‹ Madagascar sous Louis XIVChapitre 21 sur 49 · AU SEIZIÈME ET AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

AU SEIZIÈME ET AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

la Chine, du Japon ou des Indes. Non seulement dans son négoce 1l avait à craindre des pertes causées par telle raison ou par telle autre, mais il pouvait de plus se produire une foule de circonstances imprévues, dans lesquelles l’entreprise courait à chaque instant le risque de sombrer. C'était un véritable jeu de hasard.

Aussi en était-il résulté qu’à la longue, les armateurs avaient fini par s’apercevoir qu'il n'y aval vraiment pour eux possibilité de diminuer les chances contraires, qu'en imitant les marchands du Levant qui s’organisaient en caravanes ; de là des associations qui s'étaient naturellement formées entre les armateurs du même pays, qui allaient trafiquer aux mêmes lieux. En mettant à la voile ensemble, en paviguant de conserve, en négociant et en revenant ensemble, ils composaient de véritables flottes, capables de décourager toute attaque et, le cas échéant, de résister aux escadres elles-mêmes d’un souvernement étranger.

Il est évident pour tous que de ces réunions d’armateurs devait à la première occasion sortir comme d’un germe, l’idée de la création de grandes compagnies ; car du fait de partir. et de commercer ensemble à celui de s'associer pour un commerce en commun, Où les pertes et les profits de chacun seraient en raison de sa mise, 1] n’y avait qu'un pas devant être d’un instant à l’autre franchi.

Impossibilité où l’on aurait été de constituer sérieusement les anciennes Compagnies, sans leur accorder le monopole du commerce et tous les droits de souveraineté dans les pays de leur concession. — Sans ces anciennes Compagnies, les États n’auraient pu jadis faire de la politique coloniale et se tailler des empires coloniaux.

Mais la force des choses n’avait pas seulement conduit les armateurs à reconnaître que c'était uniquement au moyen de l'institution de grandes compagnies que le commerce des Indes pouvait avoir pour eux des bases certaines et sûres. Le bon sens et la raison venant également de leur côté avaient fait comprendre à tous que ces compagnies ne pouvaient offrir elles-mêmes de sérieuses garanties de durée et une véritable chance de prospérité, qu'à la condition de posséder les deux privilèges dont il a été question tout à l'heure : le monopole du commerce et des droits souverains indiscutables sur toutes les contrées de leur concession.

Que serait-il advenu, en effet, nous le demandons, si ces compagnies n'avaient pas eu le monopole du commerce? C'est que, soit pour les Indes orientales, soit pour les Indes occidentales, on aurait vu, dans le même État, se former plusieurs compagnies pour exploiter les mêmes pays, et que des compétitions, des conflits, des concurrences inutiles se produisant immanquablement entre elles, il en aurait résulté les plus funestes déperditions de forces.

Dans la supposition en effet, et l’hypothèse n'avait alors rien de chimérique, où à un certain moment la métropole se serait trouvée dans l'incapacité de défendre les possessions lointaines de ses sujets ou de protéger leurs convois, n'est-il pas certain qu'avant que ces compagnies rivales, habituées chaque jour à se Jalouser, eussent pu dominer leur rancune et s'entendre pour une défense commune, tout ce qu'elles possédaient aurait eu le temps d’être conquis ou détruit dix fois ?

Avec le monopole du commerce, au contraire, on établissait tout naturellement une concentration de forces à l’état permanent.

