‹ Madagascar sous Louis XIVChapitre 24 sur 49 · TI · texte numérisé non relu

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Plan général de conduite adopté par Louis XIY jour lancer l'affaire de la Compagnie des:Indes à eréer, et pour trouver des actionnaires. — IL commence par faire faire une brochure, — Analyse de cette brochure.

Le plan de conduite que Louis XIV jugea en cette circonstance comme le plus propre à gagner des souscripteurs dénoterait déjà un coup d'œil de maitre et l'expérience d’un praticien de premier ordre. |

Ce plan consistait tout d’abord pour lui à rester dans la coulisse et à s’effacer, tout en faisant énerglquement travailler l'opinion au sujet de la création d’une Compagnie des Indes orientales. D’après, ses calculs, ce n’était que plus tard, lorsqu'un courant sérieux aurait été déterminé en faveur de l’idée, qu'il devait avoir à se montrer, soit qu'il s’agit d'accorder les autorisations nécessaires, soit qu'il y eût à porter le dernier coup au public en affichant toute sa

sollicitude pour une création de cette nature.

Mais ce qui marque peut-être encore plus d'adresse chez Louis XIV, et ce qui atteste en tous cas qu'en 1664, il ne suffisait nullement comme de nos jours que le gouvernement patronnât une affaire, pour que l’actionnaire s’y jetât tête baissée, c’est que, tout en sentant qu'il devait en apparence demeurer à l'écart, il avait encore compris que, dans l'intérêt de l'opéra tion, il fallait absolument donner à entendre aux gens, non seulement que l’idée et l'initiative de l’idée d’une Compagnie des Indes orientales émanaient à la fois de la bourgeoisie et du négoce de Paris, mais que de plus, c’étaient les marchands dé la capitale qui auraient la direction et l'administration de l’entreprise.

Sans être doué d’un grand esprit pratique, il est bien certain que c'était une grosse absurdité, que de vouloir des négociants parisiens à la tête d’une Compagnie des Indes orientales ; car il est clair comme le jour qu'entre le commerce tel qu'il se pratiquait dans la capitale ou les provinces et celui des Indes, aucune assimilation n'était possible, le savoir et l'expérience acquis dans l’un ne pouvant être d’aucun service dans l’autre. Mais les véritables motifs par lesquels s'était laissé guider Louis XIV en cette circonstance, c’est que de notoriété publique les commerçants de Paris étaient riches, et qu'il y avait là un moyen détourné de les bien disposer en faveur de l'affaire ; et c’est en outre qu’auprès de toutes les

classes de la société française, tant de Paris que du reste de la France, les commerçants parisiens jouissaient d’une réputation Justement méritée de prudence et d’honorabilité. Or en les mettant ainsi en avant et en déclarant très haut qu'ils seraient tout et feraient tout, Louis XIV avait prévu que c'était le moyen de couper court à toute discussion sur la façon dont la Compagnie serait gérée, et obliger chacun d'admettre de plano, que sous ce rapport il n’y aurait rien à désirer.

On voit par là que la manœuvre dont l'objet est d'attirer les actionnaires par l’appât d’une liste de membres de conseil d'administration bien composée, ne date point du xIx° siècle.

Nous venons d'indiquer le plan d'ensemble de Louis XIV. Mais le curieux et l’instructif est de suivre ce plan dans les détails de son exécution. C'est seulement d’ailleurs par ces détails que nous pourrons fournir la preuve matérielle des agissements personnels et directs du roi.

Avant tout, nous poserons une question. Supposons un financier, ayant aujourd’hui à lancer sur le marché une affaire aussi importante que devait l'être en 1664 la fondation d’une Compagnie des Indes, comment s'y prendrait-il, de quelle manière jugerait-il nécessaire de procéder ? Nous nous contentons de poser cette question. I n’est pas douteux, répondra-t-on, que ce financier commencerait par faire imprimer un écrit : brochure, volume

68 : POUR ORGANISER LE COMMERCE DES INDES ou feuille volante, dans lequel l'entreprise serait tout au long expliquée, et que cet écrit lui servirait de base pour organiser une propagande énergique dans le public et arriver aussi à la mise à : exécution. Il n’est point besoin d’avoir vécu de longues années dans le monde des affaires, pour savoir: perlinemment que, de:nos'jours, les choses se passent toujours de cette façon.

Eh bien ! ‘voilà plus de deux siècles, Louis XIV ne crut pas que, pour la Compagnie des Indes, 1! fallait faire différemment.

Dans la domesticité Httéraire de la Cour !; et plus spécialement de Colbert, il y avait un littérateur natif de Paris, du nom de Charpentier, homme intelligent et tenace, écrivain de bon sens, que son crédit faisait jalouser de tous ses confrères en lettres, dont la plume nette, précise et la façon tranchante de dire les choses ne manquaient jamais de soulever de furibondes polémiques. Ce fut au reste à quelques pages de lui, à propos d’une question insignifiante, que cette tant fameuse querelle des anciens'et des modernes prit le caractère aigu qu'elle garda pendant près d’un siècle. Il faisait partie de l’Académie française. Avec Charpentier, on pouvait être sûr qu'une chose ne passerait pas inaperçue, et qu'on aurait dela bonne réclame.

1. D'après la liste des pensions publiée par Pierre Clément, de 1663 à l’année de sa mort, Charpentier toucha une pension annuelle de 1,509 livres sur la cassette du’ roi.

Or c’est lui qui fut choisi par Louis XIV pour ce que nous appellerions aujourd’hui, dans notre Hngage familier, « attacher le grelot ». Des notes Jui furent fournies ; ce qui donne le droit de faire cette supposition, c’est que, dans son travail, on rencontre des idées qui seront reproduites plus tard dans le préambule de la Déclaration du Roy, portant établissement de la Compagnie, Pour une raison de même genre, ont peut également penser qu'il eut communication des mémoires dont il à été précédemment parlé.

En tout cas, le 1% avril 166%, paraissait sans nom d'auteur une petite brochure in-4, de 57 pages, composée par Charpentier, et dont le titre fera tout de suite saisir l’objet: « Discours d’un fidèle sujet du Roy touchant l'Establissement d'une. Compagnie françoise pour le commerce des Indes Orientales. — Adressé à tous les François. »

Tel était l'écrit à l’aide duquel Louis XIV s'était proposé de saisir l'opinion publique de la question et de lui faire des partisans. Ÿ

Si quelqu'un s’avisait de mettre en doute l’origine royale de cette brochure, il suffirait comme réponse d'invoquer le témoignage de Charpentier lui-même.

