rejettent comme eux toute hiérarchie et n'admettent guère que l'Écriture Sainte, la Prédication, quelques Hymnes, et, en fait de sacrements, le Baptême et la Cène. Ils se recrutent surtout dans les classes inférieures; leurs ministres ne reçoivent guère aucune formation spéciale; mais ils sont fortement organisés, et constituent plutôt un parti politique qu'une secte religieuse.
Leur premier missionnaire à Madagascar fut le Rev. Jones, monté à Tananarive avec Hastie, l'ambassadeur de Sir Robert Farquhar, sous Radama Ier, en 1820. Il se fit accepter surtout comme imprimeur et comme instituteur de la jeunesse. Aidé de Griffîth et de sa femme, ainsi que de plusieurs autres qui allèrent successivement le rejoindre, il réunissait deux mille enfants dans ses écoles en 1826, et quatre mille en 1830. Chassés de l'île en 1835 par Ravanalona Ire, et exilés pendant vingt-six ans, tandis qu'un certain nombre de leurs adeptes étaient massacrés dans leur église , aux pieds du palais, les Indépendants y rentrèrent avec Ellis
en $661, quand Radama II ouvrit de nouveau aux étrangers les portes de Madagascar.
Le nom d'Ellis est bien connu. On sait toute la part qu'il prit aux menées contre Radama, et probablement à la mort de cet infortuné roi. En tout cas, il en profita largement. Rasoherina lui devait le trône, et surtout les chefs de la conspiration, Rainivoninahitriniony, le premier ministre d'alors, et son frère Rainilaiarivony, le premier ministre actuel, leur influence et leur situation. C'était lui et son parti qui leur fournissaient l'argent. Il en profita pour combattre continuellemenl la mission catholique, et pour faire changer peu à peu la législation malgache dans un sens de plus en plus favorable à la domination anglaise et à la religion protestante. 11 fut puissamment aidé dans cette œuvre par un homme d'une grande valeur, tout dévoué à son pays et qui favorisa dans l'intérêt de sa nation une religion qu'il ne partageait pas, le consul anglais Packenham (1).
Du reste, on ne peut nier que ces hommes et ceux qui leur succédèrent n'aient eu un grand esprit d'organisation. Humainement parlant, ils prirent les meilleurs moyens pour fonder et ensuite pour développer leur mission. Quatre choses surtout y contribuèrent : l'argent, l'éducation, la faveur des grands et du pouvoir, enfin ce que l'on pourrait appeler la nationalisation de leur église.