Au reste, comme ce monopole était octroyé en grande partie dans le but d’indemniser les compagnies des dépenses de premier établissement, auxquelles elles étaient astreintes pour loccupation, l’organisation et la conquête des pays qui leur avaient été souvent nominalement concédés, il va de soi que cet avantage leur aurait été enlevé complète-

y dà

ee Rae | PA . 7e Ê F LS Le ENS f La L Y 2 Le + ; i K2 * {, 1, * r- à 18 LES ANCIENNES COMPAGNIES DES INDES

ment, si n'importe qui, sans leur permission, avait eu le droit de venir commercer ou s'installer sur leurs territoires,

Quand on parle de ces anciennes Compagnies des Indes, bien des personnes seraient encore disposées à passer condamnation sur ce monopole du commerce, lequel après tout, nous le répétons, pouvait se jusüfier par les dépenses qu’elles devaient faire. Mais 1l y à une chose dont tout le monde est choqué chez elles, et qu'il nous est absolument impossible d'admettre aujourd’hui, c’est cette souveraineté que leurs États suzerains leur reconnaissaient.

On doit convenir qu'il n’y a rien là effectivement qui soit plus en contradiction avec nos principes modernes et toutes les idées au milieu desquelles nous vivons. Il est bon d'ajouter néanmoins que ce

privilège ne causait aucun froissement à l’époque,

et que personne n’y aurait trouvé rien d’anormal,

A cette époque, en effet, l'attribution à une collectivité quelconque de particuliers ou même à des individus séparés, de droits souverains sur des pays plus ou moins étendus, n'était nullement contraire aux mœurs; attendu qu'on était en somme dans le courant féodal, c’est-à-dire que les esprits n'avaient pas encore tout à fait dépouillé la conception de l'État politique et social tel qu'il était compris au moyen âge. Il était généralement admis en principe que chaque élément social ne devrait jamais être

AU SEIZIÈME ET AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE 19 privé de son autonomie, et que la société idéale devrait consister en une hiérarchie savante d’autonomies superposées depuis le roi jusqu'au sujet, et reliées entre elles par des droits et des devoirs, sans qu'aucune, même la plus humble, fût, dans le sens absolu du terme, assujettie aux autres,

Aussi chercherait-on vainement pour cette raison chez les gouvernements d’alors cette prétention à l’omnipotence et à l’omniscience, qui caractérise ceux du xix° siècle, ou du moins une ombre quelconque du préjugé des partisans actuels de la centralisation, que les simples particuliers sont des incapables, des ignorants, des pervers, en qui il faut se garder d'avoir confiance, et auxquels la grande mission d’un État bien conçu est en tout et pour tout de se substituer.

Un gouvernement n'éprouvait à ce moment aucun ombrage à créer ou à sentir à ses côtés de puissantes organisations, comme celles des Compaenies des Indes. Le lien féodal de la suzeraineté qu'il conservait sur elles suffisait amplement à le tranquilliser sur leur compte, et il se trouvait complètement garanti par la durée de leur privilège, ne dépassant pas le plus souvent vingt années. Car, s'il n'était pas content, rien ne lobligeait de le proroger.

I n’y a donc point lieu d’être surpris si, dans tous les cas où une grande compagnie verrait de nos jours son initiative et son énergie enserrées dans

les règlements les plus méticuleux, ayant besoin pour le moindre de ses actes de l’autorisation de gens de bureau de Paris, si, disons-nous, celles de jadis jouissaient en plein de toute leur indépendance, et si l’État n'avait l’idée de se mêler de leurs affaires, que pour leur accorder quelque faveur nouvelle ou les protéger contre l'étranger.

Du fait néanmoins que les gouvernements et les particuliers ne voyaient aucun inconvénient à ce que les Compagnies des Indes fussent dotées d'un privilège semblable, qu'on ne eroie pas que ce soit l'unique motif qui le leur avait fait accorder. Si tous les pays maritimes d'Europe, sans exception, avaient reconnu à leurs Compagnies le même privilège, il avait nécessairement fallu une puissante raison qui les y décidât.

Or cette raison peut se résumer en quelques lignes : c'est que, sans l'institution de ces Compagnies, avec ce droit de souveraineté et une autonomie absolue pour base, jamais les États européens n’auraient pu fonder de colonies dans les lointaines contrées de l'Orient ou de l’Occident.

