‹ Madagascar sous Louis XIVChapitre 36 sur 49 · __ QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

__ QUATRIÈME PARTIE

« LA GRANDE EXPÉDITION » DE MONTDEVERGUE ; LES ACTIONNAIRES OBLIGENT LE ROI A LES DÉCHARGER DE L'OBLIGATION DE COLONISER MADAGASCAR

Le mécontentement des actionnaires s’accentue à tel point qu’au moment du second paiement, plus des trois quarts d’entre eux refusent de rien verser. — Le roi payant d’audace n’en fait pas moins vaquer aux derniers préparatifs de la grande expédition. — Elle part le 14 mars 1666. — Détails sur cette expédition. — Instructions données à de Faye et à Caron, directeurs généraux pour le commerce aux Indes.

Après l'assemblée du 20 mars, avons-nous dit, Louis XIV, de concert avec les directeurs, s'était évertué à dissiper les mauvaises dispositions des actionnaires et à leur faire oublier « l’entreprise de l'isle Dauphine ». C’est pour cela qu'il s'était appliqué avec le plus grand soin à l’organisation du commerce de la Compagnie aux Indes. Et ce fut même en grande partie dans le même but qu’il convint avec eux d’ajourner le départ du grand armement : qui devait conduire à Madagascar Montdevergue, le Conseil Souverain et le premier envoi de colons; lequel départ, comme où s’en souvient par l'af-

206 LA GRANDE EXPÉDITION DE MONTDEVERGUE fiche reproduite plus haut, avait été précédemment fixé au mois de juillet.

Cependant, comme en mettant à la voile, de Beausse et le Conseil particulier avaient reçu l’assurance qu'à quatre ou cinq mois de à, ils seraient suivis de Montdevergue; on craignit qu'ils n'eussent des inquiétudes en ne voyant rien venir, et l’on jJugea nécessaire de faire partir du Havre le 2% juillet — nous sommes toujours en 1665 — deux lougres, le Saint-Louis et le Saint-Jacques, montés par 122 hommes dont 50 colons et deux chefs de colonies t, Is avaient charge d’ « informer ceux qui estoient à l’isle Dauphine de ce qui se passoit en France pour la Compagnie et de la grande expédition, afin qu'ils fissent les amas de provisions nécessaires pour la recevoir ».

Une autre raison, et il nous la faut mentionner, avait toutefois contribué à faire surseoir au départ de cette « grande expédition ». C'était d’abord l’importance qu'on voulait lui donner, puis le manque de fonds. La Commission des achats, nommée du temps des syndics, avait, en effet, tellement dépensé d'argent, qu'il ne restait plus que des sommes insignifiantes en caisse, en sorte que pour acheter, on se trouvait désormais dans l'obligation d'attendre le produit du placement des dernières actions et le second versement.

1. Les registres de la Compagnie des Indes orientales men- tionnent ce petit armement comme ayant coûté 59,195 Liv. 8 sols; 6 deniers.

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Le roi et les directeurs s'étaient d'autant mieux résignés à ce retard, qu'ils avaient senti la nécessité de mettre le plus grand soin et la plus grande attention dans les préparatifs de larmement. Ce fut en effet avec l'examen le plus méticuleux, que l’on procéda au choix des colons et au recrutement de quatre compagnies, qu'on avait regardé comme indispensable d'envoyer là-bas, pour le cas où de certaines éventualités viendraient à surgir, On veilla d'autre part soigneusement à ce que les dix bâtiments que l’on devait expédier fussent en parfait état de supporter le voyage. On vérifia la qualité des provisions dont ils avaient à être chargés. Enfin l’on travailla méthodiquement à l’acquisition des marchandises qu’on aurait à vendre aux Indes ou à y échanger.

Toutes les dépenses de ce chef étaient, bien entendu, faites à crédit. Mais roi, directeurs, acheteurs et vendeurs étaient dans la persuasion que les actions encore à placer ou le second versement fourmiraient largement de quoi payer.

Un premier indice défavorable vint cependant déranger cette confiance : septembre, dernier délai pour le placement des actions qui restaient, se passa sans qu'un nombre appréciable de ces actions trou-

vât preneur. Louis XIV n’en fut point affecté outre

mesure, s'étant rappelé que la grande Compagnie hollandaise ‘avait débuté avee un capital inférieur à celui qu'on avait déjà souscrit pour la Compagnie française. Où toutefois il éprouva une certaine con-

trariété, ce fut en voyant que les versements anticipés, sur lesquels il avait compté et que tout le monde avait effectués du reste l’année précédente, ne s'opéraient pas. Néanmoins il en prit encore son parti. Après tout, pensait-il, il faudra toujours bien qu'avant le 4% janvier 4666 chacun ait versé son second tiers. I n’y a donc là qu'un retard. |

- Mais, vers la mi-décembre, comme il était à peine rentré dans les caisses de la Compagnie le cinquième de ce qu’elles avaient à recevoir, il n’y eut pas à dire, un commencement d'inquiétude se manifesta. On adressa de discrètes réclamations à une certaine quantité d'actionnaires. Or, stupéfaction du roi et des directeurs. Chez tous, même réponse : chaque actionnaire se retranchait derrière l’article 1% des statuts. On y recourut. Dans cet article se lisait, en effet, le paragraphe suivant :

De chaque part, y était-il dit, le tiers sera fourny comptant pour le premier armement, et les deux autres tiers en deux années consécutives, également et par moitié, dans le mois de décembre 1665 ou 1666, sous la peine à ceux qui ne fourniroient pas lesdits deux tiers dans ledit temps, de perdre ce qu’ils auront advancé pour le premier etle second armement, qui demeurera au profit et dans la masse du fonds de la dite Compagnie.

Les actionnaires déclaraient tous qu’ils aimaient mieux perdre ce qu'ils avaient déjà versé, que de continuer.

Telle était la réponse qu'ils avaient préparée aux

manœuvres du roi et des syndics, et leur riposte au coup que Louis XIV leur avait porté dans l’assemblée du 20 mars.

Personne, pas plus le roi que les directeurs, n'avait prévu que cette disposition de l’article premier, édictée en faveur de la Compagnie, pouvait être retournée contre elle; aucun n'avait songé qu'il pourrait plaire un jour aux actionnaires de se retirer avant d’avoir intégralement payé le montant de leurs actions. On juge du coup qu'ils en reçurent.

D’après le chiffre des souscriptions, le deuxième versement aurait dû produire 2 millions 726 mille livres; or, le 42 janvier 1666, la Compagnie n'avait touché que 626 mille livres, soit un déficit de 2 millions 400 mille livres. C'était en résumé plus des trois quarts des actionnaires qui s'étaient retirés sur le mont Aventin.

Qu’'y avait-il à faire en cette circonstance? Assembler de nouveau les actionnaires pour avoir une explication avec eux? Mais ç’aurait été remettre en cause tout ce qui avait été tranché à l’assemblée précédente. Renoncer au grand armement, puisque les ressources manquaient pour le faire partir? Impossible. Les navires étaient prêts, prêts également les approvisionnements et la majeure partie des marchandises de la cargaison. Les quatre compagnies d'infanterie étaient enrôlées et organisées, des engagements avaient été passés avec les colons, lesquels attendaient...

Chose curieuse, et qui Justifierait pour la deuxième fois la maxime précédemment exprimée, que quelles que soient les différences de. circonstances, de lieux ou d'hommes, les mêmes faits engendrent fatalement les mêmes actes. En cette occurrence Louis XIV se conduisit d’une façon absolument semblable à celle de nos financiers en détresse; 1l jugea que la meilleure conduite à tenir, était de faire bon visage à mauvais jeu, de payer d’audace, d'aller quand même de l'avant, d'agir comme si les caisses étaient pleines, comme si tout le monde avait opéré ses versements, et surtout, surtout, de ne pas trop presser les actionnaires récalcitrants, dans la crainte que leur résistance, en s’ébruitant, ne fit réfléchir ceux qui s'étaient exécutés.

Au prix donc de grosses dettes contractées au nom de la Compagnie, on mit la dernière main au orand armement, on ne recula même devant rien pour qu'il fût aussi complet et bien pourvu que possible. Et, le 1% mars 1666, il leva l'ancre au port de la Rochelle, au milieu d'un appareil et d'une solennité évidemment calculés, pour frapper l'imagination du pays.

Il y avait eu une sorte d'entente tacite entre le roi et les actionnaires, pour croire à un accès tout passager d'humeur de la part des actionnaires, et pour se promettre qu'il suflirait d’un peu de ténips ou de quelque léger sourire de la fortune,pour en venir rapidement à bout.

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Dans cette expédition tout légitimait l'épithète de « grande », dont chacun s'était accordé à la qualifier. Elle comprenait en premier lieu dix navires : le Saint-Jean-Baptiste et la Marie de 500 à 600 tonneaux, le Terron et le Saint-Charles de 300 tonneaux, la frégate la Mazarine de 250 tonneaux, la Duchesse de 100, et quatre petits autres bâtiments, le Saint-Denis, le Saint-Luc, le Saint-Jean ét le Saint- Robert de 60 à 80 tonneaux chacun. Le Sarnt-Jean- Baptiste élait le vaisséau amiral, et c’est sur lui qu'était monté Montdevergue, vice-roi des Indes, gouverneur de Madagascar.

Sur cette flotte se trouvaient 1,688 personnes, « désquelles 421 officiers de navires, gens d'équipage et matelots, 212 officiers et soldats formant # compagnies, 956 tant marchands, commis, facteurs, que colons et artisans de toutes sortes de métiers, particulièrement grand nombre d'ouvriers pour travailler à la soye, au sucre, à l’indigo et à la culture des autres marchandises, que lesdits lieux (ceux de l’île Dauphine) fournissent en abondance ». Elle emportait en outre les membres du Conseil Souverain, deux directeurs généraux du commerce : le « sieur de Faye, François et le sieur Caron, Hollandois » ; le « sieur d’Épinay », procureur général du Conseil des Indes, huit premiers marchands, quatre français et quatre hollandais, dix chefs de colonies, treñte-deux femmes et plusieurs enfants.

Tout en voulänt ,que l'on s'otcupat très séricu-

sement de la colonisation de Madagascar, le roi et les directeurs avaient tellement tenu à ce que le commerce des Indes ne fût pas négligé, qu'on n’a qu’à consulter le détail de ce que coûla cet armement, pour voir que de ce côté rien n'avait été épargné, et qu'on avait fourni à de Faye et à Caron tout ce qui pouvait leur être nécessaire pour l’établir sur un très bon pied. Sur la dépense totale de 2 millions 108 mille 619 livres 15 sols, 1 million 194 mille 151 livres 8 sols 8 deniers en marchandises, argent en barres ou réaux d'Espagne, étaient, en effet, destinés aux achats ou ventes à faire aux Indes et en Chine. Caron, du reste, avait pour instructions de toucher seulement à Fort-Dauphin, puis de cingler sans désemparer sur les Indes pour y organiser les comptoirs. Quant à celles de de Faye, elles portaient qu'après avoir reconnu l’île Bourbon, il s’en irait sur-le-champ avec la Mazarine, la Duchesse, le Saint-Jean et le Saint-Luc, fonder le centre de colonisation de Galemboule; puis, les colons installés, qu'il se rendrait incontinent auprès de Caron, aux Indes, lequel, l'ayant mis à la tête des comptoirs qu'il aurait créés dans ces parages, devait se transporter ensuite en Chine pour y en former de nouveaux.

