‹ Madagascar sous Louis XIVChapitre 32 sur 49 · Voir notre étude précédemment citée sur Madagascar · texte numérisé non relu

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d'invoquer pour excuse, que les quatre cinquièmes de ces hommes, après tout, étaient des gens de métier et non des agriculteurs, puis, qu'ils n'avaient pas pu prévoir que l’arrivée de la grande expédition sur laquelle, en partant, on leur avait dit de compter, serait retardée de dix-huit mois.

Mais revenons maintenant aux nouvelles manœuvres du roi.

Louis XIV amène sournoisement les syndics à faire de tels achats que, dans la crainte d’une revendication de la part des actionnaires et pour être protégées contre eux, ils deviennent ses âmes damnées et font désormais tout ce qu'il veut.

Quand on connaît les desseins que Louis XIV faisait pivoter sur la colonisation de Madagascar, il est certain que ce premier armement ne pouvait le satisfaire. Pour nous, il n'avait été à ses yeux que le moyen de faire entrer les syndics dans l’engrenage.

Cértes, les enquêtes et les explorations auxquelles on devait se livrer là-bas avaient leur utilité, et il n'est pas douteux que le roi comptait beaucoup sur les échantillons demandés pour allécher les Français qui s'expatriaient chaque année, et leur faire préférer Madagascar aux Antilles ou au Canada. Mais, en somme, il est manifeste qu'il n’y avait

là rien d’effectif dans le sens des idées que nous lui connaissons.

Or un fait vint, à ce moment, lui enlever le peu de désir qu'il aurait peut-être eu de patienter et d'attendre, pour agir, l'élection des directeurs.

La Déclaration du Roy sur l'établissement de la Compagnie avait été enregistrée en Parlement le 1% septembre ; de sorte que la Compagnie s'était trouvée avoir à partir de ce jour-là une existence légale, qu’elle n'avait pas auparavant. Aussi, bien que, d’après les statuts le payement des actions dût être effectué par tiers en trois années — le premier tiers avant la fin de décembre 1664, et les deux autres tiers également en décembre 1665 et en 1666, le retard de cet enregistrement avait-il été cause, qu'on n'avait pu solliciter les souscripteurs susceptibles d'anticiper sur l’époque statutaire de leur premier versement. Cest pourquoi l’on n'avait guère encaissé d'argent que celui qu’avaient bien voulu verser d'eux-mêmes les gens tenant à se signaler ou à faire leur cour au roi.

Mais l'enregistrement accompli, une décision fut immédiatement prise par les syndies et portée sur-le-champ à la connaissance des actionnaires, d'après laquelle on avisait ces derniers que les guichets de la Compagnie seraient ouverts, à partir du 23 octobre, pour ceux qui voudraient effectuer leur premier versement avant la fin de décembre.

Or, à peine cette décision avait-elle été connue, que,

comme on était encore dans l’enthousiasme virginal du début et que les cervelles étaient des plus échauffées, ce fut un engouement universel : chacun se fit un point d'honneur d'opérer son premier versement sur l'heure, sans attendre le dernier délai. La ville de Lyon, par exemple, envoya en une seule fois le tiers du million qu'elle avait souscrit ; tout se passa à peu près de même partout. C'est au point qu'en novembre, la Compagnie se trouva avoir plusieurs millions dans ses caisses,

Eh bien, c’est devant cet argent, qui constituait en somme le témoignage le plus positif qu'on püût souhaiter des bonnes dispositions du publie, que Louis XIV, impuissant à résister, avait résolu de ne pas attendre la nomination des directeurs pour agir. Peut-être aussi pensa-t-1l qu'il avait plus de chance d'obtenir ce qu'il voudrait des syndies, que de directeurs encore à élire, et dont il n’était pas aussi sûr des bonnes intentions.