De nos jours, en effet, les gouvernements sont riches et disposent, soit en hommes, soit en argent, de ressources considérables. Pour prendre un exemple, la conquête d’un pays d'outre-mer aussi peuplé et aussi important que l’Algérie ou le Tonkin, n'offre rien de nature à les arrêter. Ils peuvent y envoyer

AU SEIZIÈME ET AU DIX-SÉPTIÈME SIÈCLE 21 des troupes, y soutenir la guerre pendant des années, organiser et y entretenir tout un service d’administration pour le gouverner. Tout cela, l'État moderne peut en supporter les frais sans trop se préoccuper des comptes, et sans même chercher à retirer de sa conquête des bénéfices directs et immédiats. 11 fait en grand seigneur toutes les dépenses nécessaires à l'établissement de sa domination sur la contrée, puis 1l laisse à la bonne volonté des gens et aux capitaux de la métropole, le soin de mettre ce pays en valeur.

Mais au xvn* siècle jamais 1l n'aurait été possible de faire de même.

Voit-on un gouvernement d'alors, avec le peu de moyens qu'il avait dans les mains, ambitionner d’avoir un empire colonial, qu'il aurait eu à conquérir, à étendre, à administrer, à livrer à l’exploitation de ses sujets? Mais 11 n’y en aurait pas eu un seul dont les finances eussent pu subvenir aux dépenses d'une pareille œuvre ! Et puis aucun n’aurait été de force à mener de front ses affaires d’Europe et celles de là-bas; aucun n'aurait pu, en outre, découvrir ou su se créer le personnel de fonctionnaires nécessaire à un établissement de ce genre, Il faudrait ignorer absolument ce qui existait alors pour en douter un seul instant.

Eh bien ! l'institution de ces Compagnies des Indes monopolisées et privilégiées, avait justement donné la faculté de tourner toutes les impossibilités matérielles

22 LES ANCIENNES COMPAGNIES DES INDES auxquelles les États, en cette circonstance, se seraient vainement heurtés. Car ce qui aurait été au-dessus des forces d’un gouvernement devenait relativement facile au contraire, avec l'intermédiaire d’un certain nombre de particuliers, réunis en société, et que l’âpreté au gain animait.

Grâce à ces sociétés de particuliers, un État avait la possibilité d’avoir indirectement, pour les entreprises d'outre-mer, des sommes énormes qu’il aurait essayé en pure perte d'obtenir de l'impôt. Et grâce à elles et à leur activité qu'aiguillonnait un indomptable amour du lucre, il pouvait mettre en œuvre d’infatigables énergies et des intelligences spéciales, qui ne se seraient peut-être jamais révélées, si elles n'avaient eu à s’employer qu’au service d’un gouvernement.

Cela étant, nous le demandons, n'est-il pas de la dernière évidence, que ces intelligences et ces énergies n'auraient Jamais consenti à développer leurs moyens, et que les capitaux se seraient loujJours tenus eux-mêmes à l'écart de semblables affaires, si les uns et les autres n'avaient pas été assurés d'avance, de relever sans cesse de leur propre spontanéité, de n'avoir jamais à redouter l’ingérence arbitraire du gouvernement, et d'être laissés absolument libres, n'ayant à compter avec rien autre, si ce n’est avec leur initiative et leur responsabilité.

Or, parmi les privilèges et les prérogatives dont ils avaient besoin, il y avait un droit notamment dont 1l

27 TU 422-124 Ta Pr " CRE a 27 1 24

Lie ÉREE ie te RENE Ru EURE IE AT ve Der AA A ET V CODE EUR NO oo en ef LUE MNT Ca 7 he » Ye FE QE AT SPAS LT RS AN EVE ON BR 4 v : k \ * o

AU SEIZIÈME ET AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE 23 leur était par-dessus tout indispensable d’être munis : c'était, dans les contrées inconnues et neuves où 1ls avaient à pousser leur conquêtes et à établir leur domination, celui de faire, au gré de leurs intérêts, la paix ou la guerre, et de s'organiser en édictant telles lois qu'ils jugeraient à propos.