Dans une publication qu'il fit imprimer l’année suivante, en 1665, toujours au sujet. de cette même Compagnie, Charpentier avoue, en effet, en toute franchise, que le roi ne fut pas étranger au Discours d'un fidèle sujet. Car nous avant dit en-commençant:qu’en

70 POUR ORGANISER LE COMMERCE DES INDES 166%, Louis XIV projetait la création d’une Compagnie des Indes Orientales, il ajoute :

Les prémices de ce dessein parurent dans un discours qui fut publié au mois d'avril mil six cent soixante et quatre, sous le titre de: Discours d'un fidèle sujet du Roy, touchant l’Establissement d'une Compagnie françoise pour le commerce des Indes Orientales, et le Roy voulut bien que tous les François fussent informez par ce moyen de ses royales intentions f,

Maintenant, quant au rôle de ballon d'essai que le ou les auteurs de la brochure avaient entendu lui donner, il nous est attesté par une autre personne, par Souchu de Rennefort, secrétaire du Conseil particulier, qui fut envoyé en 1665 à Fort-Dauphin. A propos de cette Compagnie de 1664, Souchu de Rennefort affirme effectivement, sans le moindre ambage et de la manière la plus naturelle du monde, que :

Cet Establissement avoit esté précédé de la publication d'un Discours contenant les motifs et advantages qui devoient faire souhaiter aux François la permission de fonder une Compagnie ?.

La paternité ou, si l’on veut, la collaboration de Louis XIV, en ce qui touche la brochure de Char-

1. Relation de l'Establissement de la Compagnie françoise pour le commerce des Indes Orientales, par CHARPENTIER, académicien, 1665, p. 4.

2. Histoire de la Compagnie des Indes orientales, 1668, par SOUCHU DE RENNEFORT, p. 2.

pentier, ne pouvant souffrir l'ombre d’un doute, on nous pardonnera d'autant plus de donner une analyse succincte de cette brochure que, dès les premières pages, on est littéralement émerveillé de Part avec lequel l'affaire y est présentée. Sous ce rapport, elle est sans contredit un véritable chef-d'œuvre, digne du grand siècle de Louis XIV. Et, quand on l’a parcourue, on se demande avec inquiétude si parmi ceux auxquels elle s’adressait, il a pu s’en trouver un seul, ayant le moyen d’être actionnaire, qui ait eu la force de résister à l'argumentation et de garder son argent. Comme spécimen du genre, cet écrit mériterait d'être réimprimé, et sa place est aussi bien marquée dans la bibliothèque des gens de lettres que dans celle des hommes d’affaires. Charpentier y débute tout d’abord par de hautes considérations sur le commerce des Indes orientales en général, détaillant complaisamment les ressources et la puissance qu’un État comme la France en pourrait reürer, Puis il examine successivement les occupations que nombre de Français actuellement inactifs trouveraient dans ce commerce, le développement qu'il apporterait à nos manufactures dont les débouchés en seraient naturellement augmentés, le bon marché auquel 1l permettrait à notre consommation intérieure d'acheter les produits des Indes, le tribut qu'un aussi grand pays que le nôtre avait l’humiliation de payer chaque année aux Danois, Anglais, Espagnols, Portugais, Hollandais, puis-

72 POUR CRGANISER LE COMMERCE DES INDES que c'était par eux que nous nous approvisionnions de ces produits, etc.

Dans ces considé ations, Charpentier avait beau s’en tenir à des généralités élevées, la fibre patriotique y était:si dextrement touchée, qu'on peut mettre en fait qu'après la lecture de ces pages, il aurait été impossible de rencontrer un vrai Français, dont les yeux n’eussent été humides et qui ne se fût réellement contristé avec l’auteur, de voir la France encore privée de tout commerce avec les Indes.

Après cet appel au patriotisme, en venait un autre à des sentiments moins nobles, il est vrai, mais que, de toute nécessité, il fallait avoir pour soi, autrement pas d'actionnaires. Comme le précédent il était également en sourdine. C'était simplement une histoire de la Compagnie hollandaise des Indes, au point de vue des bénéfices prodigieux dont elle enrichissait chaque année ses intéressés. Mais Charpent'er s’était'arrangé de telle sorte, pour faire miroiter ces dividendes annuels de 30 à 40 p. 100, que toutes les convoitises devaient être fatalement allumées chez ses lecteurs, et que chacun d'eux, sans excention, en fermant le Hivre, avait été amené à se faire en lui-même la réflexion suivante, que ce commerce des Indes orientales prêtait véritablement aux plus belles opérations, et que si une Compagnie française pouvait s'établir là-bas, dans de bonnes conditions, ses actions constitueraient, à n’en pas douter, le.plus superbe des placements.

Une fois arrivé là de son « Discours », comme s’il eût été convaincu qu’il était désormais maître de son lecteur, Charpentier partait comme un trait, affirmant du ton le plus catégorique que le commerce des Indes orientales était aussi aisé aux Français qu'aux autres peuples, et que nous n’avions qu'à le vouloir pour en avoir un qui nous enrichit comme eux. Puis, continuant :

Que faut-il donc faire ? me demandera-t-on. Il faut, en premier lieu, former une Compagnie ou Société de plusieurs personnes qui contribueront unanimement à l’exécution de cette entreprise, et qu’on pourra appeler pour cette raison la Compagnie francçoise pour le commerce des Indes orientales. fl faut ensuite équiper une flotte et aller descendre droit dans notre isle de Madagascar où nous ne trouverons aucune résistance, et commencer à y faire un grand establissement qui y sera soutenu par de fortes colonies que l'on continuera d’y envoyer. Il faut faire estat de n’y mener que des hommes de courage et de bonnes mœurs, et non point des criminels rachetés du gibet et des galères, ni des femmes persécutées pour leur débauche. Une partie de ces gens s’occupera à cultiver la terre qui sera d'un très grand rapport, tandis que les autres se rendront maitres des principaux postes du pays et s’assureront des ports, parmi lesquels il y en à plusieurs qui peuvent facilement contenir 2 ou 300 navires qui y seront à l’abri de tout vent...

Pour y parvenir donc, il faut faire un fonds de 6 millions qui seront employés à l'équipage de 12 ou 14 grands navires, du port depuis 800 jusqu’à 1,400 tonneaux, afin de passer un très grand nombre de personnes dans notre isle

deMadagascar pour en prendre possession de la bonne sorte.

Sa Majesté pourra estre très humblement suppliée d'y entrer pour un dixième, et je ne doute point qu'elle ne le fasse très volontiers.

Je suis de plus asseuré que divers seigneurs du Royaume y entreront pour des sommes considérables, au cas que les marchands qui s’uniront tout d’abord pour cette Compagnie l’estiment avantageux, et je tiens en ce cas que l'ont peut espérer d'eux près de 3 millions, ce qui formera une moitié du fonds nécessaire, et qu'il ne restera plus qu’à trouver l’autre, et c’est pour ce reste que j'exhorte tous les marchands, bourgeois des villes, etc.