Sur quoi Louis XIV avait-il fondé son espérance d'amener les syndics à faire ce qu'il leur demanderait ? S’était-il proposé d’user, à leur égard, de corruption ou de menaces? Avait-l projeté de les initier à ses vues politiques, de sorte qu'en voyant une grande œuvre patriotique à accomplir, tous devaient être prêts à le suivre dans ce qu'il déciderait? Avait-1l au contraire l'intention de les soumettre à des pressions ou à des intrigues cal-

culées, dans le but de les conduire à quelque illé-

galité qui ferait d'eux ses âmes damnées et les mettrait désormais à sa discrétion ? Peut-être avait-il compté sur tous ces moyens. Mais les employa-t-il ? Nous ne le savons. En tout cas, ce dont on peut être sûr, c'est que le dernier ne fut pas le plus négligé.

Si pour ses envois la Compagnie n'avait eu à faire usage que de vaisseaux qu’elle eût fait construire elle-même, il lui aurait fallu attendre de longs mois et même des années, avant d’expédier quoi que ce füt aux Indes ou à Madagascar. Aussi en ce qui regarde le premier armement, les syndies avaient-1ls été dans l'obligation d'acheter des navires tout faits.

Eh bien, les préparatifs de ce premier armement, avaient Justement eu pour effet de montrer aux syndics deux choses : la première, que les navires à vendre n'étaient pas du tout abondants dans nos ports, et d'autre part, que pour être en état de supporter un voyage aussi long que celui de Madagascar, la plupart avaient besoin de grandes réparations. Une chose qu'ils avaient également constatée, c'est que les approvisionnements nécessaires à ces navires n'étaient nullement sous la main, et qu'il fallait encore beaucoup de temps pour les réunir.

Or, en discutant au sujet de l'expédition qui aurait à transporter toute l’organisation de la Compagnie à Madagascar et aux Indes : le Conseil Souverain, c'est-à-dire le Gouvernement définitif, le personnel. des comptoirs « marchands, sous-marchands et commis », les forces militaires, et avec

cela les denrées diverses et les marchandises destinées aux échanges, — les syndics sans exception s'étaient rendu compte qu’il faudrait un armement ne pouvant pas être inférieur à 12 ou 14 vaisseaux, et tous avaient reconnu en conséquence qu'avant que tout cela fût prêt, il aurait à dépenser un temps infini. Donc retard considérable.

C'est de cette situation sur laquelle tout le monde était d'accord, que Louis XIV eut l'adresse de prendre texte, pour opérer du côté des syndics et prendre barre sur eux.

On leur fit observer de sa part, que, pour deux causes, on allait être dans la nécessité de reculer l’époque de l'élection des directeurs, d’abord parce qu’en raison de l'éloignement, beaucoup de villes de province n'avaient pas encore eu le temps matériel de délibérer au sujet de la Compagnie et d’en informer le Bureau des syndics; et ensuite, parce qu'il était juste de donner à Paris le loisir de cesser sa bouderie, ou de sortir de sa réserve. En même temps, comme leur devoir était de s'arranger pour qu'il y eût le moins possible de temps perdu, on leur insinua qu'il y aurait peut-être utilité, en attendant, à procéder à des achats de navires et d’approvisionnements et aux réparations que ces navires pourraient réclamer. Il leur fut même proposé d’ouvrir un certain nombre de chantiers de construction sur le littoral de France. On leur expliqua qu’en agissant de la sorte, ils ne pourraient que bien mé-

riter de la Compagnie, et que le jour même de leur nomination les directeurs n'auraient qu'à les remercier d’avoir ainsi avancé la besogne. On alla jusqu'à leur faire valoir qu'étant donné l'expérience qu'ils avaient déjà acquise dans les préparatifs du premier armement, ils pouvaient, en s’occupant de toutes ces affaires, non-seulement gagner six mois, peut-être plus, mais encore préserver la Compagnie des écoles par lesquelles des directeurs encore inexpérimentés auraient certainement à passer.

Tout cela était si rationnel, si sensé, que les syndics, qui n'avaient aucune raison de se douter d’un piège, y accordèrent leur pleine et entière approbation. Et, séance tenante, ils nommèrent une commission d'achats, dont partie devait se transporter immédiatement sur les côtes de France et le reste dans les ports de Hollande.