Au surplus, tout le monde, dans ces conditions, était intéressé à ce que les Compagnies eussent entièrement leurs coudées franches. Leurs actionnaires d’abord, car c'était pour eux une espérance plus certaine de faire fortune; ensuite la métropole, puisque plus les Compagnies étaient libres et avaient la faculté de devenir entreprenantes, plus elles étaient suscepübles d'ouvrir d'immenses débouchés à l'exportation de ses produits où à l’émigration de ses enfants ; l'État enfin qui, sans bourse délier, sans courir le moindre risque, sans S’affaiblir en Europe, pouvait, au moyen de ces Compagnies, acquérir la suzeraineté de contrées vastes et productives, dans lesquelles ses sujets Jouissaient de la facilité d'aller s'enrichir dans le commerce ou les plantations.

Et, en ce qui touche l’État, nous ne parlons point des avantages qu'à chaque renouvellement de privilège, il ne manquait jamais de tirer des Compagnies, avantages bien entendu d'autant plus considérables que la situation de ces Compagnies se (trouvait sur un meilleur pied.

Preuves de la solidarité étroite existant entre les États métropolitains et leurs grandes Compagnies des Indes.

D'ailleurs le témoignage le plus indiscutable, que l'institution des Compagnies des Indes répondait à un besoin national et reconnu de tous, c'est que les États n’hésitaient jamais à identifier leurs intérêts avec ceux de leurs Compagnies, et cela sans crainte de soulever la plus légère réclamation dans le public.

Ceux qui veulent savoir jusqu'où allait cette communauté d'intérêts n'ont qu'à lire les articles suivants qui, sauf d'imperceptbles différences de forme, se retrouvent dans les statuts de toutes les Compagnies des États d'Europe ; nous les empruntons aux statuts de la Compagnie des Indes oceci-

LES ANCIENNES COMPAGNIES DES INDES 25 dentales, créée deux mois environ avant celle dont nous avons à nous occuper ici.

Voici d’abord les articles XXVIIE et XXX :

ART. XXVIII. — Pourra ladite Compagnie armer et équiper en guerre tel nombre de vaisseaux qu'elle jugera à propos pour la défense des pays qui lui sont concédez et la sûreté de son commerce ; sur lesquels vaisseaux elle pourra mettre tel nombre de canons de fonte que bon lui semblera, arborer le pavillon blanc avec les armes de France et establir tels capitaines, officiers, soldats et matelots qu’elle trouvera bon, sans que lesdits vaisseaux puissent être par nous employez, soit à l'occasion de quelque guerre ou autrement, sans le consentement de ladite Compagnie.

ART. XXX. — Pourra ladite Compagnie traiter de paix et d'alliance en notre nom avec les rois et princes des pays où elle voudra faire ses habitations et commerce, et convenir avec eux des conditions desdits traitez qui seront par nous approuvez ; et en cas d’insulte leur déclarer la guerre, les attaquer et se défendre par la voice des armes.

On voit que ces deux articles disent déjà beaucoup. Mais ce n'est encore rien auprès de ce dernier :

ART. XXXI. — Et en cas que ladite Compagnie fût troublée en la possession des pays à elle concédez et dans son commerce par les ennemis de nostre Estat, nous promettons de la défendre et assister de nos armes et de nos vaisseaux à nos frais et dépens.