Enfin, comme on voulait remettre à tout prix la main sur les actionnaires, dont on savait que le commerce des Indes avait été le seul appât lors de la création de la Compagnie, de Faye et Caron

avaient en outre reçu l’ordre, aussitôt qu'ils le pourraient, d’expédier en France un navire chargé de marchandises d'Orient, afin que les actionnaires, de leurs propres yeux et par des preuves palpables, pussent bien voir que ce commerce était déjà établi, et qu'il commençait à bien marcher.

Mais, quelle qu’eût été la contenance de Louis XIV devant l'espèce de grève que lui avaient opposée les actionnaires, il avait senti au fond que la foi chez eux était à peu près éteinte, et que des résultats positifs pouvaient seuls raviver leur ancien enthousiasme et leur rendre confiance en l'avenir. Il avait également senti que, si le grand armement échouait, c'en serait fait désormais de l’entreprise. Toutes les ressources de la publicité effectivement avaient été épuisées ; il n’y avait plus à faire sonner la volonté, les desseins ou les sentiments du roi, puisqu'il était de notoriété publique qu'il était lui-même l’âme de l'affaire. Dans la réalité, tout avait été mis en jeu pour trouver des actionnaires, et il ne restait plus rien à faire jouer pour relever l’œuvre, au cas où quelque insuecès viendrait assaillir le grand armement.

Aussi, sous ce rapport, rien n’est intéressant comme la correspondance du roi et de Colbert, avec Montdevergue, de Faye et Caron. Aux encouragements que l’un et l'autre leur envoient par chaque courrier, aux gràces qu'ils leur font entrevoir en récompense de la réussite, aux conseils qu'ils leur répètent sans

2% LA GRANBE EXPÉDITION DE MONTDEVERGUE

cesse, de rester toujours d'accord ensemble, on devine en eux des tourments et des inquiétudes indicibles, et surtout ce sentiment qu'avec cette grande expédition, c'était une sorte de va-tout qui se jouait.

Certes nulle part on n’aperçoit que Louis XIV ait éprouvé le moindre doute sur le succès lui-même de l'affaire; mais ce qu’il appréhende, c’est que ce succès, qui selon lui est tout ce qu'il y à de plus sûr, ne soit compromis par un manque de zèle ou de bonne volonté chez ceux qui avaient là-bas la direction des opérations, ou par ce que, faute d'union et de concorde, ils perdraient tout leur temps à d’éternelles jalousies.

Plus on lit sa correspondance, plus on voit, hélas ! que Louis XIV, dans toutes ses prévisions, avait oublié de faire entrer en ligne de compte un facteur des plus importants, et qui devait tout bouleverser, Nous voulons parler de la fortune contraire,

A péine, en effet, le grand armement était-il parti, que la fortune contraire, se précipitant sur l’entreprise, s’acharnait contre elle. Ce sérait presqu'à croire que quelque puissance vengeresse, ayant alors pris en main la cause des actionnaires abusés, se soit proposé de châtier le roi, et de le faire échouer.

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Mauvaïses nouvelles qu’on recoit à Paris au sujet de la Viergede-Bon-Port et de l'expédition de Montdevergue, laquelle avait été dans la nécessité de relâcher au Brésil. — Mécontentement persistant des actionnaires : pour le 3° versement, au lieu de toucher 2 millions 709 milles livres, on ne recoit que 16.000 liv, — Le roi ne cesse de faire bonne figure, mais la panique a gagné les directeurs. — Ces derniers exigent que, jusqu’à nouvel ordre, on ne fasse plus de dépenses pour le compte de la Compagnie,

De suite après le départ du grand armement, lé roi, ses ministres et les directeurs, dans le but de profiter du bruit qui s'était fait autour de lui, s'étaient mis, chacun de son côté, à harceler les actionnaires sur lesquels ils avaient quelque action. Les caisses de la Compagnie étaient vides, on était criblé de dettes, 11 fallait à tout prix essayer de faire rentrer de largent. Mais ils se heurtèrent à un tel part pris, qu’en dépit de toutes les démarches, sur les 9 milhons 100 milles livres à recevoir, ils ne réussirent à faire payer que 78,333 livres. Ils n'avaient

216 LA GRANDE EXPÉDITION DE MONTDEVERGUE rencontré partout qu'un mauvais vouloir insigne, et recueilli que des récriminations.

Leur déconvenue avait donc été complète, Ils s’en étaient toutefois assez vite. remis,. persuadés que, pour le 3° versement, c’est-à-dire avant la fin de l'année, tout se serait arrangé. Car ils pensaient qu’alors, forcément, de bonnes nouvelles seraient venues.

En estimant à quatre mois et demi, à l'aller comme au retour, la durée de la traversée de France à Madagascar et vice versä, et à T ou 8 mois le temps qu'il aurait pu falloir à de Beausse pour réunir les échantillons qui lui avaient été demandés, ils avaient calculé, en effet, que, vers août 1666, septembre, ou octobre au plus tard, arriverait en France le navire que le Conseil particulier avait été chargé d'envoyer. Or, le roi et les directeurs étaient dans la conviction absolue, non seulement que ce navire apporterait de quoi mettre un terme aux mauvaises dispositions des actionnaires, mais que la vue des richesses minérales et végétales existant à Madagascar, réconcilierait tout le monde avec la colonisation de l’île Dauphine. En outre, ils espéraient, vers novembre ou décembre, recevoir de Montdevergue quelque nouvelle réconfortante, devant permettre d'affirmer aux actionnaires qu’au moment où on leur parlait, Caron et de Faye étaient aux Indes en train d'y organiser le commerce.

On s’endormit donc à peu près tranquille.

Mais, tout à coup, déception cruelle! Une lettre est

LES ACTIONNAIRES FONT CAPITULER LE ROI 217 apportée de Londres. Elle est de Souchu de Rennefond. Il annonçait que renvoyé de Fort-Dauphin en France par le Conseil particulier, son navire, la Viergede-Bon-Port, qui contenait les échantillons promis et attendus, avait été attaqué près des côtes normandes par deux frégates anglaises, que le vaisseau avait été coulé, et que lui-même pris sur les flots était actuellement prisonnier à Londres, où il manquait de tout. Il terminait en demandant qu'on voulût bien payer sa rançon.

Aïnsi, adieu toutes les espérances édifiées sur une exposition ou «monstre » des produits de Madagascar ! Il ne fallait plus compter sur rien de ce côté, ct, bien mieux, tout était à recommencer.

Or, tandis que les directeurs et le roi étaient encore à réfléchir aux moyens de remédier à ce malheur, une nouvelle encore plus fâcheuse leur parvenait. C'étaient des lettres de Montdevergue, de de Faye et, de Caron, expédiées de Fernambouc. On les croyait aux Indes et à Madagascar, et ils étaient au Brésil!

Voici comment cela s'était fait.

Une fois hors du port de la Rochelle, les dix vaisseaux de la grande expédition, naviguant de conserve, afin de pouvoir en cas d'attaque résister aux Anglais avec lesquels nous étions en guerre, s'étaient dirigés sur les Canaries; et là, Montdevergue, comme il en avait l’ordre, s'était arrêté pour y acheter un petit navire et le faire charger de vin du pays, « lequel estoit d’une très belle défaite aux Indes ». Cette opc-

ration ayant demandé un certain nombre de jours, les vaisseaux avaient ensuite repris la mer, voguant vers le Cap. Depuis plusieurs semaines le temps se comportait assez bien. Mais à la hauteur de la ligne, le vent étant soudainement venu à tomber, depuis un mois ils étaient là, en plein calme plat, quand, autre contretemps, un des vaisseaux, le Terron, s'était mis à faire eau. Montdevergue, de Faye et Caron le firent visiter avec soin, et, preuve que les acquisitions de navires n'avaient peut-être pas été faites avec la compétence ou tout le désintéressement nécessaire, on découvrit qu'il serait impossible au Terron d'arriver au terme du voyage et de supporter les coups de vent ou les tempêtes du Cap!

Quelle résolution prendre? Transborder sur les

autres ce que contenait ce navire, puis labandonner ? Impossible, les autres bâtiments étaient bondés. L'abandonner avee son chargement? Personne n'y aurait songé, ce qu'il renférmait étant absolument utile. Dans ces conjonctures, Montdevergue avait tenu conseil, et, conne le calme menaçait de s’éterniser, il avait été décidé qu’on profiterait d’une forte brise d’est pour se rendre dans un port du Brésil, On avait reconnu qu’une fois là, après avoir fait réparer le navire, on trouverait sans peine quelque vent favorable conduisant directement à Fort-Dauphin.

C'était à Fernambouc qu'on avait abordé, et l'on ÿ était depuis le 25 juillet,

Naturellement, les lettres de Montdevergue. de

LES AGTIONNAIRES FONT CAPITÜLER LE RO1 29 Caron et de de Faye s’étendaient sur cet incident malencontreux du voyage. Depuis un mois et demi ils étaient mouillés à Fernambouc, et, à leur dire, ils n'en pensaient pas pouvoir partir avant le 15 octobre.

Nous laissons à penser lPabattement profond où les directeurs tombèrent à ces nouvelles. Ils convinrent bien de les garder secrètes. Mais ce qui les inquiétait, et ce qu'ils se demandaient avec terreur, c'était de quelle façon allait maintenant s’opérer ec troisième versement, sur lequel ils comptaient, et sur lequel ils avaient jusque-là absolument compté.

Avec le coup d'œil d’un homme d'affaires du xix° siècle, Louis XIV comprit qu'en une circonstance pareille, 11 n’y avait pas d'autre moyen à employer pour sauver le crédit de lentreprise, que d'afficher la confiance la plus extrême et d'agir entièrement comme si aux Indes tout eût marché à souhait! A cet effet, dès la première quinzaine de novembre, on annonça, à grand bruit, le départ pour mars 1667 d'un flotte de 6 vaisseaux, uniquement chargés de colons. Puis ordre fut donné de préparer la Couronne pour én porter sur-le-champ la nouvelle à Fort-Dauphin. Le 23 décembre, en effet, la Couronne prenaic la mer, avec 70 hommes tant officiers et matelots que marchands et colons.

On cherchait, par cette manœuvre, à jeter de la poudre aux yeux des actionnaires et à les encourager à apporter le montant de leur troisième versement; mais malheureusement elle ne devait pas avoir d’effet.

Le mécontentement qui s'était emparé l’année précédente de la majeure partie des actionnaires avait-il fini par gagner les autres ? Ne serait-ce point au contraire qu’en dépit de toutes les précautions prises, la nécessité où s'était trouvé Montdevergue de relâcher au Brésil, ne s’en était pas moins ébruitée? Nous ne saurions le dire. Mais ce que l’on sait bien, c’est que le troisième versement devait être encore bien au-dessous de ce que les plus pessimistes auraient pu supposer.