Mais c'était là que les attendait Louis XIV. Comment la chose se fit-elle? Nous serions fort empêché de le dire. Ce que l’on sait bien toutefois, c'est que la commission marcha d'un tel train, qu’en

quelques semaines, à la fin de 1664, le chiffre de

ses acquisitions s’élevait à 1,900,000 livres. 1,900,000 livres ajoutés aux 00,000 livres du premier armement formaient une dépense totale de 2 millions et demi environ. Deux millions et demi, quand tout bien considéré, les syndics n'avaient même pas le droit de dépenser un denier! L'abus de pouvoir était des plus flagrants. |

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Or, un aussi gros abus de pouvoir pouvait avoir des conséquences d'autant plus dangereuses pour les syndics, que le retard apporté à l'élection des directeurs avait déjà mécontenté les actionnaires. Qu'adviendrait-il d'eux en effet, si l’idée allait prendre à ces actionnaires de refuser, comme ils en avaient le droit, les achats effectués et de tout laisser au compte des syndics ? Ç'aurait été la ruine et le déshonneur.

On voit dans quelle passe difficile les acquisitions de la commission d'achats avaient mis les syndics, De quelque côté qu'ils se retournassent, il n’y avait que le roi dont l'autorité pût les protéger contre le mauvais vouloir possible des actionnaires.

C'était probablement là le moment psychologique sur lequel Louis XIV avait compté.

La position des syndics était telle en effet qu'il pouvait faire absolument fond sur eux pour tout ce qu'il lui plairait de leur demander. Or c’est justement ce moment qu'il choisit pour leur faire régler la question de la colonisation de Madagascar ; question à laquelle ils avaient peut-être encore cent fois moins le droit de toucher qu'aux capitaux de la Compagnie,

Louis XIV fait voter aux syndies, qui n'avaient aucunement le droit de rien décider à ce sujet, que Madagascar serait colonisée par la Compagnie des Indes orientales.

Certes Louis XIV n'ignorait pas jusqu'à quel point la position des syndics lui donnait pouvoir sur eux. Et cependant il ne faudrait pas se figurer qu'il s'en crût autorisé, pour se départir à leur égard de la façon avec laquelle il avait procédé jusque là. C'était au contraire aussi sournoisement el aussi incidemment qu'auparavant, qu'il se proposait d’introduire cette question de la colonisation de Madagascar dans leurs délibérations ; et toujours de la même manière encore, qu'il allait juger bon de se conduire,pour arriver à la solution qu'il souhaitait.

Ainsi, d’abord sous l'éternel prétexte qu'il fallait perdre le moins de temps possible, un syndic, qui de-

Re 7.

va

LA COLONISATION DE MADAGASCAR 165 vait lui être évidemment gagné, fit dans une séance de ses collègues la proposition suivante : il demanda que le Bureau s'occupât de la question de Madagascar, et qu'il recherchât comment cette île pouvait être utilisée par la Compagnie. La motion, comme il était facile de le prévoir, souleva immédiatement des protestations chez tous ceux qui n'étaient pas dans l'intrigue. Ils firent remarquer que la question rentrait exclusivement dans les attributions des Directeurs, qu'elle n'avait du reste rien à faire avec le commerce des Indes, que les syndics n'avaient aucune qualité pour en délibérer. Mais 1ls eurent beau dire ; la plupart des syndics étant acquis d'avance, on ne les écouta pas, et quelqu'un ayant demandé que l’on prit les voix, 1l fut déclaré à une grande majorité que la question était au contraire une de celles sur lesquelles les syndics avaient le droit de statuer.

Ce point de première importance tranché, dans une réunion ultérieure, la discussion sur le fond avait été abordée. Dès le début, deux opinions s'étaient produites à propos de ce que la Compagnie avait à faire pour tirer le meilleur profit possible de Madagascar. Les uns auraient été d'avis que la Compagnie mit elle-même Madagascar en valeur, ou en d’autres termes qu'elle y envoyät des gens qu’elle aurait employés, moyennant salaire, à Ja culture, à l'élevage, à l'exploitation des mines, etc., et dont le produit entier du travail lui aurait par conséquent

166 LOUIS XIV IMPOSE À LA COMPAGNIE intégralement appartenu. Mais ce système s’écartait beaucoup trop des projets du roi de coloniser l’île, pour qu'on n’en fit pas l’objet des critiques les plus vives. Aussi fut-1il énergiquement combattu, et c’est la seconde opinion qui prévalut. Cette dernière consistant « à envoyer des colons et à leur distribuer des terres qui leur appartiendroient en propre, sous de certaines redevances dont la Compagnie feroit son profit ».