Ainsi, non seulement les Compagnies des Indes avaient « en toute seigneurie, propriété et Justice »

26 LES ANCIENNES COMPAGNIES DES INDES (art. XX des statuts), c'est-à-dire en toute souveraineté, les terres dont elles avaient obtenu la concession de leur métropole et celles sur lesquelles, par force ou par traité, elles réussissaient à mettre la main ; non seulementencore elles jouissaient du droit d'entretenir. sous le drapeau national une armée de terre et de mer à elles; non seulement enfin il dépendait de leur volonté, selon qu'elles le jugeaient où non à propos, de faire la paix ou la guerre ; mais le principe de la protection qui leur était due par la métropole était si absolu, qu'elles pouvaient à chaque instant jeter cette dernière dans d'interminables guerres continentales.

Etil n’y a qu'à se reporter effectivement à l'histoire du xvue et du xviu® siècle, pour se rendre compte que c’est ce qui arrivait le plus souvent.

Les Compagnies de pays à pays se jalousaient tellement entre elles, et représentaient si bien aux yeux des États d'Europe des institutions nationales de premier ordre, que, pendant la majeure parie de ces deux siècles, les Indes orientales et occidentales furent pour le vieux monde une source inépuisable de guerres. C’est au point que, de toutes les luttes qui, pendant près de 150 ans, désolerent l'Europe, on n’en citerait peut-être pas deux qui, directement ou indirectement, n'aient eu des intérêts coloniaux pour origine, c’est-à-dire les intérêts de Compagnies créées pour l'exploitation de pays d'outre-mer. En tout cas; on n'en trouverait pas

AU SEIZIÈME ET AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE 27 une seule qui ne se soit soldée à la fin pour les belligérants, par des acquisitions ou des pertes de colonies en Amérique, en Afrique ou aux. Indes.

C'est seulement après la Révolution que les préoccupations coloniales cessèrent de dominer la politique des cabinets européens.

L'Angleterre seule leur resta fidèle, si jalousement fidèle même qu'en vue d'empêcher les autres peuples d'y revenir et de s'y intéresser, elle n'eut pas d’autre politique en Europe après 1815, que de les maintenir en état d’'hosülité les uns à légard des autres, et de les condamner à de vaines luttes sur le continent.

Qui sait même si, par son abstention encore plus imprévoyante qu'égoïste de 1870, elle n’a pas poursuivi le secret dessein de faire créer en Europe un ordre de choses qui, en obligeant les nations continentales de s’entre-dévorer encore pendant trois quarts de siècle, pût lui donner le temps d'ajouter à son empire colonial, déjà si vaste, l'Afrique équatoriale et la Chine ?

Si tels avaient été ses calculs, les événements de ces dernières années ont dû lui montrer quelle faute elle a commise à cette époque, et combien, d’un instant à l’autre, il peut lui en coûter.

Dans les premières années du xviI* siècle, grâce à l'invention du système des grandes Compagnies, tous les peuples du bassin de l'océan Atlantique avaient un commerce organisé avec les Indes. — La France seule faisait exception. — Où

et comment s'était constituée en Europe la première Compagnie des Indes.

Quoi qu'il en soit, en s'en tenant aux longues considérations qui précèdent, il résulte que les anciennes Compagnies des Indes formaient d'importantes institutions d'État, à la création comme à la prospérité desquelles le devoir d'un grand prince était de s'intéresser. Cela cependant ne suffirait encore pas pour apprécier toute la conduite de Louis XIV, au sujet de la Compagnie des Indes orientales de 1664. Aussi nous faut-il donner quelques détails sur ce que notre commerce avec les Indes orientales était l’année même où cette Compagnie fut fondée, et montrer dans quêélle situation nous étions à cet égard comparativement aux autres pays d'Europe.

Nous dirons tout d’abord qu'en 1664, le commerce des nations européennes avec les Indes orientales était organisé sur une bien plus vaste échelle, qu’on ne serait tenté de le croire. Mais nous devons faire observer néanmoins qu'il n'avait réellement commencé à fonctionner avec une véritable régularité que dans les premières années du siècle, lorsque, dans les provinces bataves, on eut l’idée de constituer une grande Compagnie des Indes.