Sur le deuxième versement, en effet, après le paicment de quelques retardataires, le déficit avait été de 9 millions 21 mille 667 livres. Sur le troisième, il fut de 2 millions 682 mille 334 livres, c’est-à-dire qu'au lieu de recevoir 2 millions 709 mille livres, comme on aurait dû, il ne rentra dans les caisses de la Compagnie que 16 mille 666 livres 13 sols! C'était un vrai désastre. Évidemment les provinces, la Cour, les gens de Jjustices, ceux des finances, avaient euxmêmes lâché pied. Il ne restait plus que les direeteurs avec Louis XIV. Et encore tous les directeurs n'avaient pas payé! |

La déroute avait été si complète, que, le roi n’en ayant pu croire ses yeux, on était allé battre le rappel chez tous les actionnaires. Mais on avait eu beau presser les gens, ç'avait été peine perdue : sur les 2 millions 682 mille 334 livres qui manquaient, on ne parvint à faire verser que 7 mille 334 livres et quelques sols |

Nous renonçons à dépeindre la panique dont les directeurs furent saisis devant ce résultat, il ny avait eu que le fait même de la défection des actionnaires, peut-être auraient-ils continué à conserver encore leur sang-froid. Mais ce qui les épouvanta, cest que la Compagnie avait de grosses dettes.

Ils avaient effectivement tout de suite fait leurs comptes. Et, contre 3 millions 490 mille 466 livres de recettes, 1ls avaientconstaté que les dépenses, à cette date du 2° janvier 1667, s'étaient élevées à # millions 991 mille Hivres environ, soit un déficit de 4,900,000 livres, [est vrai que dans les chantiers que la Compagnie avait fait ouvrir au Havre, à Nantes, à Bayonne, à Saint-Malo et à Port-Louis, on pouvait voir 12 bâtiments en état de prendre la mer : le Dauphin, le Phénix, l'Aigle-d'Or, le Vautour, le Saint-François, la Trinité. la Force, l’Espérance, deux petites frégates, et une galiotte, plus T vaisseaux en voie d'achèvement, et 8 où 9 en projet, avec les matériaux nécessaires à leur construction. Mais cela n'empéchait point que le découvert ne fût de 1,900,000 livres ; et ils redoutaient d'autant plus d'en être rendus personnellement responsables, au cas par exemple où Louis XIV qui les soutenait viendrait à mourir avant qu'il fût comblé, qu'après tout, depuis 17 mois, il n'y avait pas eu d’assemblée d'actionnaires, quand les statuts spécifiaient qu'il devait s’en tenir au moins une par an. Mais ce qui les effrayait le plus, c'était

l'intention du roi de continuer les dépenses, et de vouloir quand même envoyer les six vaisseaux de colons, dont 1l avait été parlé.

Pour se pénétrer de l’état d’esprit où se trouvaient alors les directeurs, il suffirait de parcourir les quelques lettres qu’ils échangèrent à ce moment avec le roi !, Quand on sait lire entre les lignes, 1l y est de la dernière évidence qu'ils déploraient de s'être engagés dans une pareille affaire, et que ç'aurait été avec le plus grand empressement qu'ils auraient donné leur démission. Is lui avaient d’abord envoyé un exposé lamentable de la situation de la caisse. Louis XIV leur fit répondre de ne pas se tourmenter, « qu'il se rendroit utile et aideroit la Compagnie autant qu’elle auroit besoin ». Tout cela était très bien, mais, ce que les directeurs voulaient avant tout, était d’être dégagés. De là, dans le courant d'avril, une deuxième requête. Ils priaient le roi de les autoriser à convoquer les actionnaires pour les premiers Jours de mai, disant que depuis quatre mois Qil n'y avoit pas quatre intéressez qui eussent donné de l’argent, ce qui monstre, ajoutaient-ils, qu'il y a quelque dégoust dans les esprits qui ne pourra changer, s'ils ne sont fortement persuadez de leur utilité et de leurs avantages, pour la connoissance

1 Arch. col. du Ministère de la marine et des col. Fonds Com- PAGNIE DES INDES ORIENTALES, administration en France, 2 C:, fol. 250 et suivants.

LES ACTIONNAIRES FONT CAPITULER LE ROI 223 qu'ils prendront dans cette assemblée des affaires de ladite Compagnie ».

Comme on le pense bien, Louis XIV avait fait la sourde oreille à une pareille demande. Dans une assemblée, il aurait plus ou moins fallu s'expliquer, fournir des renseignements, produire les livres ; or Louis XIV n'aurait voulu à aucun prix mettre létat financier de la Compagnie au jour. On aurait même fort probablement dû s'attendre à ce que les actionpaires exigeassent qu'on renonçât à la colonisation de Madagascar, et l’on sait ce qu'il pensait sur cette question.

Au milieu de ces circonstances difficiles, avec ces actionnaires dispersés aux quatre vents,avec ces directeurs qui n'auraient pas mieux demandé que de tout abandonner, ce qui émerveille chez Louis XIV, c'est son sang-froid, son optimisme, on pourrait même dire sa belle humeur. Il se refusait à admettre un seul instant l'hypothèse qu'à l’île Dauphine et aux Indes, les choses ne finiraient pas par aller aussi bien qu'on le pouvait désirer. Il fallait patienter, donner au succès le temps matériel de se produire. A ses yeux, dès la première apparence du succès, les ac— tionnaires devaient revenir en foule et reprendre leurs versements en retard,

Aussi, qu'il s'agisse de la perte de la Vierge-de- Bon-Port, de l'arrêt obligé de Montdevergue au Brésil, des embarras financiers causés par le défaut des versements, ou de quelque autre mécompte, re-

trouve-t-on sans cesse dans sa bouche ces aphorismes encourageants, que «toutes ces difficultés estoient inséparables des commencemens des grands desseins » et que c'était Justement là « des occasions où les hommes de poids font mieux paroistre leur fermeté et leur constance ». Pour lui il n’y avait qu’une mauvaise passe à traverser. Post nebula Phœbus.

Ce qui montre cependant que les directeurs ne se laissèrent pas prendre à l'assurance plus où moins affectée qu'affichait Je roi, et qu'ils tinrent bon au contraire, c'est que Louis XIV, pour les calmer, ayant fait examiner les livres de la Compagnie dans son Conseil, rendit un arrêt en bonne et due forme approuvant complètement les comptes. Mais les directeurs, quoique déchargés de leur gestion passée, exigèrent davantage, et promesse dut leur être donnée, que tout envoi à l’île Dauphine ou aux Indes serait suspendu, jusqu'à ce qu'on eût des nouvelles posilives de Montdevergue, de de Faye et de Caron. C'était, pour commencer, l'ajournement de lexpédition des 6 vaisseaux annoncée en novembre, Ils ne - voulaient pas qu'en s'engageant de nouveau dans d’autres dépenses, ils courussent le risque de se retrouver, à six mois ou à un an de là, dans la même situation que devant.

La condition était dure. Louis XIV y avait cependant d'autant plus volontiers souscrit, que ces nouvelles, dans sa conviction, ne pouvaient pas tarder

LES ACTIONNAIRES FONT CAPITULER LE ROL 295 longtemps à venir, et qu'elles devaient être des meilleures.

Il allait avoir, au contraire, à les attendre pendant - plus d’une année, et, malheureusement pour lui, elles devaient être toutes différentes de celles qu'il espérail,

Difficultés inouïes dans lesquelles s'était trouvé Montdevergue en débarquant à Fort-Dauphin. — Qualités supérieures déployées par lui pour en sortir et faire face à tout.

Certes les embarras de Louis XIV étaient grands avec cet abandon général des actionnaires et ces résistances que les directeurs avaient commencé à lui opposer. Aussi est-il présumable qu'il dut à maintes reprises faire alors d'amères réflexions et regretter peut-être d’avoir aussi inconsidérément choqué ses actionnaires. Ces embarras toutefois étaient loin .d’approcher de ceux au milieu desquels, au même moment, son malheureux vice-roi des Indes se débattait à Fort-Dauphin.

Montdevergue, que nous avons laissé tout à l'heure à Fernamboue, s'était encore trouvé, pour des causes diverses, dans la nécessité d’Y prolonger son séjour

LA GRANDE EXPÉDITION DE MONTDEVERGUE 227 au delà du temps qu'il avait pensé, et, c’avait été seulement en novembre 1666 qu'il lui avait été donné d'en parür. En sorte que, le 1% mars 1667, lorsqu'il fit terre à Fort-Dauphin, il y avait un an et huit jours qu'il avait quitté la France. C'était, en conséquence, plus d’une année entière que le voyage avait duré.

Aussi, à la vue de Madagascar, de cette île Dauphine, dont, depuis plus d’une année, on leur avait parlé comme d’une manière de paradis terrestre, de chaque navire des hourras sans fin s’étaient-ils échappés de Ja poitrine des passagers. Une joic et une confiance qu'on ne connaissait plus depuis de longs mois avaient de nouveau éclaté dans tous les yeux. On allait donc voir enfin le terme de ses maux. La satisfaction était d'autant plus vive que, depuis près de quinze jours, on avait dû sur les vaisseaux rationner les vivres, et que chacun avait à peine reçu de quoi soutenir son existence. En un mot, la pénurie était telle, que de Faye, à qui il était défendu de toucher à Fort-Dauphin et qui devait se diriger directement sur Galemboule avec quatre navires, dut en dépit de ses instructions y débarquer dans le but d’y pouvoir prendre quelques provisions. Il n'avait plus rien.

Durant cette longue traversée, en effet, tous les approvisionnements apportés de France avaient été épuisés. Sans doute, il aurait été possible de les renouveler au Brésil, mais le gouverneur de Fernambouc avait voulu les faire payer si cher que, par motif d'économie, Montdevergue, Caron et de Faye s'étaient

228 LA GRANDE EXPEDITION DE MONTDEVERGUE contentés de ce qui leur avait paru strictement nécessaire Jusqu'à Fort-Dauphin. Et le mauvais temps encore avait si bien déjoué leurs calculs, que peu s’en était fallu que tout le monde ne périt de faim en mer. Is étaient persuadés qu'à Fort Dauphin, tout était à foison; en tout cas, ils avaient compté sur les provisions que le Conseil particulier avait reçu l'ordre de tenir prêtes pour l’arrivée du grand armement. Or, pour en revenir à ce grand armement, lorsqu'il aborda à Fort-Dauphin, il n'était plus attendu depuis six mois. Comme on ne Flavait pas vu paraître dans les délais fixés et même bien longtemps après, tout le monde en avait conclu que l’idée de l'envoyer avait été probablement abandonnée en France, ou que, s'il était parti, 1l avait dù être détruit pendant le trajet par les Anglais. On conçoit, en conséquence, qu'une disette étant survenue sur ces cntrefaites, on ne se fût fait aucun scrupule de s'attaquer aux vivres réunis à son intention. En effet, au moment du débarquement de Montdevergue, cette disette durait même encore, et les magasins étaient si dégarnis, qu'ils contenaient à peine de quoi empêcher les anciens habitants de Fort-Dauphin de mourir de faim.