Dans cette brochure, il n’y aurait qu’une chose dont le lecteur d'aujourd'hui pourrait peut-être se trouver choqué, c’est d’y voir revenir un peu trop fréquemment le nom de Madagascar. Dans l’espèce, en effet, il s'agissait d’une Compagnie de commerce pour les Indes orientales, et l’on n’aperçoit pas dès l’abord la moindre corrélation entre la colonisation de cette île dont parle Charpentier et le commerce des Indes proprement dit. Mais quand on arrive à savoir pour quelle raison Charpentier insistait autant sur ce point, — et on l’apprend par la suite des événements, — c’est encore un nouveau motif d'admirer l’habileté avec laquelle la brochure était rédigée. Louis XIV voyait effectivement dans Madagascar bien plus que cet entrepôt, ce lieu de relâche ou ce centre de ravitaillement, que Charpentier faisait surtout sonner, car il fallait de toute nécessité faire valoir quelques-uns des

avantages que la Compagnie nouvelle pouvait se procurer en l'occupant. Madagascar colonisée par des Français, était dans son esprit étroitement associée avec le commerce des Indes orientales et se confondait même avec lui. Pour Louis XIV, Madagascar colonisée par des Français constituait une base d'opération de premier ordre, qui, au moment voulu, pouvait donner à la France le moyen de dominer en maîtresse dans la mer des Indes, et d’accaparer le commerce entier de ces contrées à son profit.

. Lors donc que Charpentier parlait plus que de raison de Madagascar, et ne tarissait pas sur l'utilité que, cette île offrirait à une Compagnie des Indes, il posait des jalons, et son intention était de chercher à influencer l'opinion, de manière que les

actionnaires futurs, quand l'heure serait venue, fus-.

sent tout préparés à ce que Louis XIV méditait d'y accomplir. +

Nous aurons au reste à y revenir plus longuement.

Quoi qu'il en soit, commencée sournoisement et en mode philosophique par une sorte de regret platonique que la France fût encore sans aucun commerce avec les Indes, cette brochure, après des précautions oratoires sans fin, était graduellement conduite à une exhortation expresse aux marchands bourgeois des villes, etc., d’avoir à ouvrir leur bourse.

Faire ouvrir leur bourse aux marchands et bour--

geois des villes, tel était bien-en résumé le but qu'il s'agissait d'atteindre. Mais Louis XIV et Charpentier n'ignoraient point que les gens ne sont guère enclins à mettre leur argent dans des entreprises nouvelles, et cette Compagnie des Indes était alors une chose toute nouvelle en France. Aussi la partie de la brochure dans laquelle ils s'efforcent par avance de dissiper toutes les craintes d'échec ou de perte, est-elle traitée avec une adresse incomparable.

Charpentier s’y est manifestement surpassé.

Parlant de ces bourgeois des villes, marchands, ete., qu'il invite à souscrire,

Pour leur donner plus de courage, dit-il, j'ay sujet de croire avec quelque fondement qu’on pourra obtenir de Sa Majesté qu'après s’estre engagée pour un dixième dans le premier armement, elle en fournira davantage, s'il est besoin, pour le second, le troisième et le quatrième.

Il va même jusqu'à prétendre que quelque chose lui dit que « Sa Majesté accorderoit volontiers de porter sur sa part toute la perte qui se pourroit faire dans les huit ou dix premières années ». Bref, il parle si souvent du roi, sur l'appui duquel la Compagnie pourrait entièrement compter, — et il s'exprime sur ce chapitre du ton d’un homme absolument autorisé à le dire, et il groupe si habilement les privilèges qu'obtiendrait la Compagnie et les concours qu'elle rencontrerait partout, que

la question de la somme à verser en arrivait à ne plus avoir dans l'esprit des capitalistes que les proportions d’une question de troisième ordre. Son but évident était de leur laisser l’idée qu'on leur demanderait très peu d'argent, et, dans tous les cas, qu'aucune perte n'étant à redouter, ils n'avaient à s’attendre qu'à des bénéfices.

Puis, la brochure se terminait par le finale suivant, d’un lyrisme dont nous n’aurions jamais soupçonné le xvrr° siècle capable, si la preuve n’en était point imprimée :

Associez-vous donc, généreux François. Ünissez-vous pour vous ouvrir une route glorieuse qui ne vous a esté fermée que par les malheurs passez de l’Estat, une route qui vous conduira à des biens innombrables et qui se multiplieront encore entre les mains de vos enfants, une route enfin par laquelle vous porterez la terreur de vos armes dans les parties du monde qui vous sont encore inconnues! Bannissez de vos esprits les soubeçons injustes et qui sont si éloignez de la courageuse confiance que vous avez ordinairement en vousmêmes ! Navigez hardiment sous le pavillon de l’Auguste et invincible Louis, et soyez asseurez que vous n'avez rien à redouter de la part des autres nations, à qui la majesté de son nom impose le respect et la crainte. Vous avez tout à espérer de sa protection, de sa bonté, de sa munificence.

A lire son sous-titre, ce « discours » semblerait adressé à « tous les François ».

Mais dans la réalité il s’adressait aux seuls capi-

talistes du temps : les bourgeois et les marchands. Et c’est même si bien les marchands qu'il avait principalement en vue, qu’au cours de sa brochure, autant pour obtenir leurs bonnes grâces qu’afin qu’on ne doutât pas un seul moment de la bonne administration de la Compagnie, Charpentier spéciliait que,

afin d’oster tout soubecon aux négotians d’estre opprimez par les autres intéressez, les directeurs seront pris du corps des marchands seul, et tout le fond sera versé entre les mains d’un homme nommé de leur part.

Nous n’en avons point la preuve palpable, mais ce n'est pas beaucoup s'avancer en disant que cette brochure, composée dans le double but d’exposer l'affaire d’une Compagnie des Indes orientales et de lui créer des commanditaires, dut être tirée à un nombre respectable d'exemplaires et répandue largement,

Louis XIV s'occupe de gagner à la Compagnie le patronage du commerce de Paris. — Il fait travailler les principaux commerçants. — Réunions publiques. — Vote des statuts de la Compagnie, — Nomination d’une délégation chargée d’aller à Fontainebleau saisir le roi de l'affaire et lui demander d’approuver les statuts,

Nous serions désolé qu'on s’imaginât avoir une idée exacte et suffisante de la brochure de Charpentier

par l’analyse rapide que nous venons d’en donner.

Nous avons simplement indiqué son esprit général. Mais elle ne renferme pas un mot de trop; tout y est calculé pour l'effet. Aussi ne pourrait-on s’en former vraiment une opinion complète qu’à la condition de la lire depuis la première ligne jusqu’à la dernière, tant tout y est traité à fond et concourt au même but,

Quoi qu’il en soit, si l’on tient compte premièrement et de l’habileté avec laquelle cet écrit de Charpentier était rédigé, et des personnes auxquelles ainsi que cela

se fait de nos jours, on eut probablement soin de le faire tenir; et si l’on songe en second lieu au bruit qu'on s’efforça de faire faire autour de lui, ou à celui qu'il dut très certainement produire de luimême, une chose est sûre, c’est qu'après la publication de cette brochure, l’idée de la création d’une Compagnie des Indes orientales pouvait être considérée, en parlant la langue du xrx° siècle, comme très sérieusement lancée dans le public.