C’est effectivement en Hollande que l’idée de ces Compagnies prit pour la première fois naissance, et qu'après une suite de tâtonnements qui devaient durer près de huit années, elle parvint à trouver sa formule pratique. Les Hollandais ont donc la gloire

d’avoir été de ce côté les initiateurs des pays d’'Eu-

rope, et d’avoir créé les premiers une Compagnie des Indes dont les statuts, le fonctionnement et les principes, devaient être ensuite copiés par les autres HeuDles, . 4° |

Cette Compagnie s'étant manifestement formée sous l'effort de toutes les raisons ét de toutes les circonstances dont nous avons parlé plus haut, on nous permettra d’en dire quelques mots; ce sera, au reste, l’occasion de faire voir à quel prodigieux degré de puissance une Compagnie des Indes pouvait alors arriver.

Lorsqu'on découvrit l'Amérique et le moyen de pénétrer dans les Indes par le cap de Bonne-Espérance, il n’y avait en Europe que deux peuples où

les grandes explorations sur mer fussent en réelle faveur, et dont on rencontrât les vaisseaux en nombre respectable sur les flots de l'Océan : c’étaient le Portugal et l'Espagne. Mais ces découvertes avaient eu presque immédiatement pour effet de troubler leurs rapports. À chaque instant, c’étaient des conflits innombrables et de tous côtés entre Espagnols et Portugais pour la propriété des nouveaux territoires, les uns soutenant avoir déjà découvert ceux sur lesquels les autres prétendaient faire acte de possession en qualité de premiers occupants, et vice versa. Bref, quelques années s'étaient à peine écoulées que leurs relations avaient pris une aigreur telle, qu'une guerre à mort, dont la civilisation aurait naturellement fait tous les frais, semblait d’un instant à l’autre sur le point d’éclater entre eux.

Dans le but d'éviter un pareil malheur, le pape Alexandre VI, comme arbitre suprême du monde chrétien, crut de son devoir d'intervenir, et c’est en cette circonstance qu’il lança la fameuse bulle /nter cœtera de 1494, au sujet de laquelle là diplomatie européenne devait avoir plus tard à instrumenter pendant près de deux siècles.

D'après cette bulle, divisant toute la partie de l’univers encore à découvrir, par une ligne idéale qui passait à 376 milles à l’est des Açores et allait rejoindre les deux pêles, Alexandre VI avait décidé, de son autorité privée, que tout ce qui était à droite

dé la ligne appartiendrait à l'Espagne, et cé qui serait à gauche au Portugal, * Cominé à cette époque on n’admettait pot la forme sphérique de la terre, 16 pape avait naturellement pensé qu'avec cette sorte de jugement de Salomon, toutes les difficultés seraient tranchées, aussi bien pour le présent que pour l'avenir ; dans son esprit, comme dans celui de tout le monde savant d'alors, il était en effet désormais impossible à l’Espagne et au Portugal de se rencontrer dans leur œuvre de découverte et de civilisation, et par conséquent de se heurter.

Le respect de la papauté était alors si grand que la décision du pape fut acceptée des deux parties.

En y acquiesçant cependant, le Portugal ne l'avait pas seulement regardée comme opposable à lEspagne; il l’avait considérée, en outre, comme une attestation de ses droits, et s’en était hautement prévalu pour revendiquer la souveraineté absolue de tous les pays sans exception situés de l’autre côté du Cap, et pour se réserver notamment le droit exclusif d'y faire le commerce. Aussi ses escadres donnaientelles impitoyablement la chasse à tous les navires de nationalité étrangère qu’elles surprenaient naviguant, pour une Cause où pour üne autre, dans les mers de Chine ou des Indes. Et comme à un moment, dans la deuxième moitié du xvi* siècle, la marine marchande hollandaise s'était portée en masse dans ces régions pour y trafiquer, et qu'elle y faisait une

concurrence dangereuse aux Portugais, ces derniers en avaient conçu une telle irritation, qu'ils s'étaient mis à lui faire une guerre sans merci, courant sus aux vaisseaux hollandais, et traitant leurs équipages comme s'ils eussent été composés de forbans.