Depuis près de quatre années, la guerre provoquée par la déplorable aventure du P. Étienne interdisait toute culture suivie aux Français du Fort et tout élevage un peu en grand. C'est au point qu'ils ne vivaient pour ainsi dire que de maraude. Pour les autres parties de l'île où l’on aurait pu avoir l'idée

LES ACTIONNAIRES FONT CAPITULER LE ROI 229 d'aller chercher des vivres, on s'était si impolitiquement conduit avec les peuplades, qu'il était devenu extrèmement difficile d'en rien ürer par voie d'échange. Dès qu’elles voyaient poindre le pavillon d'un navire, surtout d'un navire français, elles s’enfonçaient incontinent dans les terres, et il n’était plus possible de les rejoindre pour entrer en pourparlers.

On imagine par là le désespoir où tombèrent les 1,100 hommes de Montdevergue. Avec l’île Dauphine, on avait fait miroiter à leurs veux une contrée où ils nageraient dans l’abondance, où leur bonheur matériel ne laisserait absolument rien à désirer. Il avait même fallu cette certitude à beaucoup d’entre eux, pour leur permettre de ne pas succomber aux fatigues et aux privations de cet interminable voyage. 2 qu'était ce Fort-Dauphin dont on leur avait quasi parlé comme d’une véritable ville, qu'il n’y aurait plus qu’à agrandir ? Un petit espace de terre, entouré d’une méchante palissade de troncs d'arbres, où, pour toute habitation, n’existaient que de misérables hangars, n'étant pas même bâtis de planches.

Quant à l’abondance espérée, déception encore plus cruelle ! Il n’y avait pas même de quoi ne pas succomber d’inanition. Et pas moyen de sortir de cette situation, et d'aller ailleurs. Du côté de la terre, tout autour de Fort-Dauphin, un pays en insurrection où chaque buisson cachait un homme attendant jour et nuit l’occasion de percer un Français de sa sagaie.

Et de l’autre, la mer infinie, sur laquelle on n'avait même pas la faculté de s'enfuir, puisqu'on ne pouvait disposer de quelques jours d’ CPR ENTRE pour la moindre traversée.

Le dénuement allait si loin, était si complet, que Caron qui, après avoir abordé à Fort-Dauphin, devait en repartir sur l'heure pour Surate, dut rester à terre, et y rester sept mots, faute de vivres pour son vaisseau.

Qu'on juge en une pareille extrémité de la désolation de tout ce monde, se voyant irrémissiblement perdu, sans secours possible ! Ce fut chez tous un long et déchirant eri de douleur, et la mort, les maladies, se mirent impitoyablement à faucher dans ces malheureux.

Étant donné les lenteurs que l’on apporte à la poursuite de nos droits imprescriptibles sur Madagascar, nous ignorons quand cette grande et belle possession fera véritablement partie du domaine colonial de la France. Mais si nous sommes jamais appelés à en être les maîtres, un des premiers actes de notre pays. acte de justice et de réparation, devra être d'élever à Fort-Dauphin un monument commémoratif en l'honneur de Montdevergue ; monument commémoratif, beaucoup moins destiné à protester contre l’iniquité dont fut victime cet homme de bien, qu'à rendre hommage à l'énergie, au sang-froid et à lintelligence pratique dont il fit preuve en des conjonctures aussi effroyables.

On pense bien qu'au milieu de tout cela, il n°y avait pas à songer à la colonisation ni au commerce des Indes. Le principal, lessentiel, le plus pressé, était de se tirer de la situation où l’on était, c’està-dire de s'arranger pour que les gens que les vaisseaux avaient amenés eussent simplement de quoi manger.

Avec l’état de guerre existant dans toute la contrée, çaurait été folie de s'occuper de distribuer des terres. Toute colonisation du genre de celle qui avait été rêvée à Paris était provisoirement impraticable. Les indigènes n'avaient qu'une seule pensée, affamer les Français, et leur tendre des pièges pour les égorger.

À chaque instant ils seraient venus voler les bestiaux ou détruire les cultures, si lon en avait tenté quelqu’une.

Comme il fallait néanmoins que les colons eussent de quoi vivre, Montdevergue, suspendant les contrats passés entre eux et la Compagnie, les assimila aux « engagés » auxquels, en échange de leur travail, la Compagnie devait nourriture et salaire.

Cette première mesure prise, il s’appliqua tout entier à la question des vivres, car 1l n'avait pas seulement à pourvoir à l'entretien journalier de son monde, il lui fallait encore fournir à Caron le moyen de se transporter aux Indes.

On récoltait très peu de riz à Fort-Dauphin ; c’était une denrée qui se tirait plus spécialement du N.-E. de l’île. Il en est, du reste, encore de même

aujourd'hui. I fit embarquer sur deux galiottes des hommes déterminés, à quiil recommanda, en vivant ant bien que mal le long de la côte, de remonter vers le nord de Madagascar, et d’y acheter tout le riz qu'ils pourraient. Et profitant en même temps des bonnes relations que Lacase avait avec certains des chefs insurgés, il réussit à se procurer par son intermédiaire une certaine quantité de bœufs, erâce auxquels 11 put satisfaire aux premiers besoins.

Le nombre des Animaux qu'il avait pu acquérir de cette sorte aurait été insuffisant pour une alimenlation prolongée. En cette occurrence, avec une habileté remarquable, il autorisa Lacase à organiser, de concert avec les tribus voisines, alors en guerre avec nous, de grandes expéditions, dont l’objet était d'aller opérer des razzias dans l’intérieur. Une de ces expéditions s’avança même jusqu'à 80 lieues dans les terres, et nous valut pour notre part plus de 6,000 bœufs. Ces expéditions, qu'avait conseillées Lacase, étaient une grande idée politique, car indépendamment qu’elles nous permettaient de faire des razzias qui autrement nous auraient été impossibles, en servant de sujet à des alliances momentanées et toutes d'occasion avec les tribus qui nous bloquaient, elles préparaient, par le fait, les voies à une paeification. Cest là ce qui explique que, dans la crainte d'éveiller les méfiances des naturels, Montdevergue ait toujours laissé Lacase organiser ces

expéditions, sans que les soldats du Fort aient jamais été appelés à y participer.

Ces bœufs servirent à faire des salaisons qu'on mit dans les navires. Le riz seul manquait. Celui qu'on avait envoyé chercher ne vint qu’en octobre, et encore en fort minime quantité. Presque partout les peuplades s'étaient enfuies à lapproche des Français.

Si nous nous arrêtons à tous ces détails, c’est qu'on aura à voir plus tard avec quelle injustice ces actes aussi sensés, aussi naturels de Montdevergue, lui furent imputés à crime.

Dans des circonstances aussi graves, et en face de la responsabilité qui lui incombait en tant que chef de l'expédition, 1l est tout simple que Montdevergue ne se soit point laissé dominer par des considérations secondaires.

L'argent, à cette époque, ne circulait dans aucune colonie. Toutes les transactions S'y opéraient par échange, le prix des denrées étant fixé chaque année ou tous les six mois par décision du Conseil colonial. I n’y à donc rien d'étonnant, si l'argent Jui donnant à un certain moment toute facilité de mieux se tirer* d'affaire qu'avec les objets communément employés pour la traite, Montdevergue n'ait point hésité à payer en espèces sonnantes. La grande question pour [ui était avant tout d’avoir des vivres, et d'en pouvoir donner à ses gens.

Mais il n'en était pas moins fortement pénétré

234 LA GRANDE EXPÉDITION DE MONTDEVERGUE de ses devoirs vis-à-vis de la Compagnie, Aussi, parallèlement, ‘n’'eutl pas de préoccupation plus instante que d'employer à des travaux utiles les malheureux que, moyennant quelques sacrifices pécuniaires au détriment de la Compagnie, il sauvait littéralement de la mort, |

Par exemple, tandis que les uns étaient préposés à la garde des postes établis pour la protection du territoire environnant Fort-Dauphin, un certain nombre d’autres avaient été occupés à des plantations diverses, dont il subsiste encore des vestiges, et à propos desquelles Leguével de Lacombe, qui les visita en 1827, soit près d’un siècle et demi après, dans son récit de voyage, s'exprime ainsi :

«On me conduisit, dit-il, aux environs de Fort-Dauphin dans une petite plantation de poivriers faite anciennement par les Français; et l’on me dit que tous les ans les Malgaches faisaient une récolteassez abondante de poivrequ'ils allaient vendre aux traitants établis sur la côte. Le temps des oranges était passé, mais le chef du village d’où je sortais m'en avait donné de délicieuses, qu'il avait conservées comme les oranges tapées des Chinois et que j'avais trouvées aussi bonnes ; je vis les arbres qui les avaient produites et je les trouvai magnifiques ; ils avaient été plantés par les Français, lorsqu'ils étaient maîtres du fort!»

Ce à quoi cependant Montdevergue s’était surtout appliqué, ç'avait été de faire de Fort-Dauphin une

1. Voyage à Madagascar de 1823 à 1830, par LEGUÉVEL DE LacoMBE, 1831, 2° vol. p. 209.

RÉ QE OR EE NES ME sil d or A RÉ D A ARE fl PME,

réalité, Fort-Dauphin dont le nom français, depuis 1645, s’est conservé jusqu’à nos jours chez les naturels, puisqu'ils appellent la localité du nom de Faradafaye, ce qui en langue malgache est la prononciation de Fort-Dauphin. |

Il réunit à cet effet tous Les artisans, maçons, charpentiers, tailleurs de pierre, etc., venus avec de Beausse ou qu'il avait lui-même amenés, et fit « construire des fours à chaux et à briques, tirrer de la pierre et commanser à bastr solidement, mais avec des peines incroyables, quand ce ne seroit que pour l’eau qu'il falloit aller chercher fort loing ». Bref, de ce côté 1l mena les choses d’un tel train, qu’au 10 février de l’année suivante, 1668. moins de TL mois après son débarquement, il avait fait élever un grand bâtiment de pierre, « le premier qui fust dans l’isle », et construire « un large chemin fortement empierré qui conduisoit à la mer, et un quay pour l’abordage des chaloupes, sans parler de puits creusez profondément, de longues et épaisses murailles », etc.

En un mot, il avait donné tous ses soins pour faire de Fort-Dauphin un fort véritable, autour ou sous la protection duquel il fût désormais possible à une ville de s'élever.

Il serait assez difficile de savoir en ce moment ce qu'il reste de ces constructions de Montdevergue, vu que vers la fin de décembre 1883 nous avons dû bombarder la position pour en déloger les Hovas.

236 LA GRANDE EXPÉDITION DE MONTDEVERGUE Mais aux extraits suivants du Voyage de Leguével de Lacombe, on verra qu'en 1827, il y en avait encore d'importantes traces.