Ce n’était là toutefois en somme qu’un premier pas, bien peu important, et en tout cas qu’un simple commencement. |

Qu'on interroge en effet sur ce point les hommes d’affaires qui ont l’habitude de la publicité pour en user beaucoup. Tous vous répondront que, dans tous les cas analogues à celui de cette Compagnie des Indes de 1664, ce serait faire une œuvre absolument inutile et vaine, si l’on devait s’en tenir à de la publicité, cette publicité dût-elle être la meilleure possible, tout le monde dût-il lire ce qu’on a écrit, et les sympathies générales dussent-elles être entièrement acquises à l’entreprise qu'on aurait voulu porter à la connaissance de l’opmion. Tous même ajouteront qu’au bout de quelques semaines, le bruit qu'on aurait provoqué autour, se serait totalement éteint de lui-même, n'ayant pas plus laissé de traces dans les esprits que le passage de l’oiseau dans Pair.

L'essentiel, à les entendre, pour les initiateurs d’un projet, est d’avoir la précaution d'organiser un. groupe

ou un comité quelconque, — peu importe le nom, — qui, une fois l'opinion saisie d’une idée, ramasse cette dernière, la fasse sienne et s’occupe sans désemparer de sa réalisation.

Il paraîtrait qu'en matière d’affaires de finance ou de crédit, 11 y a là une vérité pratique, à laquelle on a toujours le plus grand tort de ne pas se conformer.

Eh bien! la suite va nous faire voir que Louis XIV était sur ce sujet en parfait accord avec nos hommes d’affaires d'aujourd'hui.

Pour le roi, cette question de constitution d’un comité où d’un groupe se compliquait d’une difficulté particulière. Il ne pouvait le composer avec n’importe qui, et cela se comprend sans peine, puisqu'il entrait dans ses combinaisons de faire croire au public que le projet de création d’une Compagnie des Indes orientales était né dans le commerce de Paris, et que le commerce de Paris en était le promoteur. Dans cette situation, ce dont il avait de toute nécessité besoin, c'était d’un certain nombre de commerçants de Paris, qui prissent l'affaire en main, et dont il lui aurait été possible ensuite de faire ce qu'il voudrait. Mais il s'agissait de les trouver. Or ce n’était point une chose aisée que de faire consentir des gens aussi circonspects, aussi sérieux, aussi peu accessibles aux illusions ou à l’enthousiasme que les commerçants d'alors, que de les faire consentir, disons-nous, à se charger d’une entreprise rentrant aussi peu dans leur compétence qu’une Compagnie

des Indes. Avec eux il est certain, d’autre part, qu’on avait affaire à des gens trop honnêtes et trop fiers de leur considération, pour qu’on püt leur demander de servir de prête-noms ou de participer à une intrigue. | |

La difficulté était donc grande. Quelle qu’elle fût cependant, avant de pouvoir songer d’une façon quelconque à trouver des actionnaires, ou plutôt pour être sûr d'en avoir au moment voulu, ce qu'il fallait, c’étaient quelques négociants parisiens, autant que possible les plus riches et les plus considérés, que Louis XIV pût avoir l'espérance, quand il le faudrait, d’endoctriner et d’enjôler, afin de les amener à Jouer, consciemment ou non, le personnage que dans ses desseins 1l attendait d'eux.

Voyons les moyens employés par Louis XIV pour se procurer son comité.

S'il nous a été permis de dire au chapitre précédent que la brochure de Charpentier méritait dans son genre d’être placée à côté de tous les chefs-d’œuvre du grand siècle, eh bien, ou nous nous trompons fort,ou nos contemporains les plus dextres dans l’art de ce qu’on appelle « monter des affaires », vont dans un instant convenir d'eux-mêmes, que la conduite de Louis XIV, dans le but d’avoir un semblant de patronage du commerce parisien, égale en adresse et en savoir-faire celle des maîtres les plus consommés.

Sa tactique fut si habilement conçue, en effet, et serrée de si près à l’exécution, qu'il aurait été absolu-

LÉ

el

ment impossible qu'elle n’aboutit point. On va en juger.

Mais auparavant, une observation, à propos de nos sources à cet égard.

Une fois que la Compagnie fut formée et son premier armement sur le point de partir (1665), il y eut de toute part une confiance si entière dans l’entreprise, on fut si sûr de son succès, si convaincu que, devant la Compagnie française des Indes, les Compagnies des autres pays n'avaient plus que quelques années à vivre, que Louis XIV et Charpentier furent pris de la crainte que les promoteurs plus ou moins occultes d’une œuvre aussi grandiose, restant ignorés du public, ne fussent par conséquent frustrés de la gloire immortelle à laquelle ils avaient droit. Dans cet état d'esprit, Charpentier, du consentement du roi à qui du reste la publication fut dédiée, crut nécessaire de faire imprimer une nouvelle brochure, dans laquelle, si nous pouvons ainsi parler, « tous les trucs étaient débinés », et où, afin de faire connaître son rôle et celui du roi, il divulguait les manœuvres dont ils avaient fait usage pour la création de la Compagnie ft,

Ce deuxième écrit parut en février ou mars 1665. C'est par lui que nous avons déjà eu connaissance de la part du roi dans le Discours d'un fidèle sujet,

1, Relation de l'Establissement de la Compagnie françoise pour le commerce des Indes orientales, par CHARPENTIER, académicien. Paris, 1665.

PAC SSP ANR

et c’est encore à lui que nous allons nous adresser pour les renseignements qui vont suivre. Dans une pareille question, on ne saurait souhaiter un témoignage à la fois plus sûr et plus authentique que celui de Charpentier.

Bien que, dans le Discours d’un fidèle sujet, l'auteur eût parlé des commerçants de Paris comme de ceux qui devaient avoir la haute direction de la Compagnie, il est présumable qu'il en aurait été alors de même qu'aujourd'hui, c'est-à-dire qu'en dépit de P « invite », pas un d'eux n'aurait pris la peine de se déranger pour s’enquérir de Paffaire et venir spontanément y apporter son concours. On en était si bien convaincu, qu'il fut arrêté chez le roi, qu’on verrait les plus recommandables et les plus influents pour les décider à patronner ouvertement l'idée.

Quelque temps après la publication du Discours, nous dit Charpentier, plusieurs personnes de grande qualité allèrent visiter les principaux négociants de Paris et eurent de nombreuses conférences avec eux, les assurant que le roi était absolument acquis à la création d’une Compagnie des Indes orientales.

