‹ Madagascar sous Louis XIVChapitre 23 sur 49 · Relation de l’Establissement de la Compagnie françoise · texte numérisé non relu

Relation de l’Establissement de la Compagnie françoise

pour le commerce des Indes orientales, par CHARPENTIER, aCadémicien, 1665, pages 3 et 4.

Par quelle cause Louis XIV, renonçant au dessein de faire ce commerce pour son propre compte, en vint-il à l’idée d’une Compagnie ? La besogne et la responsabilité lui firent-elles peur ? Craignit-1l de se diminuer en cas d'échec, ou de compromettre la dignité royale dans des opérations de négoce? Ne songea-t-1l à une société par actions qu'afin de n’avoir pas à hasarder les 10 ou 145 millions d’avances qu'une entreprise pareille exigeait? Serait-ce au contraire que ses ministres s’entremirent pour lui faire abandonner un projet d’où pouvaient résulter les plus graves inconvénients ? Aucun de nos documents ne nous renseigne à cet égard,

Mais on comprend toute l'importance de ce détail en apparence insignifiant. Car non seulement il atteste que Louis XIV s’intéressait assez à l’idée pour ne pas hésiter à entrer personnellement dans sa réalisation ; mais il suggère lhypothèse que si Louis XIV avait eu l'intention de faire le commerce des Indes pour son propre compte. ce pourrait fort bien avoir été, sinon dans le but d'avoir personnellement ce commerce dans la main et de s’en appliquer tous les bénéfices, du moins dans celui d’être maître des territoires et des relations que ce commerce devait forcément permettre d'acquérir aux Indes.

Plus on considère, en effet, la conduite qu'il tint dans la suite, plus cette hypothèse est nécessaire pour se l’expliquer. Car ce désir d’avoir lé commerce des Indes dans la main, pour une raison où pour

LOUIS XIV FONDE UNE COMPAGNIE PAR ACTIONS 59 une autre, hanta si bien Je roi, que, même après qu'il en fut venu à l’idée de la création d’une Compagnie, il fut amené par Jui à se faire de la Compagnie à créer une conception absolument en dehors de celle dont on s'était inspiré dans les autres pays, quand il s’était agi pour eux de se donner des Compagnies des Indes.

Plus on étudie en effet la Compagnie des Indes orientales, telle que la comprit et la voulut Louis XIV, plus on est forcé de reconnaître que, dans la pratique, elle est sans rapport avec les Compagnies qui étaient fondées ailleurs, et dont l'un des traits principaux était d’être autonomes et de se gouverner elles-mêmes.

Dès le début, on le voiteffectivement prétendre en être le maître, s’arroger le droit d'employer ses capitaux comme il lentendait, et vouloir s’en servir pour des desseins dont 1l est peu probable qu'elle se serait Jamais souciée, si elle eût eu à en délibérer. Aussi, dans la réalité, fut-elle beaucoup moins une Compagnie des Indes au sens généralement accordé alors à ce terme, qu'une véritable société de capitalistes et d'actionnaires, commanditant Louis XIV pour des opérations, censées commerciales, aux Indes et en Chine.

Cette manière d'entendre une Compagnie des Indes se marie trop bien avec les tendances autoritaires et centralistes bien connues de Louis XIV, pour que la Compagnie des Indes orientales de 166%

60 LOUIS XIV FONDE UNE COMPAGNIE PAR ACTIONS n'ait pas été une œuvre entièrement à lui, qui dut sermer dans son cerveau, s’y développer et y mürir en dehors de toute influence étrangère. Et cette opinion sera corroborée tout à Fheure au dernier point, par la somme de temps, d'argent, de peines et de soucis que le roi ne craindra pas de s'imposer à son sujet, et qu'il ne se serait évidemment jamais imposés, si cette Compagnie n'avait pas constitué une entreprise où son amour-propre, son orgueil et certaines vues politiques à lui personnelles étaient en Jeu.

On va d’ailleurs en avoir bientôt la certitude, car nous allons entrer maintenant dans l'exposé de tout ce qu'il fit pour la formation de cette société.

Difficultés présentées, en 1664, par la création en France d'ure Compagnie pour le commerce des Indes orientales.