Quand il arrive à Fort-Dauphin :

«Partout, nous dit Leguével de Lacombe à propos de ces constructions, je trouvais les vestiges de l’ancienne oceupation française : ici les ruines d’une église, là des murs qui avaient servi de limites aux établissements et des restes de plantations d'orangers et de citronniers qu'on y avait faites; plus loin et presque en face de la porte principale du fort, était un beau puits en maçonnerie que Flacourt avait fait creuser et que les Malgaches avaient comblé. Je lus au-dessus de la grande porte par laquelle j'entrai dans le'fort une inseription gravée sur une couche de mastic qui paraît encore fraîche, quoiqu'elle soit fort dure; j'y distinguai les noms des directeurs Flacourt et Caron. Le fort était construit sur un carré long, entouré d’un mur de près de trois pieds d'épaisseur qui est aussi couvert de mastic ; le côté de la mer n'a que des pierres d'attente, et les rochers énormes qui sont au-dessous sont battus par les vagues quand la mer est haute... Dans la première cour qui est entourée de fortes palissades étaient deux fours à chaux et un colombier bâti en pierres mêlées avec des briques. On me fit pénétrer dans une seconde enceinte qui renfermait les écuries, enfin, par une troisième porte dans une petite cour, ete.f, »

La présence du nom de Flacourt, accolé à celui de Caron, n'ayant aucune raison d’être au-dessus de

1. Voyage à Madagascar de 1823 à 1830, par LEGUÉVEL DE LAcomBE, 1831, 2° vol. pages 198 et 199.

LES ACTIONNAIRES FONT CAPITULER LE ROI 287 cette porte, il est probable que Leguével de Lacombe aura lu « Flacourt » au lieu de « de Faye » qui était directeur de la Compagnie en même temps que Caron, et qui en même temps que ce dernier était dans Fort-Dauphip, quand on procédait à ces constructions. Quoi qu'il en soit, l’absence du nom de Montdevergue sur cette porte, quand 11 aurait dû y briller au premier rang, n'est-elle pas l'indice du désintéressement profond de ce grand serviteur de notre pays ?

Mais on aurait le plus grand tort de croire, qu'en s’occupant de la subsistance de son monde, de l'aménagement comme des défenses de Fort-Dauphin et des environs, et de la recherche des provisions nécessaires à Caron pour passer aux Indes, Montdevergue ait une seule minute perdu de vue cette colonisation, qui lui avait été si expressément recommandée par Louis XIV. Tout cela avait été mené de front par lui. Cette question de colonisation cependant était complexe : elle dépendait entièrement du rétablissement de la paix entre les Français et les indigènes, Il tombait sous le sens, en effet, que tant que la paix ne serait pas conclue, non seulement les Français resteraient dans limpossibihté de se procurer des vivres auprès des peuplades, en attendant d'en pouvoir produire eux-mêmes, mais qu'il leur serait interdit en outre de s’adonner sérieusement à la culture ou à l’élevage, à moins qu'ils ne voulussent voir, à chaque instant, leurs biens envahis, piilés, et leur vie en danger.

eV

233 LA GRANDE EXPÉDITION DE MONTDEVERGUE Montdevergue n'avait pas été long à le comprendre. Aussi, ce rétablissement de la paix avaitil été constamment l’objet de Ses soins. Le plan auquel il s'était résolu comme le meilleur, pour y amener les naturels, peut se résumer en deux lignes, et s’accordait du reste merveilleusement aux bases féodales que Louis XIV avait entendu donner à l’organisation et au peuplement de lîle Dauphine. Il consistait à transformer les chefs indigènes en grands feudataires, relevant de la Compagnie, et dans les territoires desquels les colons amenés de France auraient eu toute liberté de s'établir et de créer des plantations. Cette idée était si Juste, si conforme aux hommes et

aux choses, qu'elle avait fait presque immédiate-

ment le plus rapide chemin chez les tribus. En sorte que, l’année suivante, plusieurs de leurs rois avaient prêté hommage à la Compagnie, recevant d'elle, en échange, les titres de princes ou de ducs.

Toute l’année 1668 avait été consacrée à des traités de ce genre, et grâce au concours intelligent et patriotique de Lacase, on était arrivé à de tels résultats qu'en 1669, Montdevergue avait: pu distribuer des terres aux colons. et qu'un certain nombre de cultures et de « plantages » importants avaient pu être entrepris.

Veut-on avoir une idée de ce qu'avaient été les résultats de ces « plantages » et de ces cultures ? Ils sont justement consignés dans un rapport que Colbert avait demandé au successeur de Montdevergue comme

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LES ACTIONNAIRES FONT CAPITULER LE ROI 939 souverneur de File Dauphine, et demandé, dans l'espérance de trouver celui-ci en faute et de le perdre. |

Dans ce rapport daté de Fort-Dauphin, 3 mars 1670 et qui porte ce titre : « Mémoire sur l’Estat présent de lisle Dauphine, escrit le 3 mars 1670 et présenté à Colbert par M. de Grandmaison sous l’autorisation et au nom de M. Champmargou, lieutenant général du Roy et Gouverneur de l’isle Dauphine », on lit les lignes suivantes qui ne laissent place à aucun doute : « La paix que le marquis de Montdevergue, comme gouverneur et lieutenant général, a establie dans lisle a produit de très bons effects, en ce qu’elle a permis aux habitans d’ensemencer et cultiver leurs terres, dont l’on a eu cette année une abondante récolte qui a beaucoup servyt ».

Cette seule citation atteste donc que dans cette question si difficile de la colonisation, Montdevergue, le 3 mars 1670, avait pleinement réussi. En moins de 2% ou 30 mois, à travers des obstacles, des embarras et dans des conditions inimaginables de difficultés de toute nature, il avait effectivement si bien dirigé les choses, que les colons en étaient arrivés à se sullire à eux-mêmes !

1. Arcb. col. du Minist. de la mar. et des col. Fonds Map4- GASCAR, Correspondance générale, cart. 1 (1642-1724) C.. C'est à celte pièce que nous avons emprunté la plupart des renseignements donnés aux pages précédentes sur ce que, dans cette terrible année 1667-1668, Montdevergue fit à Fort-Dauphin.

Quelle que soit Piniquité dont il se soit rendu plus tard coupable à l'égard de Montdevergue, en le choisissant pour présider à la colonisation de Madagascar, Louis XIV avait fait preuve d'un discernement supérieur, d’une profonde connaissance des hommes. Il est certain qu'il lui aurait été impossible de trouver mICUX.

Mais tout ce que nous venons de rapporter de Montdevergue n’est qu'un épisode de cette étude.

Il nous tarde de retourner maintenant à Paris. Car nos lecteurs attendent certainement que nous leur racontions si, pendant tout ce temps-là, d'avril 1667 au 3 mars 1670, Louis XIV avait oublié lile Dauphine et la Compagnie des Indes, et s'il n'avait plus rien entrepris à leur sujet.

(Ke,

Pendant près de 18 mois, Louis XIV dut attendre des rouvelles de l’île Dauphine. — Dans le courant de l’année 1668, il dispose tout en vue de relever l'affaire de la Compagnie, abandonnée de presque tous ses actionnaires. — A cet effet, il lui accorde une nouvelle subvention et fixe d2 nouveaux délais pour les versements auxquels on avait nagère renoncé. — L'affaire était sur le point d'être complètement remise à flot, quand arrivent de Montdevergue des lettres qui renversent tout.

Louis XIV était trop enclin à voir les affaires de fa Compagnie en beau, pour se douter un seul moment de la terrible situation de son vice-roi des Indes. Cependant, fidèle à la parole donnée aux directeurs en avril 1667, il s'était imposé à lui-même d’attendre des nouvelles avant de faire faire quoi que ce fût de nouveau pour l’île Dauphine ou les Indes. A partir donc de l'explication qu’il avait eue avec les directeurs et dont nous avons parlé, il avait attendu.

Or ce fut seulement vers la fin de 1667, en octobre, qu'il avait été possible à Montdevergue de fournir des provisions à Caron pour se rendre aux

242 LA GRANDE EXPÉDITION DE MONTDEVERGUE Indes. Ce simple fait démontre que, quand bien même en eût-il eu le désir, il lui aurait été matériellement interdit d'envoyer un navire en France, pour informer le roi de ce qui se passait. Montdevergue au reste était du tempérament de ces gens qui, avant d'en parler et s’il y a lieu de s’en plaindre, commencent par se tirer des mauvais pas où le sort les a jetés. Au surplus, entre autres recommandations, la Couronne lui avait apporté celle de tout faire au monde pour avoir les meilleures et les plus enthousiasmantes nouvelles à expédier ; ce qui était assez dire que les mauvaises auraient été des plus fâcheuses.

Toute l’année 1667 s’écoula donc sans que Louis XIV reçût le moindre renseignement sur l’île Dauphine ou sur ce que Caron et de Faye pouvaient faire aux Indes. Tout ce qu'on avait appris à Paris de la grande expédition, depuis les lettres de Fernanbouc, était arrivé par voie hollandaise : c’est que la flotte de Montdevergue avait été signalée en janvier 1667 entre Madagascar et le Cap, et qu’elle avait dù aborder sans encombre à Fort-Dauphin.

La confiance du roi était aussi grande en de Faveet . D A

en Caron qu’en Montdévergue. C’est pourquoi il ne fut pas tout d’abord inquiet de ce manque de nouvelles. Sa convichon était qu'ils feraient l'impossible, Du moment qu'ils ne donnaient pas signe de vie; c'était dans son esprit qu'ils voulaient avoir à lui annoncer que tout marchait « très bien ». Il patienta donc. I n'avait qu’un unique souci, c'était de savoif

je SNS

de quelle façon il s’y prendrait, le jour où de bonnes nouvelles seraient venues, pour agir avec adresse sur l'opinion, et arriver de la sorte à réveiller l’enthousiasme des actionnaires et à réorganiser la Compagnie, qu'on pouvait regarder comme défunte depuis l'échec du troisième versement, fin de 1666,

Cependant les premiers mois de 1668 s'étant encore passés sans rien recevoir, on allait commencer à concevoir quelques craintes, quand enfin, dans le courant de mai, quelque chose arriva. C'était un paquet de Caron, alors aux Indes, et qui avait profité d’une occasion pour le faire parvenir en France.

Dans ses lettres, Caron informant tout au long le roi et les directeurs de ce qui avait eu lieu à Pile Dauphine, après le débarquement de la flotte, racontait les misères sans nombre auxquelles on avait été en butte, et les raisons majeures qui s'étaient opposées à ce que lui-même quittât Fort-Dauphin avant le mois de novembre 1667. Parlant ensuite de son arrivée aux Indes, des lieux où il s'était arrêté, de ce qu'il avait déjà fait, il expliquait que, d’après son impression, la situation aux Indes dépassait de beaucoup ce qu'il avait pu en espérer jusque-là, Il assurait qu'à bref délai, la Compagnie y serait établie sur un excellent pied, et annonçait qu'avant un mois ou deux, comme témoignage, il expédierait en France un navire chargé de marchandises du pays.