Pas n’est besoin de chercher, pour savoir de qui ces personnes devaient être les émissaires. Cependant, si on les avait choisies parmi les personnes de grande qualité, c'est qu'évidemment on sentait qu'il y aurait à forcer la main aux gens, et parce qu'il fallait qu’on leur accordât, à elles, ce qu'il était fort possible qu’on refuserait à l’entreprise.

Charpentier ne nous dit pas sur quelles questions portèrent ces nombreuses conférences, ni si l’on vit beaucoup de commerçants ou s'ils firent de grandes objections. Ce qui prouve néanmoins qu’on finit par trouver des hommes de bonne volonté, c’est que, cinq ou six semaines environ après la brochure, le 21 mai, chez « le sieur Faverolles », un des grands négociants de Paris, une « assemblée publique » était convoquée avec Pautorisation du prévôt des marchands, assemblée dans laquelle on devait s'occuper de la question de la constitution d’une Compagnie des Indes orientales.

A cette réunion, d’après Charpentier, assistaient

non seulement les plus considérables marchands de la ville, mais même quantité de personnes de toutes sortes de qualitez, et entre autres le sieur Berryer, secrétaire du Roy et de ses Conseils.

Ainsi ces marchands qu'on travaillait depuis six semaines pour les amener là, n'offraient même pas encore de garantiè suffisante ; on avait jugé prudent de les encadrer au milieu de personnagés, devant lesquels on avait calculé qu'ils n’oseraient pas faire d'opposition.

Dans cette première séance, on se contenta de lire « les advis et propositions de plusieurs particuliers, et on les examina ensuite avec beaucoup de liberté et d’exactitude »,

Deux jours après, cette assemblée fut suivie d’une

seconde, puis d’une troisième, le 26 mai. Les meneurs avaient évidemment ordre d'aller vite, car il est aisé de voir à ces réunions précipitées qu'on ne tenait guère à ce qu'on s’atiardât en besogne,

C'est dans cette assemblée du 26 mai qu'on se mit complètement d'accord.

On y adopta en premier lieu un projet de statuts en 40 articles, spécifiant non seulement le mode d'organisation et de fonctionnement de la Compagnie, mais encore les privilèges regardés par les assistants comme absolument indispensables à la Compagnie, si l’on voulait qu’elle réussit. Ce projet qu'on fit imprimer après son acceptation par le roi, avait pour titre:

ARTICLES ET CONDITIONS SOUS LESQUELLES LES MAR- CHANDS ET NÉGOTIANTS DU ROYAUME SUPPLYENT TRÈS HUMBLEMENT LE ROY DE LEUR ACCORDE. 5A DÉCLARATION ET LES GRACES Y CONTENUES POUR L’ESTABLISSEMENT D'UNE COMPAGNIE POUR LE COMMERCE DES INDES ORIENTALES.

Or, si l’on considère que ces 40 articles, qui devaient devenir plus tard la charte de la Compagnie, furent arrêtés et discutés en moins de trois séances, la première ayant été employée à autre chose, et d'autre part, que Louis XIV, à l'adoption de qui ils furent soumis, n’y changea pour ainsi dire rien, aux yeux de beaucoup il n’en faudrait pas davantage pour supposer qu'ils avaient dû être libellés à l'avance avec le roi, et que d’intelligents amis, comme cela a fré-

quemment lieu dans des.cas analogues, avaient été chargés d’en enlever le vote dans la réunion. Mais heureusement les doutes peuvent être complètement levés sur ce point, et cela par la présence dans les papiers de Ia Compagnie d’un projet en 35 articles, ayant toutes les apparences d’être sorti du cabinet du roi, et qui en tous cas, antérieur à celui des 40 articles, ne diffère de lui que par des dispositions peu importantes t.

A l'examen, il est clair que ce projet en 35 articles dut être rédigé avant toute réunion, de concert avec le roi, et qu’il avait été convenu dans des conciliabules préparatoires que ce serait lui: qu'on ferait passer. Mais, comme on n'avait pas prévu -ce qui aurait lieu au cours de la discussion, on avait dû être débordé, et l’on s'était trouvé dans l'impossibilité d'empêcher l’assemblée d’y apporter quelques modifications,

Quoi qu'il en soit, dans cette séance du 26 mai, on ne s’en était pas tenu au. vote de ces 40 articles. À peine le vote acquis, une motion avait été faite, par ceux, sans doute, qui, dans l'assemblée, avaient la direction de l'intrigue. Car il s'agissait là d’une proposition, dont tout homme qui a l'habitude des réunions publiques comprendra immédiatement la valeur ; puisque, tout en faisant avancer les choses, el e

1. Archives coloniales du Ministère de la marine et des colonies : Fonds COMPAGNIE DES INDES ORIENTALES, administration en France (1664-1659), 3 C2, folios 2-8,

La

impliquait, pour tous ceux dont l’auditoire se composait, une sorte d'engagement moral de continuer jusqu'au bout.

Elle demandait de faire désigner sur-le-champ par l’assemblée neuf assistants, avec mandat d'aller à Fontainebleau trouver le roi pour en obtenir une audience et pour le prier d'approuver par une Déclaration expresse les 40 articles, et d'accorder du même coup à la Compagnie les privilèges et tous les ävantages dont il y était question.

Cette proposition était trop rationnelle pour provoquer la moindre objection, attendu qu'avant d'aller plus loin il était absolument indispensable de connaître les sentiments du roi, qu'on se figurait 1gn0rant de tout. On l’adopta donc; mais après y avoir apporté deux amendements extrêmement habiles, étant donné le but poursuivi par Louis XIV : c'était le premier, que la délégation serait uniquement composée de marchands, ce qui devait être une façon de faire croire à ceux qui ne jugeraient les choses qu’à la surface que cette délégation venait du commerce de Paris ; et le deuxième qu’en raison de l’urgence, les délégués partiraient le surlendemain 28 mai pour Fontainebleau.

Une fois l’accord fait sur la proposition, il y avait à choisir les délégués. À quelques mots de Charpenter, on sent très distinctement 1°qu'ils furent nommés sans avoir été préalablement consultés, 2° qu'ils invoquaient de mauvaises excuses, et 3° que, du côté des

agents du roi dans la réunion, on avait de sérieuses craintes que, même en promettant, ils ne manquassent au rendez-vous. C’est à la page où Charpentier nous informe qu'après la nomination des délégués, « le sieur Berryer, secrétaire du Roy et de ses Conseils » — qui, on en conviendra, se trouvait là tout à fait à point nommé, proposa obligeamment d’avertir la Cour de la visite des délégués et même de les accompagner à Fontainebleau.

Quand on sait lire entre les lignes, ces offres n’avalent évidemment pu être attirées que par des résistances qu'on voulait faire tomber. Elles furent en tous cas, au dire de Charpentier, acceptées des délégués avec les plus grands remerciements.