Les partisans de cette opinion ayant en somme exprimé les idées de Louis XIV, peut-être ne trouverat-on pas mauvais que nous reproduisions quelquesunes des raisons, qui furent développées par eux pour convaincre leurs collègues. Ils avaient fait ressortir:

que d’ailleurs, comme il falloit avoir en veue de rendre cette isle toute françoise de mœurs et de langage, et de ne faire à la fin qu'un mesme peuple des deux nations qui n’adoreroient qu'un mesme Dieu, qui n'’auroient qu'une mesme religion et ne reconnoistroient qu'un mesme prince, il ne falloit pas espérer ce grand succès par d’autres moyens que par des colonies et des alliances réciproques. Que l’on se pouvoit asseurer que quand tous les peuples de la France connoistroient clairement la fertilité de la terre de cette isle, la bonté des fruits, la douceur du climat, les secours que la Compagnie donnera à tous ceux qui y passeront, les soins qu’elle en prendra quand ils seront sur les lieux, il se présentera un nombre infini de pauvres familles pour y aller habiter et pour tascher à trouver une vie plus douce et plus aisée. Que quand un homme y auroit transporté sa femme et ses enfants

LA COLONISATION DE MADAGASCAR 167 il considéreroit ce pays-là comme le sien propre, et qu'ainsy le nombre des François se multiplieroit extrèmement en fort peu de temps, et que ce seroit s'opposer à ce grand effet et qui se produira tout seul, que de ne pas accepter la colonie.

Une fois le principe de la colonisation de Madagascar admis, c’est-à-dire la distribution de terres aux Français qui s'y rendraient, les syndies, excités par les hommes du roi, avaient décidé sans désemparer que la colonisation de l'ile serait poussée avec la plus grande activité, qu'un grand nombre de colons y seraient transportés par le second armement, et que, tous les six mois, on en expédicrait un convoi nouveau, Une commission fut même instituée sur l'heure dans le but d'étudier tous les détails de cette question, avec mañdat de présenter des projets au Bureau.

Au cours d’une des ñombreuses séances consacrées par les syndics à cette affaire de la colonisation de Madagascar, une idée d’une portée assurément infinie leur fut présentée, que Louis XIV avait certainement dû iïspirer, et dont nos lecteurs vont apprécier du premier coup toute la valeur. Son auteur avait proposé en effet de solliciter du roi, en faveur de la Compagnie, un nouveau privilège, privilège d’après lequel la Compagnie aurait le droit de pouvoir bailler les terres de ladite isle et auirés à eux concédées par les lettres de Déclarations, à telles personnes que

bon leur semblera, sous des titres honorables de marquisats, comtés, vicomtés, baronnies, chastellenies, avec justice haute, moyenne et basse, droit de présentation aux bénéfices, vacations advenant, pouvoir d'y bastir des maisons, chasteaux à pont-levis, afin de se fortifier ès dits lieux, les décorer et les rendre plus avantageux pour ledit establissement ; à la charge que les lettres d'érection et concession des tiltres et qualités desdites terres dont ils conviendront avec les particuliers avec lesquels ils feront des contrats, seront registrées au Conseil Souverain de ladite isle; et pourront les propriétaires desdites terres, après avoir demeuré cinq ans actuellement en ladite isle, estant de retour en France, prendre les titres et qualités desdites terres et porter les armes qui y sont attribuées, tout ainsi que ceux qui ont des terres avec pareils titres dans le Royaume.

De tous les encouragements inventés par l’ancien régime, et personne n’ignore combien ils étaient nombreux, pour développer la colonisation, tout le monde conviendra que celui-là était incontestablement le plus ingénieux et en même temps le plus eflicace, puisqu'il intéressait simultanément à l’œuvre du peuplement de Madagascar le tiers état, la bourgeoisie et la petite noblesse de France.

Il n’est pas besoin d'ajouter qu'au premier mot des syndics, Louis XIV s'était empressé d'accorder le privilège qu'on lui avait demandé.