Somme toute, autant Caron voyait tout en beau dans les Indes, autant dans ses lettres il se montrait

hostile à l’idée de la colonisation de Madagascar. Énumérant les obstacles auxquels Montdevergue avait eu et avait encore à faire tête, et qui, selon lui, seraient encore les mêmes dans tous les autres endroits de l’île où l’on s’établirait, il faisait ressortir que tout cela entraînerait à des dépenses considérables, d’un rapport incertain, tandis que les mêmes dépenses consacrées au commerce de la Chine, des Indes et du Japon, devaient donner au bas mot un revenu minimum de 50 à 60 0/0. Dans son opinion, le mieux aurait été de se contenter d’un simple point de relâche et de rafraîchissement sur la côte de Madagascar et, d’après lui, la baie Saint-Augustin était le lieu le plus propre à répondre à ce but. Aussi finissait-1l par le conseil de transporter à la baie Saint-Augustin tous les gens alors à Fort-Dauphin, et de faire exécuter dans un port de cette large baie les travaux d'établissement et de fortifications que Montdevergue s'était proposé d'entreprendre dans cette dernière localité, et qu'il y avait déjà même fait commencer,

Le roi éprouva une Joie des plus grandes à ces nouvelles de Caron. Quoique peiné des contretemps dont Montdevergue avait eu à souffrir, il était néanmoins d'autant plus porté à croire ‘que ce dernier en avait triomphé, qu'au moment où Caron avait pris la mer, les choses allaient à peu près bien. Aussi comptait-1l recevoir d’un instant à l’autre des dépêches de Montdevergue, l’informant que toutes les

LES ACTIONNAIRES FONT CAPITULER LE RO 245 difficultés suprèmes du début avaient été surmontées, que les quatre établissements de la baie Saint-Augustin, de la baie d’Antongil, de Sainte-Marie et de Galemboule étaient fondés et qu'il n’y manquait plus que de nombreux colons. Louis XIV témoigna également une vive satisfaction de l’assurance de Caron que le commerce des Indes permettrait de réaliser des bénéfices encore plus merveilleux que l’on avait pensé. Il fut sans doute froissé de la critique brutale de son projet de colonisation de Madagascar ; mais il n’en laissa rien paraître. A aucun prix il n'aurait consenti à abandonner son dessein. Néanmoins, comme 1l savait pertinemment que ce projet de colonisation avait contribué pour la plus grande part à désaffectionner la presque totalité des actionnaires, il s'arrêta à l’idée d’une combinaison, qui, dans son esprit devait lui ramener ceux-ci, sans qu'il eût besoin de faire le plus léger sacrifice de ses idées.Cette combinaison se réduisait pour lui à mettre une nouvelle somme dans laffaire, et une somme telle, que, si la colonisation de Madagascar venait à causer des pertes, il y eût dans son argent de quoi larsement les couvrir, sans que le capital des actionnaires courût le moindre danger d’être entamé.

Quoi qu'il en soit, il fut convenu qu'on ne parlerait point des lettres de Caron. Cependant elles avaient démontré à Louis XIV, que le moment était venu où il lui fallait disposer ses batteries pour la reconstitution de la Compagnie. En juillet ou

en août dans ses prévisions, devaient arriver, en effet, des nouvelles de Montdevergue. Il avait calculé, d’autre part, que le navire dont lui parlait Caron serait en France en septembre, octobre où novembre. À ses yeux, c'était cette occasion qu'il fallait saisir pour entrer de nouveau en rapport avee le publie, et relancer l’affaire dont on ne parlait plus depuis près de deux années. La somme pour laquelle il avait décidé de s'engager vis-à-vis la caisse de la Compagnie étant de deux millions de livres, il était convaincu qu'il n’y avait pas de bouderie d’actionnaire susceptible de résister, d’abord à de bonnes nouvelles ‘venues de l’île Dauphine et des Indes, puis à l'annonce que le roi donnait à la Compagnie deux nouveaux millions de subvention.

Voici, en résumé, les dispositions qui furent prises en cette circonstance par Louis XIV, et dont au reste il fit faire part immédiatement à Caron, en lui envoyant, d'entente avec les directeurs, deux navires qui devaient, en passant, s'arrêter à Fort-Dauphin,

Il demanda d’abord la liste des actionnaires en retard de leurs versements. Un certain nombre n'avaient pas encore effectué le premier, c'est-à-dire que sur les 2,726,585 livres par lesquelles le premier versement aurait dû se chiffrer, 258,198 restaient à recouvrer. Il fut décidé que ces actionnaires seraient mis en demeure de s’exécuter, sous peine de poursuites judiciaires. Puis, quant aux deuxième et troisième versements qui n'avaient pas été accom-

plis, on arrêta que de nouveaux délais seraient accordés aux intéressés. Enfin, comme il pouvait se trouver des actionnaires dans l'intention de se retirer de la Compagnie, et qui réclamassent le bénéfice du paragraphe de l’article 1° des statuts, on convint que tout désistement ne serait considéré comme valable, que S'il avait été authentiquement signifié aux directeurs.

L'accord établi sur tous ces points, afin de leur imprimer un caractère à la fois obligatoire et plus solennel, le roi en fit l’objet d’un arrêt du Conseil, qu'il rendit le 21 septembre 1668. Nous citerons le court extrait suivant de cet acte, pour faire remarquer avec quelle « habileté » le roi y passait sous silence ces événements de Fort-Dauphin, dont il avait cependant eu connaissance par les lettres de Caron :

« Le Roy estant en son Conseil royal des Finances, y est-il dit, s’estant fait représenter les lettres, les journaux et relations nouvellement venues de l’île Dauphine , autrefois dite de Madagascar, contenant tout ce qui s’est passé pendant le voyage des deux flottes envoyées dans ladite isle par les directeurs généraux de la Compagnie du commerce des Indes orientales establie depuis quelques années par l’ordre de Sa Majesté en ce royaume, et même depuis leur arrivée en ladite isle; ensemble les lettres receues de l'isle de Ceylan et de la coste de Coromandel contenant que le sieur Caron, directeur général, estoit heureusement arrivé sur deux des vaisseaux de ladite Compagnie fort richement chargés, et commençoit à establir son négoce et com-

merce dans les Grandes-Indes avec beaucoup de succès, d’où il espéroit renvoyer dans peu de temps en France un retour très considérable; et Sa Majesté voyant clairement par ces grandes dispositions un succès favorable et advantageux au général du royaume et à tous les particuliers qui sont entrez dans ladite Compagnie, pourveu qu’elle soit soustenue et aidée; s’estant fait ensuite représenter l'Edit d'establissement, les déclarations et le: engagements de tous ceux qui y ont signé, les roolles de ceux qui ont payé le premier et le second tiers, les diligences faites pour convier les intéressez à payer...

Sa Majesté a déclaré, vu l'utilité à soustenir la Compagnie, etc., qu'Elle versera, en dehors des trois millions précédents, deux autres millions sur lesquels porteront les pertes pendant les dix premières années, que ceux qui ont signé et se sont obligez de s'intéresser au fonds capital de ladite Conpagnie et qui n’ont payé le premier tiers, ont pour ce faire un mois du jour de la publication du présent arrest, que le deuxième tiers devra estre payé le 15me jour de novembre prochain et le troisième, le 15% jour de janvier ensuivant..…. »

L'arrêt continuait en spécifiant, que les actionnaires auraient à déclarer leur « abandonnement » par acte notarié et à le faire signifier en bonne et due forme à la Direction générale de la Compagnie. Il concluait enfin par l’annonce que, le dernier jour de novembre, une assemblée générale des actionnaires aurait lieu aux Tuileries, sous la présidence de Sa Majesté.

On aurait bien surpris le roi à ce moment, si on lui eût dit que son nouveau versement de deux mil-

lions avait grand risque de rester sans effet, car deux milllons représentaient alors une somme considéable; mais 1l ne tarda pas à s’en apercevoir. Depuis près de deux années, en effet, la Compagnie n'avait presque plus fait parler d'elle, et l'oubli s'était si bien emparé des actionnaires, et l’indifférence avait si bien remplacé leur ancien engouement, que la plupart d’entre eux n'avaient prêté aucune attention à cette nouvelle munificence du roi.

Louis XIV ignorait alors ce que tout le monde sait de nos Jours, que les affaires de crédit reposent en grande partie sur un nous ne savons quoi de fugave et d’irraisonné, qui ne se retrouve point une fois qu'on à commis la faute de le laisser partir.

Durant ces deux années, en dépit des préoccupations qu'il avait eues ailleurs, la foi du roi était demeurée tellement entière dans l'avenir et le succès de la Compagnie, que la froideur à laquelle il se heurta tout d’abord, ne fit que lui donner plus d’ardeur. Aussi se remit-il à travailler les gens, à les stimuler, comme en 1664, quand il avait voulu placer les actions. Et, dans cette propagande nouvelle, il déploya un entrain et une force de conviction d'autant plus irrésistibles que, pour porter le coup final aux résistances, il espérait d’une semaine à l’autre et l’arrivée d’excellentes lettres de Montdevergue et celle du vaisseau des Indes promis par Caron.

Bref. en moins d’un mois et demi, il avait fait une

250 LA GRANDE EXPÉDITION DE MONTDEVERGUE agitation telle, et dépensé tant d'activité et tant d'énergie, qu'il avait réussi à ramener les uns et à ébranler tous ceux qui avaient pris auparavant la résolution de ne plus jamais s'occuper de l’affaire. Tout donnait donc le droit d’augurer que Îles versements allaient être repris par tous, et qu'avant peu. la Compagnie aurait reconquis dans le publie la faveur du premier jour. Mais, guignon inconcevable ! juste au moment où Louis XIV et les directeurs se réjouissaient d’un pareil succès, voilà que, tout à coup, comme Ja foudre, tombent des nouvelles de Montdevergue auxquelles personne, et le roi pas plus que les autres, ne s'était attendu.

= C'était seulement dans les premiers mois de 1668, que Montdevergue, ayant des vivres pour envoyer

un navire, avait jugé l'heure venue d'écrire au roi et

à la Compagnie. Les gens qu'il avait sous ses ordres avaient alors de quoi subsister, les magasins renfermaient une quantité respectable de salaisons ; d’autre part, l’œuvre de la pacification était commencée : il n’y avait pas de mois où quelque chef important ne vint prêter hommage à la Compagnie et se placer sous sa suzeraineté. Il en résultait que, moyennant échange, on était désormais à peu près sûr de se procurer auprès des indigènes les provisions dont les colons avaient besoin, et que certaines distributions de terres avaient déjà pu être opérées. Évidemment les mauvais moments étaient traversés, et l'avenir se présentait sous un aspect plus riant. I]

LES ACTIONNAIRES FONT CAPITULER LE ROI 291 aurait semblé, en conséquence, que les lettres envoyées par Montdevergue eussent dû respirer l'espoir, la confiance, une vraie satisfaction. Eh bien! c’est tout le contraire. Comment cela se faisait-11? nous lignorons ; mais elles étaient d’un pessimisme mortel.