Cette guerre était la cause de pertes immenses pour la marine hollandaise, à tel point qu'à la fin, vers 1592, le découragement était devenu général dans les Provinces-Unies.

Dans cette conjoncture, des négociants de la Zélande, plus tenaces que les autres, s'étaient concertés pour envoyer à frais communs quelques navires dans le nord de l’Europe. Leur intention était de rechercher si, au-dessus de la Suède, de la Norwège et de la Finlande, il n'existait pas quelque passage pouvant permettre d'aller en Chine et aux Indes, et qui les dispensât en conséquence de passer par le cap de Bonne-Espérance.

Ces navires revinrent au bout de deux années sans avoir rien trouvé.

Ces armateurs étaient donc dans l’alternative, ou de renoncer à leur commerce avec les Indes, ou de s'arranger de façon à n'avoir plus rien à craindre du Portugal.

Or c’est à ce moment, sous la pression de la nécessité, qu'il leur vint une idée de génie, en raison des conséquences économiques qu'elle devait avoir pour l’Europe. Elle était des plus simples, mais on n’y avart pas songé jusque-là : elle se réduisait à faire partir

leurs navires avec ceux de leurs confrères d’Amsterdam qui en envoyaient également aux Indes, de manière à en former une flotte qui pût en imposer aux coureurs portugais.

S'étant donc abouchés dans ce sens avec les armateurs d'Amsterdam, et leur proposition ayant été agréée, un premier départ eut lieu.

Le voyage s’effectua en pleine sécurité, mais la combinaison avait été sur-le-champ jugée si bonne et si bien conçue, que l’exemple fut immédiatement imité dans toute la Hollande. En 1597, 1598, 1599 et 1601, on vit s'organiser des associations semblables dans presque toutes les provinces bataves. Encore un peu, et chaque ville maritime aurait eu la sienne, quand tout à coup les États-Généraux comprirent la nécessité d'adopter une mesure destinée à couper court aux rivalités qui s'étaient déjà déclarées entre ces sociétés, et qui, aux Indes, menaçaient de dégénérer en batailles rangées : c'était d’obliger toutes ces petites compagnies de fusionner en une seule, en dehors de laquelle défense serait faite à toute autre de se former. :

Un autre motif avait du reste guidé les États-Généraux : c’est qu'une Compagnie unique serait mieux à même de lutter victorieusement contre les armements que le Portugal faisait alors, pour parer à la nouvelle situation.

De là cette grande Compagnie hollandaise des Indes, instituée par la loi du 20 mars 1602. Elle re-

cevait le monopole du commerce des Indes orientales; interdiction était faite à tout citoyen hollandais d'aller trafiquer là-bas ‘sans son autorisation formelle. Enfin les États lui accordaient le droit ‘de souverner et d'organiser, comme elle le voudrait et l’'entendrait, tous les territoires dont elle ferait la conquête. La concession était de vingt années, et pouvait ôtre renouvelée. |

Il serait superflu d'entrer dans de grands détails au sujet de cette Compagnie. Tout ce qu’on en peut dire c’est qu'elle arriva immédiatement au plus haut degré de prospérité, ét qu’elle mit si bien les Portugais à la raison, qu'elle n'eut bientôt plus rien à en redouter. Avec son commerce, elle réalisa d'autre part des bénéfices qui, pour le temps, tiennent du

‘ fantastique.