Ainsi, Louis XIV était arrivé à son but dans le Bureau des syndics. Madagascar serait colonisée par la Compagnie du commerce des Indes orientales. Madagascar constituerait un royaume féodal

LA COLONISATION DE MADAGASCAR 169 du genre de celui que les croisés avaient jadis fondé en Terre-Sainte, après la prise de Jérusalem. On y enverrait toute la classe pauvre de France ; et ces colons, solidement encadrés dans des bourscois et de petits nobles venus de la métropole, formeraient là-bas une autre nation française, au concours de laquelle on pourrait faire appel s'il y avait lieu pour conquérir les Indes et s’y maintenir.

Cependant, quand on est renseigné à fond sur les idées et les principes autoritaires du roi, on comprend que toutes ces décisions des syndics n'étaient pas encore de nature à lui suffire.

La colonisation de Madagascar lenait une trop grande place dans ses desseins, pour que, logiquement, il pût consentir à ce qu'elle dépendit, sur les lieux, de quelqu'un qui ne fût point entièrement à lui, ou sur lequel il n'aurait pas pu absolument compter ?

La Déclaration royale (art. XXIX) spécifiait, on sen souvient, la concession à perpétuité de Madagascar à la Compagnie. N’était-ce pas là en fait la porte légalement fermée à toute intrusion du pouvoir royal dans Pile? Il était impossible que Louis XIV acceptât une parcille situation.

Mas laissons parler à ce propos lacadémicien Charpentier. Le résumé qu’il nous donne de la séance où fut prise la décision dont il va être question, est tout particulièrement intéressant, Car on y voit

comme au travers d’un transparent, le mode de discussion employé par les partisans du roi dans lassemblée des syndies, mode de discussion, comme nous avons déjà eu occasion de le dire, se ramenant constamment à engager les questions de telle sorte, qu'une solution adoptée précédemment en entraînât fatalement d’autres, par lesquelles il fallait passer ensuite, mais qu'au début on n'aurait jamais osé prendre, ni même proposer.

Cette résolution de faire des colonies, dit en effet Charpentier, ayant fait connoistre qu’il n'y avoit rien désormais de plus important que de choisir une personne de qualité et de merite, de qui l'expérience et l’authorité pust fortement appuyer ce dessein ; qui pust maintenir les gens de guerre dans l’obéissance, entretenir l’ordre dans les colonies, én faciliter le maintien et l’accroissement, il fust proposé, quelques jours après, de savoir s'il seroit choisi par la Compagnie ou demandé au Roy: et chacun demeura d'accord que, comme en cette rencontre ils avoient besoin d’un homme de naissance qui eust eu desjà des commandements considérables dans les armées et de qui la prudence fust connue, il n’y avoit point de difficultés qu’ils ne le trouveroient bien plus facilement en le demandant au Roy qu'en se chargeant de le choisir, et que ce choix venant purement de Sa Majesté, il imprimeroit sur cette personne un certain charactère qui attireroit sur elle plus de respect et feroit mieux exécuter ses ordres.

La décision, on en conviendra, était assez habilement enveloppée, mais au total accorder au roi le droit de nommer un semblable agent, qui soit di-

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rectement, soit indirectement, devait fatalement être l'employé principal de la Compagnie aux Indes, c'était en réalité décapiter la Compagnie et la livrer.

Louis XIV avait si bien les syndics dans la main, qu'ils votèrent comme il voulut, et le vote enlevé, il le sanctionna immédiatement, en désignant comme gouverneur de la Compagnie aux Indes, avec le titre de vice-roi, le marquis de Montdevereue, alors gouverneur de Château-Renault et de Clinchamps. C'était un homme de guerre d’une prudence, d’un dévouement, d’une honnôteté, d'un mérite hors ligne, et dont les brillantes qualités avaient eu occasion de se produire dans vingt campagnes, toutes glorieuses pour lui, et des plus profitables au pays.

Cette dernière décision couronnait tout. Elle fut toutefois suivie d’une autre, que commandaient les idées de l’époque, et à laquelle on devait d'autant plus s'attendre, que les destinées rêvées par Louis XIV pour Madagascar étaient plus grandes.