Est-ce que, durant cette année entière, où 1l avait dû rester sur la brèche pour pourvoir à tout, Montdevergue avait épuisé en entier le capital d’énersie et de bonne volonté accumulé au-dedans de lui? S’était-il au contraire trouvé, au moment où il les écrivait, sous le coup d’une sorte de chagrin secret de se voir relégué aux confins du monde, quand ses capacités auraient pu avoir un emploi beaucoup plus digne et beaucoup plus efficace, dans les affaires d'Europe ? Aurait-il été par hasard désespéré de s’user ainsi à une besogne obscure, sans gloire, dont personne ne lui ferait un mérite, et qui cependant lui demandait vingt fois plus de génie, d'initiative, d'intelligence, qu'il ne lui en aurait fallu pour venir à bout des armées coalisées d'Allemagne, d'Angleterre ou d'Espagne? Ne serait-ce pas enfin que son intention avait été d’impressionner le roi et la Compagnie, de manière à les faire renoncer à ces envois de colons qu'on devait expédier tous les six mois, et sous la menace de l'arrivée desquels il avait constamment vécu depuis son débarquement ? Il est difficile de le dire. Si l’on s'en tient néanmoins au post-scriptum de sa lettre aux directeurs, ce serait plutôt à hypothèse d’un accès de découragement

252 LA GRANDE EXPÉDITION DE MONTDEVERGUE qu'il faudrait se ranger. La Couronne lui avait effectivement apporté de la part des directeurs une lettre, où ceux-ci lui disaient qu’ils comptaient sur sa bonne fortune, pour réparer les résultats fâcheux de la nécessité où il avait été de relâcher au Brésil. Or, Montdevergue leur avait répondu sur ce point par une phrase quasi prophétique, où l’on semblerait voir qu'il avait le pressentiment de sa malheureuse fin, leur disant en effet: « Que pour la confiance que la Compagnie prenoit dans la fortune de sa conduite, il souhaiteroit bien qu’elle ne fust pas mal fondée, mais que dans le cours de sa vie il avoit esprouvé cette fortune si peu favorable, qu'il appréhendoit bien qu'elle ne voulust pas se démentir sur son déclin. »

Les archives du Ministère de la marine et des colonies ne renferment ni l'original, ni la copie de ces lettres de Montdevergue. Et ce que nous en avons n’est qu'un résumé probablement fait pour le roi. Quoi qu'il en soit, d’après ce résumé, voici ce qu'il disait :

Ilexposait d’abord qu’on était victime, en France, des plus étranges illusions touchant l'ile Dauphine, et que cette contrée n'offrait aucun des avantages dont on parlait ou qu’on lui avait fait entrevoir en partant. Puis, entrant dans plus de détails, il faisait le procès à Madagascar, aux peuplades qui l’habitent, à l'emplacement de Fort-Dauphin, condamnant hautement l’idée de coloniser un pareil pays. Somme toute, on croirait qu'il avait pris à tâche de dire

tout le contraire et de ce qu'on avait cru et de ce que l’on espérait, exagérant même en sens inverse, suppliant d'interrompre lenrôlement et lenvoi des colons, déclarant que tous ceux qu’on expédiait làbas étaient immanquablement voués à la mort.

Enfin 1l terminait sa lettre au roi en sollicitant son rappel, Car sa nomination en 1665 avait été seulement faite pour trois années ; il demandait en outre l'autorisation de faire rentrer en France les quatre compagnies qu'on lui avait données et qui, d’après lui, n'auraient jamais la moindre occasion d'être employées à l’île Dauphine.

On imagine l'effet que durent produire ces nouvelles sur Louis XIV. Elles ne pouvaient pas être plus opposées à celles sur lesquelles 11 comptait. Quant aux appréciations de toute sorte qui y étaient jointes, elles étaient en contradiction absolue avec toutes les idées qu'on s’était jusque-là formées de Madagascar.

Si on avait pu les tenir secrètes, peut-être le roi et les directeurs ne leur auraient-ils attaché qu'une importance relative. Tout ce que Montdevergue écrivait était victorieusement réfuté, en effet, par les résullats auxquels lui-même était arrivé en moins d’une année. Et une autre raison, c’est qu'au moindre examen, il était visible qu’à l'heure où 1l traçait ces lettres, Montdevergue avait été à l’un de ces moments de lassitude, contre lesquels ne savent pas

toujours réagir ceux qui opèrent à des milhers de :

lieues du pays.

\Yr

Mais malheureusement il avait été impossible de les tenir secrètes ; en sorte qu'elles devaient avoir les plus désastreuses conséquences. Elles avaient été apportées de Fort-Dauphin par un officier de Montdevergue. Or, à peine arrivé à Paris, cet homme n’avait rien eu de plus pressé que de courir clabauder partout contre « l’entreprise de lisle Dauphine », chargeant en couleur, racontant à plaisir les souffrances indicibles qui avaient été éprouvées là-bas, le nombre des morts et de ceux qui étaient tombés malades. A toutes les personnes qu’il rencontrait, il répétait à satiété qu'en ce qui regardait la Compagnie, le mieux qu'il ÿ eût à faire, était de tout laisser là, affirmant même que le succès de l’établissement d’un commerce sérieux entre la France et les Indes était peut-être encore plus incertain et plus problématique que celui de la colonisation de Madagascar.

C'avait été avec les plus grandes peines que Louis XIV était parvenu à remettre la main sur ses actionnaires. Et il y était arrivé autant par l’espoir des gros bénéfices qu'il avait fait luire à leurs yeux, que parce qu'au total ils n'avaient eu aucun argument à lui opposer, pour justifier le refus qu'ils auraient pu lui faire d'aller plus loin avec lui: Mais du jour au lendemain, grâce aux discours de cet envoyé, qui avaient fait traînée de poudre et s'étaient répandus de tout côté, la situation se trouva du tout au tout changée. Non seulement personne ne croyait

LES ACTIONNAIRES FONT CAPITULER LE ROI 255 plus aux bénéfices promis, mais 1l était devenu possible à chacun d’invoquer une raison pour abandonner l'affaire, et cela sans craindre qu’on l’accusät positivement de mauvaise volonté, ou qu'on lui en pût faire un grief.

Aussi les désistements avaient-ils été apportés en foule au bureau de la Compagnie. Un refroidissement général s'était produit dans tout le pays relativement à la Compagnie, et Louis XIV, en quelques heures, se vit pour ainsi dire entièrement délaissé.

= le té, Fr us -

Manœuvres de Louis XIV afin de faire revenir les actionnaires qui avaient envoyé leur désistement ou pour retenir ceux qui voulaient se désister. — Assembl‘e générale des actionnaires du 15 décembre 1668. — Discours prononcé par le roi.

Dans cette affaire de la Compagnie des Indes de 1664, on a observé jusqu'ici trop de rapports entre Louis XIV et nos spéculateurs de Bourse actuels, pour admettre que les ressemblances ne se soient pas étendues à tout. C’est pourquoi, à l'instar de ces derniers, lorsqu'ils voient une de leurs créations tomber subitement dans le discrédit, sommes-nous porté à croire qu'il dut être torturé des angoisses les plus poignantes, à la nouvelle du contre-coup des récits du messager de Montdevergue. Il n’y avait pas à se le dissimuler en effet, c'était la chute irréparable de l’entreprise. On peut donc être persuadé que le malencontreux messager, qui avait

qe

LES ACTIONNAIRES FONT CAPITULER LE ROI 257 pareïllement traversé les projets du roi, dut payer cher ses intempérances de langue.

IL n'est pas douteux que, dans toute cette affaire, Louis XIV était poursuivi par le plus impitoyable destin. Depuis l'assemblée générale de 1665, tout, en effet, avait tourné contre lui. À la fin de cette année 1668 où nous sommes, 1l y avait cinq années que l’entreprise durait, et cependant elle n’avait encore donné aucun résultat positif, de nature à retremper les courages. Le roi, nous en ayons fourni les preuves, lui avait accordé une somme énorme de temps, de peines, d'argent, d’espérances, et rien n'était venu l'en récompenser. Bien mieux, plus on avait été, moins il avait rencontré d’aide et de concours. Si, à ce moment-là, 1l y eût renoncé, il est certain qu'il n'aurait trouvé personne pour accuser d’avoir en cette circonstance manqué de suite; il est même fort probable qu’en face de la foule des désistements, tout autre à sa place se serait de son côté désisté.

Eh bien! on va le voir, il n’en fut rien.

Cette Compagnie représentait à ses veux une œuvre si utile, si capitale; dans sa politique générale, — nous nous expliquerons bientôt à ce sujet, — elle tenait une place si importante, que bien loin, devant tous les obstacles, d'avoir eu l’idée de la laisser là, il ne sy cramponna que davantage, voulant à tout prix et quand même, qu’elle se soutint et qu’elle existàt.

À parür de ce moment toutefois, quand on observe

sa conduite, adieu et sa sérénité, et sa volonté à la fois haute et ferme, et cette confiance absolue que l’on avait jusque-là admirées en lui. A ses violences, et aux alternatives d’espoirs puérils, d’abattement et de colère par lesquelles on le voit passer, on sent qu'il a perdu pied, on dirait même qu’il a comme la conscience de lutter contre une fatalité, contre laquelle il ne peut rien.

Mais puisque Louis XIV se refusait à abandonner l'affaire, de toute nécessité il fallait ramener les aclionnaires, qui s'étaient enfuis comme une volée de moineaux. Naguère, pour cela, on aurait fait appel à la persuasion, à l'amour du roi, au patriotisme. Cette fois, si l’on nous permet d'employer cette expression familière, on n’y alla pas par quatre chemins. On leur mit brutalement le couteau sur la gorge: ils avaient à montrer s'ils étaient amis ouennemis, du roi, et, bien entendu, s'ils persistaient dans leur désistement, c’est qu'ils étaient ses ennemis. On ramena de la sorte tous ceux sur lesquels, pour une raison ou pour une autre, le roi ou ses ministres pouvaient avoir une certaine autorité.

Des malveillants ayant fait courir le bruit que la Compagnie n'avait plus d'argent, pour les démentir et bien montrer au public combien la Compagnie des Indes l’intéressait, Louis XIV lui fit d’un seul coup verser 500,000 liv. sur les 2 millions, que, par son dernier arrêt du Conseil, 1l s'était engagé à lui donner.

Parmi les actionnaires, 1l y en avait un certain

nombre qui n'avaient pas cessé d’être complètement hostiles à la colonisation de Madagascar ; pour les tranquilliser, il fut convenu entre les directeurs et le roi, qu'on leur accorderait un semblant de satisfaction sur ce point, et que, dans l'assemblée générale annoncée par l'arrêt du 21 septembre, on s’arrangerait de manière à leur laisser supposer que cette colonisation ne serait pas poussée plus loin.

Mais ce sur quoi Louis XIV avait principalement compté pour faire impression sur l'esprit des actionnaires, c'élait sur cette assemblée. On la recula de quinze jours afin de la mieux organiser; elle eut lieu en conséquence le 15 décembre 1668. On la tint, comme il avait été dit, au palais des Tuileries, sous la présidence du roi.