Berryer avait de la sorte une raison toute naturelle, dans les deux jours qui précédaient le départ de Fontainebleau, de voir les délégués ou de les faire voir, et de tout disposer pour qu'ils ne se dérobassent point au dernier moment. Quoique Charpentier ne nous en dise rien, notre conviction est que Berryer dut largement en user.

Accueil bienveillant et empressé fait par le roi à la délégation. — En la recevant, il se conduisit comme s'il se doutait à peine de ce dont il s'agissait.

On avouera que l'intrigue n'avait pas été trop mal conduite dans ces deux mois. Mais ce n'est encore rien auprès de ce qui allait avoir lieu à Fontainebleau. |

D'abord si, au moment de leur nomination, les délégués avaient redouté la moindre rebuffade ou quelque froideur dans l'accueil qu'ils recevraient à la Cour, ils durent, le surlendemain, reconnaître que leurs craintes avaient été des plus chimériques. Louis XIV les reçut au contraire avec tant d’empressement et de bienveillance, qu'il était impossible de s’expliquer accueil pareil, à moins d’être dans le secret de ce qui se tramait.

Ces malheureux, en effet, n'avaient aucun soupçon que leur démarche représentait pour le roi une victoire à laquelle ïl travaillait depuis plusieurs mois. Il est probable même qu'il leur fallut les révélations ultérieures de Charpentier, dans sa Relation de l'Establissement, etc., pour leur apprendre que dans cette affaire, ils n'avaient été que les acteurs inconscients d’une grande menée, dirigée de haut et dont le roi en personne tenait les fils.

Ainsi qu'il avait été convenu, le départ pour Fontainebleau eut lieu dans la matinée du 28 mai.

En arrivant à Melun, les délégués trouvèrent une lettre de Colbert, informant « le sieur Berryer » que l’objet de la délégation était si agréable à Sa Majesté, qu'Elle avait donné des ordres pour que ceux qui en faisaient partie, durant leur séjour à Fontainebleau, fussent logés et nourris au château. Il y avait déjà là de quoi les tranquilliser.

A leur arrivée, il faisait nuit close. Ils n’en furent pas moins immédiatement reçus par Colbert, qui les complimenta de leur projet et s’entretint longuement avec eux. Il est présumable que dans la distribution des rôles, Colbert avait été chargé de les tâter et d'étudier de quelle façon il fallait les prendre. Cet examen ayant sans doute élé satisfaisant, à l'issue de la conférence, il leur promit d’arranger les choses pour que, dès le lendemain, ils pussent être présentés au roi.

Le lendemain. en effet, une audience solennelle

de Sa Majesté leur était accordée. Un délégué de-

vait prendre la parole au nom de tous, «le sieur Maillet » ; 11 voulut, selon l’usage, parler à genoux ; le roi le fit relever, et c’est ‘debout qu'il expliqua ce qui les amenait.

Charpentier ne peut évidemment pas en faire l’aveu, mais il est permis de supposer, — autrement la comédie aurait été incomplète et manquerait d’une de ses meilleures scènes, — qu'en écoutant le « sieur Maillet », Louis XIV dut se contraindre pour paraître entendre parler sérieusement pour la première fois de cette affaire d’une Compagnie des Indes orientales. Ce que l’on sait, en tous cas, c’est qu'en recevant le cahier des 40 articles que le «sieur Maillet » avait à lui remettre, Sa Majesté félicita les délégués de leur idée et de leur initiative ; et qu’en les congédiant, Elle leur promit, comme témoignage de l'intérêt qu'elle portait à laffaire, d'examiner sans délai «leurs articles »,de façon que le jour même ils pussent connaître sa volonté.

Après cette audience, dont il va de soi que les délégués avaient dû sortir éblouis, on les conduisit dans une grande salle du château, où un repas magnifique avait été servi à leur intention. Par ordre du roi, plusieurs grands de la cour devaient y ‘assister en qualité de commensaux. Puis on leur fit visiter les jardins. On s’attachait évidemment à les gagner.

Dans l’après-dinée, on vint les prier de se rendre pour une communication dans l'appartement du

LOUIS XIV BONDE UNE COMPAGNIE PAR ACTIONS 93 maréchal du palais. Et à peine y étaient-ils que Colbert les y rejoignit, tenant « le Cahier de leurs articles respondu de la propre main de Sa Majesté, article par article ». Après avoir commencé par leur donner à entendre qu'ils allaient avoir sujet d’être satisfaits, il leur fit lecture des articles et des observations que le roi avait faites sur chacun d’eux, s’interrompant chaque fois qu’il y avait lieu pour leur fournir des explications.

Somme toute, le roi leur accordait tout. Il allait même au fond, pour les avantages et les privilèges, beaucoup au delà de ce qu'on avait osé lui demander. Un changement notable était seul imposé; mais il aurait fallu connaître les desseins de Louis XIV pour en comprendre toute la portée. C'était à propos de l’article 7, concernant l’époque où l'élection des directeurs, c’est-à-dire du conseil d'administration de la Compagnie, devait avoir lieu.

En face de cet article, Louis XIV avait effectivement mis en marge :

Accordé, à la condition que tous ceux qui voudront entrer dans ladite Compagnie s’en déclareront et signeront à la première assemblée, et y éliront en même temps douze syndics qui prendront soin de tout ce qui reste à faire pour l’establissement de ladite Compagnie jusques au temps de la nomination des directeurs.

Lorsque Colbert arriva à cette partie du cahier, si les délégués avaient pu soupçonner l’usage que le roi entendait faire de ces quatre ou cinq kgnes, à l'air si

9% LOUIS XIV FONDE UNE COMPAGNIE PAR ACTIONS débonnaire, nul doute qu'à leur joie d’avoir tout obtenu aurait immédiatement succédé la plus profonde déconvenue. Mais ce ne fut qu’ensuite et des mois après, qu'ils devaient avoir sujet d’être éclairés à ce sujet. Il n’est donc pas surprenant que, dans leur ravissement présent, 1ls aient supplié Colbert d’intercéder auprès de Sa Majesté, pour qu’Elle voulût bien leur permettre de La remercier de vive voix le lendemain matün, avant leur départ pour rentrer à Paris.

Ce qui fut receu du Roy, dit Charpentier, avec ‘cette douceur auguste et cette gravité charmante qui le rendent maistre absolu des cœurs de tous ceux qui ont le bonheur de l’approcher. Il les asseura de nouveau de sa protection, et les exhorta de presser le plus qu'ils pourroient l'exécution d’un si grand dessein,

Il est vraiment dommage que les Mémoires de Saint-Simon commencent seulement en 1695, car il n’y aurait eu qu’à les compulser pour savoir ce qu’on pensa et ce qui se dit dans les recoins du palais, à propos de cette démarche de neuf marchands de Paris, démarche, on le sait, dont la plupart des contemporains, insuffisamment renseignés, ont parlé comme s'ils eussent été une véritable délégation du commerce parisien. Quoi qu'il en soit, il est probable que parmi les courtisans, elle dut pendant longtemps être l’occasion de pas mal de gorges chaudes ou de fins sourires, au petit lever comme au coucher du roi.