Étant donné ce qu'il voulait faire de cette île, il était impossible à cette dernière de conserver son ancien nom de Madagascar ou même celui de Saint- Laurent, sous lequel les Portugais l'avaient désignée quand ils la découvrirent. Il était de toute nécessité qu’elle en reçût un de la France.

Les syndics eurent done à ce sujet une délibération que, quelques mois plus tard, Louis XIV homologuait en ces termes :

Pour reconnoistre envers Dieu, disait-il, la grâce qu'il verse tous les jours si abondamment sur nostre famille royale, et particulièrement d’avoir bény nostre mariage de la naissance d'un Dauphin, qui dans son enfance nous donne desjà de si belles espérances de seconder en son temps la piété et la vertu de nos ayeuls, Nous Voulons que ladite isle de Madagascar soit doresnavant appelée l’{sle Dauphine, et soit marquée et reconnue sous ce nom dans fous les actes publies qui se feront dans notre Conseil Souverain de ladite isle et généralement partout ailleurs où on en fera mention.

Localités de Madagascar où Louis XIV fit décider que l'on fonderait des centres de colonisation, — Afliches qu'on apposa à Paris et dans les provinces pour avoir des colors.

Toutes ces délibérations ‘avaient naturellement dû demander beaucoup de temps, puisqu'elles conduisirent jusqu'au mois de février de l’année 1665. On doit dire cependant qu'avec elles, toutes les questions de principe, relatives à Madagascar, pouvaient être considérées comme entièrement tranchées. Mais il y avait encore à statuer sur une certaine quantité de détails, concernant la colonisation. On pressa à cet effet les travaux de la commission qu'on avait chargée de les étudier, et ses conclusions au fur et à mesure qu'elle les présenta furent discutées et acceptées par les syndics.

Elle demanda d’abord que quatre nouveaux cen-

tres de colonisation fussent créés, dès la première année, à Madagascar ; ce qui, avec celui qui existait déjà à Fort-Dauphin, aurait fait cinq. Le premier, à la « baye Saint-Augustin », que des rapports avaient signalée comme de beaucoup préférable à Fort-Dauphin pour le siège central de la Compagnie. Le deuxième, à Galemboule, « au droict de l’île Sainte-Marie, auprès duquel est le fort Gaillard, habité par des Français dès 11 y a longtemps. Il sera observé que Galemboule est un port sûr et advantageux, le rys y estant en grande abondance, et qu'il y à une fort bonne rade entre ladite coste et ladite isle de Sainte-Marie t ». De ces renseignements topographiques, il semblerait résulter qu'il s’agit ici de Tintingue, qui en 1819, on le sait, fut l'objectif de l'expédition commandée par Sylvain Roux.— Le troisième dans la « baye d’Antongil », qu’un siècle plus tard, Bényowsky devait illustrer en y élevant Louisbourg. — Le quatrième enfin à l’île Sainte-Marie.

Ainsi, c'était à la fois au sud, à l’est et à l’ouest, par cinq endroits différents, que, suivant les intentions de Louis XIV, Madagascar devait être attaquée par l’immigration française.

En ce qui concerne maintenant les avantages qu'il s'agissait d'offrir à ceux qui voudraient s’y

4 Arch. col. du Minist. de la mar. et des col, : fonds Ma- DAGASCAR, Correspondance générale (1642-1674), carton C5 : cahier des instructions données à Montdevergue, fol. 7.

transporter, 1ls furent résumés dans deux affiches qu'on fit immédiatement placarder à Paris et dans les provinces, de sorte que les actionnaires, auxquels on ne pouvait se défendre de songer, se trouvaient avec ces affiches devant un fait accompli, sur lequel 11 n’y avait plus à revenir.

Les hommes qui s'intéressent de nos jours aux questions de colonies et de colonisation ne nous pardonneraient pas de passer ces affiches sous silence, tant elles sont instructives en dépit de leur caractère local, et tant surtout elles montrent quelles facilités on rencontrait dans la vieille France, lorsqu'on était disposé à s’expatrier.

Voici la première; elle donnait des indications générales sur Madagascar, ainsi qu’un aperçu des faveurs accordées par la Compagnie à ceux qui voudraient s’y rendre. Nous la reproduirons comme l’autre dans son entier :

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