Du moment où dans l'esprit du roi ou entre ses conseillers, 11 avait été décidé que le commerce de la France avec les Indes orientales serait fait comme dans les autres pays au moyen d’une Compagnie, le grand-point était de constituer cette Compagnie, et de réunir le capital dont elle aurait bésoin pour foncionner.

Or, pour tout cela, la chose n’est pas contestable,

.on se heurtait à de très sérieuses difficultés.

Quand les autres peuples, dont nous avons dit les noms, s'étaient proposé de former leurs Compagnies des Indes, l'exécution n'avait souffert chez eux aucun embarras, et avait pour ainsi dire marché toute seule.

6 POUR ORGANISER LE COMMERCE DES INDES Ces peuples étaient maritimes, en ce sens qu'ils vivaient plus ou moins de la mer ou sur la mer. Aussi leurs gouvernements n’avaient-ils eu à proprement parler qu’à donner des statuts au mouvement commercial, existant déjà chez eux, vers l'Orient. Mais, on se le rappelle, dans notre pays, rien de semblable, Nous possédions bien une marine, mais elle valait beaucoup plus par le courage et l'énergie de ceux qui la montaient, que par le nombre ou le tonnage de ses navires. Elle était au reste presque exclusivement occupée à la pêche, et les quelques navires que nous employions plus spécialement au commerce n'opéraient guère que sur la côte occidentale de l’Afrique, au Sénégal, dans la Gambie ou au Congo.

Vouloir, dans de pareilles conditions, fonder en France une Compagnie pour le commerce des Indes orientales, indépendamment de ce qu'il y avait à faire pour y préparer les esprits, c'était donc au fond entreprendre de créér une œuvre de toutes pièces : marine, personnel de marchands et de commis, établissements et comptoirs.

N'importe qui aurait considéré la besogne comme hi aisée, ni commode ; ét, avant d'y mettre la main, beaucoup auraient demandé à réfléchir.

Mais 1l ne fallait guère s'attendre à quelque mouvement de circonspection de ce genre de la part de Louis XIV, à qui les désastres de la fin de son règne purent à peine faire perdre quelque peu de sa con-

fiance en lui-même. Si quelqu'un de ses ministres avait essayé de lui ouvrir les yeux sur les difficultés de l'affaire, il n'aurait certainement réussi qu'à le piquer davantage au jeu : car on sait qu'un des principaux travers de son caractère était la conviction absolue, qu'il lui suffisait de se montrer pour triompher de tout ce qui, pour d’autres, aurait constitué des impossibilités ou des obstacles insurmontables.

Quoi qu'il en soit, en ce qui regarde la fondation d’une Compagnie des Indes orientales, le roi ne douta pas un seul instant que tout irait à souhait, du moment qu'il lui plairait de s’en mêler,

. Une seule question le préoccupait, c'était de savoir de quelle façon il fallait s'y prendre pour amener le public à donner son argent. A ses yeux, toute la question était là, et n’était que là. Et, pour lui, elle était si bien là seulement, qu'il n’allait pas balancer à intervenir de sa personne et à tout faire au monde, pour se procurer les actionnaires et, avec eux, le capital dont il avait besoi.

Or, chose que le sociologue fera bien de noter, — tant il est vrai de dire que les modes de l'activité humaine sont limités, c'est-à-dire que quels que soient les temps, les milieux ou les circonstances, les mêmes faits amènent fatalement les hommes les plus dissemblables à des façons identiques d'agir, — pour « lancer cette affaire » de la Compagnie des Indes orientales de 166%, et pour attirer souscripteurs et

souscriptions, on va voir un roi de France, et qui plus est un Louis XIV, employer, voilà plus de deux siècles, les mêmes procédés dont se servent de nos jours les hommes de Bourse, lorsqu'il leur faut à tout prix dans une opération et sous peine d'échec, capter la bonne foi du public et lui faire apporter ses fonds.

Ajoutons toutefois que, sur ce terrain, on ne verra pas Louis XIV cesser une seule minute d’être le roi. attendu que la somme d’habileté qu'il saura déployer — peut-être même qu'au lieu d'habileté, on devrait dire « rouerie », l'élève de beaucoup au-dessus de tous nos hommes d’affaires contemporains.

Nos révélations à cet égard vont inaugurer «la série des étonnements et des surprises, par lesquels auront certainement à passer les écrivains, qui n’ont encore jamais pu croire à la capacité administrative de Louis XIV ou à son action directe dans les détails de son gouvernement.

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