Assemblée publique convoquée par les délégués à leur retour à Paris. — Salle manifesiement préparée. — Nomination d'un comité d'initiative de douze syndics, tous marchands de Paris.

L'envoi de la délégation à Fontainebleau et l’accueil qu’elle avait reçu du roi, avaient assurément fait faire un nouveau pas à l'affaire. Mais le grand point était maintenant de pousser les délégués, car c'était de leur initiative qu'on dépendait, pour récolter le bénéfice de tout ce qui avait eu lieu jusque-là.

Certes, on pouvait entièrement compter sur leur bon vouloir.

Ils étaient rentrés dans la capitale dans un état d’esprit facile à comprendre. Non seulement il devait Jeur tarder d'informer leurs mandants du succès

complet de leur mission, mais en les exhortant

LS

DERres NE YEN

«de presser le plus qu’ils pourroient l'exécution d’un si grand dessein », le grand roi avait exprimé à ces braves négociants un désir, qu'ils avaient naturellement à cœur de satisfaire au plus tôt.

Dès leur retour, ils n'avaient donc rien eu de plus pressé que d'arrêter, dans le plus bref délai possible, la convocation de l'assemblée visée dans le paragraphe additionnel du roi, assemblée où ceux qui voudraient s'intéresser dans la Compagnie, devaient avoir à donner leur signature et à élire les douze syndics.

Cette assemblée fut effectivement convoquée pour quelques jours après, le à juin.

Cette réunion était capitale ; aussi, après ce que nous savons déjà des manœuvres de Louis XIV, il n’est donc pas téméraire de supposer qu'il dut faire prendre toutes les dispositions nécessaires pour qu’elle tournât bien.

En effet, qu'on n'y nommât point les syndics, et. c'était tout le temps et toutes les peines dépensés jusque-là complètement perdus; et 1l fallait en outre que le roi renonçât au paravent de commerçants, dont il avait senti l'obligation de se couvrir pour opérer. Qu'on y nommât au contraire les syndics, mais qu'ils fussent par trop indépendants, et c'était la direction de la Compagnie lui échappant pendant tout le temps qu'ils resteraient en fonctions, et l’impossibilité par suite de rien leur faire faire de ce qu'il “ugerait nécessaire pour le succès de ses vues,

Or tout se passa si bien dans cette assemblée, qu'évidemment, comme on dit aujourd’hui, on avait eu soin de « préparer la salle ». Charpentier l'avoue presque en toutes lettres, lorsqu'il nous informe que l'auditoire comprenait « plus de trois cents personnes de tous ordres ». Ces mots de tous ordres, quand rationnellement l'assistance n’aurait dù être composée que de commerçants et de bourgeois, indiquent assez qu'il y avait là des gens dont ce n’était point l'affaire, et qui auraient à peine dû s'y trouver comme spectateurs.

A l’ouverture de la séance, les délégués obtinrent le plus vif succès, en rapportant d’abondance de cœur leur réception à Fontainebleau et les paroles du roi. Le récit de leur voyage et l'accueil qu’on leur avait fait causa chez tous une véritable émotion. Mais où cette émotion se transforma subitement en une frénésie indescriptible, c’est lorsqu'ils eurent mis sous les yeux de l'assistance le cahier des 40 articles, «avec les apposülles en marge escrites de la propre main de Sa Majesté ». Il n’est pas nécessaire d’avoir beaucoup d'imagination pour se figurer le mal qu'à ce moment-là, durent se donner ceux qui avaient été envoyés pour chauffer les autres.

Les dispositions de la salle, à partir de ce moment, durent être on ne peut plus favorables. Aussi un assistant, qui était probablement un compère, désireux de profiter de l’occasion, se leva-t-1l alors pour demander aux personnes présentes, et cela afin que

la Compagnie eût un commencement d’embryon, pour leur demander, disons-nous, d'accorder leur adhésion au projet de Compagnie sur la base des quarante articles, € sans spécifier néantmoins les sommes pour lesquelles elles s’intéresseroient, chacun ayant du temps pour se résoudre sur ce subjet ».

IL est manifeste que sous cette forme, la motion n’engageait guère; c'était presque un simple témoignage de bonne volonté que l’on sollicitait. Au reste l'enthousiasme était si général, si complet, 1l y avait d'autre part si peu de raison de défiance ou de réflexion, qu'aucune objection ne s’élevant contre, tout le monde vint signer au bureau.

Les signatures une fois recueillies, un autre compère, à moins que ce ne fût le même, s'adressant doucement à l’Assemblée, lui fit une nouvelle proposition, celle de choisir les douze syndics qui auraient à s'occuper des intérêts de la Compagnie, dans les termes du paragraphe additionnel sus-mentionné.

Un membre de l’assistance, comme amendement, émit tout d’abord l'avis d’élire en qualité de syndics les neuf délégués qui étaient allés à Fontainebleau : on accepta; mais deux d’entre eux, qui voyaient probablement plus clair que les autres et qui ne consentaient pas à être menés plus loin, ayant décliné tout nouveau mandat, il n’y en eut que sept d’élus comme tels. On leur adjoignit cinq autres person-

nes pour compléter le nombre 12, mais après avoir préalablement fait voter que ces cinq derniers membres ne pourraient être, comme les sept autres, que des marchands de Paris.

C’est de la sorte que l’on eut douze syndics, appartenant tous au grand commerce parisien.

Avec ce dernier vote, Louis XIV était donc arrivé à une partie de ses fins.

A la date de cette réunion, à juin 1664, il y avait deux mois et cinq jours que la brochure de Charpentier avait paru: et depuis ce moment, l’idée d’une Compagnie française pour le commerce des Indes orientales avait été répandue dans le public; toutes les dispositions avaient été prises pour que le pays, n'ayant à juger que sur les apparences, fût persuadé que cette idée venait des négociants de Paris et qu'ils étaient à sa tête; le projet à réaliser comp- {ait en outre trois cents adhérents, dont on avait la signature ; enfin, ce noyau d’adhérents était repré-

- senté par douze syndies, pris parmi les commer-

çants de Paris.

Quant à ces douze syndics, qui étaient loin d’être les premiers venus dans leurs corporations respectives, par leur honorabilité, leur fortune, la considération dont ils Jouissaient sur la place, ils composaient un comité d'initiative de premier ordre, sous le patronage desquels une affaire avait toutes les chances d'attirer l'attention de la bourgeoisie et du commerce, de la capitale comme des provinces.

Pour que de pareils résultats eussent été obtenus en aussi peu de temps, il fallait évidemment que personne ne se fût endormi, et Louis XIV moins que personne.