En 1613, par exemple, c’est-à-dire après moins de

onze années d'existence, les dividendes touchés par

chaque « intéressé » ou propriétaire d’une part de 4.000 livres, s'étaient élevés à 10,400 livres, soit une somme représentant plus de deux fois et demie le capital engagé. Année moyenne, le revenu n'était pas inférieur à 30 ou 40 0/0. En 1606, il avait même été de 75 0/0. Et ce n’était pas tout, car, en dehors des dividendes distribués, le capital initial de 7,920,000 livres s’était de son côté accru dans de si belles proportions, que d’après le bilan de 1661, la Compagnie était obligée d'entretenir 15,000 hommes de troupes pour la défense dé ses places fortes aux

Indes,et que, surses vaisseaux,dans ses comptoirs,dans ses docks, elle comptait 80,000 employés ou matelots.

On peut juger par là du montant prodigieux de ses affaires, de la quantité formidable de marchandises qu'elle avait en magasin, de l'étendue des territoires où elle avait établi sa domination.

On imagine par ces renseignements la somme énorme de richesses et de puissance qu’une Compagnie des Indes prospère pouvait apporter à un État européen.

Il était aisé de deviner que l'invention ne resterait pas longtemps le privilège des Provinces-Unies. L'année même en effet de sa constitution, cette Compagnie hollandaise des Indes dont la première. nouvelle avait fait pousser un cri d’admiration à l'Europe commerciale, tant elle représentait un progrès considérable, s'était vue adoptée partout. Et l'Angleterre, comme le Danemarck, qui possédait alors la Norvège, n'avaient rien eu de plus pressé que de s'en approprier l'idée et de créer des Compagnies du même genre chez eux.

IL s'ensuivit en conséquence que, dès les premières années du xvi® siècle, tous les peuples du bassin de l'océan Atlantique, le Portugal, FEspagne, l'Angleterre, le Danemark, la Hollande, soit par droit de conquête ou de premier occupant, soit en s'imposant par l'intermédiaire de grandes Compagnies, avaient un commerce plus où moins développé avec la Chine et les Indes.

Il n'y avait que la France seule qui fit exception.

Tentatives infructueuses faites sous Henri IV et Louis XIIL pour doter la France d’un commerce avee les contrées exotiques. — En 1664, nous n'avions pas de commerce avec les Indes orientales, et pour les produits qu'on en tirait nous dépendions de l'étranger. — Conséquences générales de cet état de choses.

On se demande naturellement pour quelle raison la France faisait alors ainsi exception, et pourquoi il en dut être encore de même pendant un si grand nombre d'années, car nous pouvons dire ici que la Compagnie des Indes orientales de 1664 fut la première Compagnie pour les Indes orientales créée chez nous.

Cela tint à des causes multiples; d’abord, au début, à nos luttes civiles et religieuses, qui nous avaient épuisés pendant quarante ans et qui, en nous condamnant à nous dépenser misérablement dans de vaines querelles domestiques, avaient presque totalement fermé notre esprit à toute idée d'entreprise au

LE COMMERCE DE LA FRANCE AVEC LES INDES 37 dehors. 11 y eut, en second lieu, ces dangers provenant de la maison d'Autriche qui, après nos querelles religieuses, devaient pendant des années et des années encore, nous imposer le devoir de nous ramasser sur le continent,

Mais on aurait le plus grand tort de se figurer que, même à ces moments-là et quand les autres peuples s’occupaient de négoce avec les Indes, 11 y eût chez nous une indifférence quelconque pour les colonies ou le commerce au long cours, et que leur utilité nous échappât. Nous en saisissions au contraire toute l'importance. Nous la saisissions même si bien, que sans les circonstances qui nous barrèrent le chemin, nous aurions très certainement marché dans cette voie de pair avec les autres pays. Nousconseillons, pour s’en convaincre, de parcourir la lettre patente du 26 octobre 1626, qui nomme le cardinal de Richelieu «grand maistre, chef et superintendant de la navigalion et commerce de France ? ».

Un court extrait que nous en donnerons montrera en effet qu'Henri IV, « Ie précédent roi », s'était préoccupé de la question, et que Louis XIE y avait de son côté mürement pensé ?. On y verra par sur-

Page 1