Le comité d'initiative constitué, Louis XIV travaille au placement des actions de la Compagnie. — Lettre qu'il écrit à cet effet à 119 villes de province. — Pression exercée dans le même but sur les différents ordres de l’État.

En les prenant en eux-mêmes, ces résultats, on en conviendra, étaient considérables. Quelques considérables qu'ils fussent néanmoins, ils n'étaient encore que préparatoires ; ils permettaient seulement de s'adresser dans de bonnes conditions au public, pour lui demander de souscrire les 15 millions fixés par le cahier des 40 articles, comme capital social de la Compagnie. Mais il restait à s’en servir, à les mettre en œuvre, à en tirer tout le parti qu’ils comportaient, vu que ce n’était qu'après la réalisation de ce capital que la Compagnie pouvait réellement être regardée comme fondée.

Eh bien, pour ce qui était à faire de ce côté, l’habi-

leté de Louis XIV, bien loin de se démentir, ne va que s’accroitre encore, et la battue à l'actionnaire que nous allons lui voir organiser — « battue à l’actionnaire » n’est pas exagéré — sera combinée de telle sorte et si méthodiquement exécutée, que, sous ce rapport, il n’a pour ainsi dire rien laissé à inventer aux hommes de Bourse du xix° siècle.

Au dire des personnes compétentes, dans les affaires d'émission la règle n’est pas seulement de marcher vite, de manière que les gens n'aient point le temps de se reconnaître; elle consiste principalement à les solliciter sous toutes les formes, à leur monter la tête, à tellement peser sur eux, qu'à la fin aveuglés, convaincus, ils apportent leur argent à l’entreprise qu'on leur recommande, avec la persuasion intime qu'ils n’en sauraient faire un meilleur emploi. |

En prenant la peine de faire nommer ces douze syndics appartenantau commerce parisien, en faisant insérer surtout dans les 40 articles le paragraphe additionnel que l’on sait, Louis XIV avait sans doute visé à avoir un certain nombre de commerçants de Paris qui; produisant leffet de trompe-l’œil, laissassent croire que le négoce de Paris était l’âme de l’entreprise ; mais ce qu'il avait particulièrement cherché, c'était un comité d'hommes de paille, qu’il pût faire agir comne il l’entendrait, et grâce auxquels il fût dispensé de se mettre personnellement en scène. |

Vers la fin de cette Relation pour l’Establissement de la Compagnie françoise pour le commerce des Indes orientales, à laquelle nous faisons de continuels emprunts depuis quelques chapitres, Charpentier nous raconte incidemment que Colbert assistait régulièrement aux séances des syndics. On peut supposer sans peine qu'il en devait être de même du « sieur Berryer, secrétaire du Roy et de ses Conseils » et de quelques autres gens de la Cour. Louis XIV avait donc au milieu d'eux des agents chargés d'y porter et d'y défendre au besoin ses volontés. Nous dirons toutefois que c’est beaucoup moins sur le fait de la présence de ces agents que nous nous fondons pour qualifier les syndics d'hommes de paille, que sur un certain nombre de décisions, auxquelles ils furent amenés, et qu'ils n’auraient certainement Jamais prises d'eux-mêmes, s'ils n'eussent pas su qu'à leur sujet, ils faisaient plaisir au roi et que, le cas échéant, il serait à pour les couvrir et les dégager.

Mais n'anticipons point sur les événements.

L'essentiel, au moment où nous sommes, était de faire souscrire les actions, et c’est de ce côté qu'il y avait à concentrer avant tout l'activité des syndics.

Rien d'étonnant donc que le soir même de leur élection, ces derniers, dont la majorité se composait de délégués dont Louis XIV avait fait la conquête à Fontainebleau, se soient réunis, et que, dit Char-

SE

pentier, ils aient décidé de s’assembler tous les jours, à commencer par le lendemain.

Dans cette séance du lendemain, ayant reconnu qu'ils devaient momentanément borner leurs efforts au placement des actions, ils s'étaient mis tout de suite d'accord sur ce point, qu’en raison des distances, l’urgent élait de préparer le terrain dans les provinces et d’y avoir des adhésions.

Une discussion cependant s'était ensuite engagée à ce propos, et une objection très Judicieuse avait été produite : c’est que, dans les provinces, il était impossible de se passer de lintermédiaire des municipalités, attendu que dans beaucoup de villes, sans les municipalités, il y avait de grands risques pour qu'aucune attention ne fût accordée aux communications qu'on pourrait y envoyer.

Or, tandis que les syndics se demandaient ce qu'en cette occurrence 1l y avait à faire, quelqu'un émit une idée. De qui venait-elle? de Colbert, de Berryer ou d’un autre acolyte? Nous ne saurions le dire. En tout cas, il est incontestable qu'il était impossible qu'on en eût fait la motion sans être en même temps sûr qu'on ne serait pas indiscret el qu’on n’offenserait pas le roi. Cette motion consistait à solliciter de Sa Majesté des lettres pour les maires et échevins des principales villes de France, lettres dans lesquelles, tout en leur recommandant l'affaire de la Compagnie des Indes, Elle leur enjoindrait d’avoir

à s'occuper activement de trouver des souscripteurs.

Pa NU ON EL "LCR À LEA SEA MA Ne RE AS et,

La preuve la meilleure qu’en cette circonstance Louis XIV devait être de connivence avec les auteurs de la demande, c’est qu'il répondit pour ainsi dire courrier par courrier à la requête que les syndics lui adressèrent à cet effet, en leur envoyant 119 lettres de cachet, pour les maires et échevins des 119 villes les plus importantes du royaume.

« Toutes ces lettres, au rapport de Charpentier, estoient semblables, hormis le changement d’addresse. »

Elles auraient donc constitué alors ce que, dans notre style du xix° siècle, nous appellerions une « circulaire »,

Cette circulaire, datée de Fontainebleau, 43 juin 166%, c'est-à-dire huit jours seulement après l’élection des syndics, démontre combien l’on était désireux, du côté du roi, que les choses ne trainassent point en longueur. Mais ce qu'elle prouve surtout, lorsqu'on à la curiosité de la lire‘en entier, c’est qu'il aurait été bien difficile à Louis XIV de recommander la Compagnie des Indes orientales dans des termes plus chaleureux.

Parmi les moins réservés de nos hommes politiques actuels, on n’en trouverait pas un, en effet, qui oserait patronner aussi publiquement une affaire, lors bien même que cette affaire mériterait la plus absolue confiance.

Qu'on écoute de quelle façon pressante le roi Soleil engage les échevins et maires de ses bonnes

villes à faire prendre des actions à leurs administrés, et avec quelle hypocrisie il fait intervenir dans l'affaire les commerçants et le commerce de Paris, qui justement ne s’en étaient point mêlés :

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