Or, avec cette assemblée, nos lecteurs vont se trouver devant l'acte le plus intéressant assurément, auquel cette Compagnie des Indes orientales de 166% ait donné lieu de la part du roi.

Bien que le procès-verbal en soit long, on nous pardonnera néanmoins de le reproduire en son entier, car c’est le témoignage le plus concluant de l'intérêt de plus en plus passionné, qu'après cinq années, Louis XIV continuait encore à lui porter.

Voici d’abord le commencement; on jugera, par les personnages présents, combien on avait tenu à donner à cette assemblée un grand caractère de solennité :

Le Roy ayant donné ses ordres pour convocquer l’as-

semblée générale des intéressez de la Compagnie establye par Sa Majesté pour le commerce des Indes Orientalles, pour estre tenue en sa présence dans son palais des Thuilleries, cejourd’huy quinzième jour de décembre 1668, tous lesdits intéressez s'y sont trouvez aux deux et trois heures après midy. Entre autres, Monsieur le Prince, Monsieur le Chancelier, Messieurs les dues de Gramont, de Villeroy, du Plessis, de Saint-Aignan, de Noailles, maréchaux de France, de Bellefond et autres seigneurs de la Cour, tous les conseillers d'Estat, mon-

sieur le premier président du Parlement de Paris et

autres officiers dudit Parlement, les principaux officiers des autres Compagnies, tous les marchands et autres intéressez en ladite Compagnie. Les directeurs d'icelle s'y sont pareillement rendus et y ont faict porter les livres de raison et le Billan général.

Sa Majesté estant passée dans son antichambre, où estoit ladicte assemblée, se seroit assize dans un fauteuil, ayant une table couverte d'un tapis de velours vert ‘devant elle, et auroit demandé au sieur Colbert, chef de la Direction, l’estat des affaires de ladicte Compagnie. Sur quoy ledit sieur Colbert auroit diet à sa Majesté.

Ce dont il faut être surtout étonné dans cette assemblée, c’est de la part active et personnelle qu'y prit le roi.

Le rapport de Colbert est des plus instructifs, en ce qu'il nous donne, à cette date du 15 décembre 1668, le chiffre auquel, après toutes les pressions que l’on a vues ou que l’on devine, s'étaient élevés les trois versements des actionnaires. — Sur quoy, donc, ledit sieur Colbert auroit dict à Sa Majesté :

"tbe

Que depuis l’establissement de ladite Compagnie, faict par ses ordres et par ses soins, il a esté faict :

Cinq embarquements tant pour l'isle Dauphine que pour les Indes,

Le premier composé de quatre vaisseaux partis du port de Brest au mois de mars de l’année 1665,

Le second composé de deux vaisseaux partis du Hâvrede-Grâce le xxr1 juillet 1665,

Le troisième composé de dix vaisseaux partis de fa Rochelle au mois d'avril de l'année 1666 1,

Le quatrième d’un seul vaisseau appelé la Couronne, party de Saint-Malo au mois de décembre 1866,

Et le cinquième de deux vaisseaux partis de Port- Louis au mois de mai de cette année.

Qu'à l’esgard de la recepte actuelle de la Compagnie, elle estoit composée suivant le bilan général de 6 millions 284 mil livres, dont il avait plu à Sa Majesté de donner desjà 2 millions 680 mil livres, sans y comprendre les 1,500 mil livres qu’elle faisoit payer incessamment pour le parfaict payement des deux millions qu'elle avoit promis depuis peu. Et le surplus provenoit de deux millions 480 mil livres payez par les intéressez pour le premier tiers, de neuf cents et tant de mil livres payez à compte du second, et environ 200 mil livres sur le troisième.

Mais ici, dans le rapport, nous arrivons à un confiteor de Colbert, qu'il dut terriblement coûter à Louis XIV d'entendre, car il est certain que le coupable était bien plutôt lui que les directeurs:

Qu'il estoit obligé de dire qu'il avoit paru aux di-

4. Il y a là une erreur, car le départ eut lieu le 14 mars 1666.

recteurs qu'ils avoient faict une faute considérable de s'attacher à envoyer ces flottes à l’isle Dauphine,

Que le premier embarquement, composé de quatre vaisseaux, n'avait rien produit,

Que le troisième, beaucoup plus considérable, avoit esté obligé par un malheur extraordinaire de relascher au Brésil, où il estoit demeuré trois mois, et enfin estoit arrivé à l’isle Dauphine une année entière après son départ de Port-Louis ,

Que la consommation des vivres, la mauvaise disposition des corps et le peu de rafraîchissements qu'ils avoient trouvé dans ladite isle à leur arrivée, avoient causé beaucoup de mortalité et un désespoir presque universel dans tous les esprits dont cette flotte estoit composée,

Mais qu’au milieu de tant de malheurs dont le commencement des grandes entreprises est toujours accompagné, ils avoient receu nouvelles que le sieur Caron, un des directeurs, estoit monté sur deux vaisseaux avec un chargement de près de 700 mil livres, tant en argent comptant qu’en bonnes marchandises, pour s'en aller aux Indes,

Qu'il estoit mesme arrivé à Surate, dans l'empire du Grand Mogol, où il avoit estably son commerce, que tous les naturels avoient esté surpris d’un si riche chargement et qu'il avoit acheté une très grande quantité de riches marchandises chargées en même temps sur le grand vaisseau le Saint-Jean, parti du port de Sualy le 24 avril dernier pour s'en retourner en France,

Qu'ils avoient pareillement advis que le sieur de Faye, autre directeur, qui estoit demeuré dans l’isle Dauphine, devoit prendre deux autres vaisseaux et porter au mesrñe lieu de Surate l’argent en espèces et marchandises restées dans cette isle, qui montoient en-

Line

core à plus de 5 à 600 mil livres, et que l’on avoit receu nouvelles du commandant les deux derniers vaisseaux, du 30 juin, qu'il estoit desjà en vue de Guynée et qu'il faisoit sa routte avec un vent très favorable.

Les actionnaires ennemis de la colonisation devaient évidemment croire qu’elle était condamnée, en voyant Colbert convenir ainsi du tort que l’on avait eu d'envoyer des armements à l’île Dauphine.

Colbert, arrivant ensuite aux projets des directeurs, poursuivail :

Que la Compagnie faisoit équiper un vaisseau appelé le Saint-Paul pour aller porter leurs ordres dans l’isle Dauphine, quelques raffraîchissements et mesme quelques marchandises pour les Indes,

Qu'elle faisoit estat de faire partir deux autres vaisseaux chargés de marchandises et d'argent pour 5 à 600 mil livres au mois de febvrier ou de mars prochain, et qu'avec tous ces grands efforts et les advantageuses nouvelles receues dudit sieur Caron, il y avait lieu d'espérer que cette grande entreprise auroit le succès tel que Sa Majesté l’avoit espéré, et qu'en cela il n’estoit pas permis d'en douter, puisque Sa Majesté en avoit formé le projet, qu'Elle l’avoit fait exécuter, qu’'Elle l’avoit assisté non seulement de sa puissante protection, mais mesmes de ses finances jusqu’à 4 millions 200 mil livres, et qu'Elle ne se plaisoit qu'aux grandes choses et à rendre possibles celles qui avoient paru impossibles jusqu'à présent.

Enfin Colbert terminait en ajoutant :

Que dans cette assemblée Sa Majesté estoit très humblement supplyée dé faire procéder à l'eslection de trois

directeurs à la place des sieurs Pocquelin et Hérinx, morts, et du sieur de Varennes qui s'est retiré pour quelques autres effaires, comme aussi qu'il plust à Sa Majesté de nommer un bon nombre d'intéressez pour voir les livres de raison, les examiner, calculer et arrester, affin que le publicq fust instruict de leur conduite.

Certes, ce discours de Colbert offre un certain élément de curiosité, ne serait-ce qu’en montrant jusqu’à quels détails des affaires ne dédaignaient pas de descendre les anciens ministres de la monarchie. Mais il était loin de constituer la partie intéressante de la séance. La partie vraiment intéressante, et capitale devait être le discours du roi.

Dans toutes les occasions du genre de celles dont nous nous occupons Ici, le roi ne prenait jamais la parole ; l'usage exigeant qu'il ne fit connaître sa pensée que par l'organe deson chancelier. Mais Louis XIV, à ce moment là, était tellement touché au cœur, tellement troublé, tellement rempli d'idées et de sentiments à exprimer, qu'absolument incapable de se dominer et d'observer les règles du cérémonial monarchique, il lui devint impossible de s'empêcher de parler lui-même. L'histoire devra donc à cette Compagnie des Indes de 1664, d’avoir l’analyse d’un discours authentique du grand ror.

Colbert venait d'achever son rapport.

Sur quoy Sa Majesté ayant tesmoigné beaucoup de

gré aux directeurs du soin et de l'application qu'ils avoient donnez pour advancer le succès d’une entreprise

sy grande et sy glorieuse à son Estat et à son règne, et les ayant conviez de continuer, Elle se seroit ensuite tournée vers tous lesdits intéressez et leur auroit dict qu'ils ne pouvoient pas douter combien cette entreprise lui estoit agréable, et combien elle estoit advantageuse à son royaume, puisque non seullement Elle l'avoit assistée de sa protection depuis son establissement, mais mesmes qu'Elle avoit faict payer jusques à 4 millions 200 mil livres, à condition que toute la perte qui arriveroit les dix premières années seroit prise sur cette somme, et qu'Elle les assuroit de plus que sa protection seroit encore plus puissante et son application à tout ce qui pourroit contribuer à son succès plus grande que jamais, et que ses finances estoient en assez bon estat pour leur pouvoir dire qu’elles ne leur manqueroient pas dans tous leurs besoins.

Le spectacle ne laisse pas d’être étrange, on l’avouera, de ce roi Soleil semblant faire sonner en l'air son escarcelle, pour mieux affirmer aux actionnaires qu'ils pouvaient être tranquilles et qu'il’ les aiderait autant qu'il le faudrait.

Mais ce n'avait pas été pour cette seule déclaration que le roi avait jugé nécessaire de parler en personne; dans son allocution, il avait tenu à faire sentir par quelques mots topiques, quelle était son irritation contre les actionnaires qui avaient « abandonné ».

Après avoir rapporté ce qui précède, le rédacteur du procès-verbal poursuit en effet :

A quoy Sa Majesté adjousta qu’elle scavoit beaucoup de gré à tous ceux qui, nonobstant l'incertitude du succès

d’une si grande entreprise, n’avoient pas laissé de payer le second tiers, qu'Elle ne doutoit point que tous les intéressez ne suivissent ce bon exemple après cette assemblée.

Qu'Elle avoit veu le roolle de ceux qui avoient abandonné et qui n’avoient pas voulu hazarder quelque petite somme en une affaire qu'ils sçavoient lui estre fort agréable, et qu’encores qu’'Elle eust bien voulu ne s'en pas souvenir, sa mémoire se trouvoit trop bonne pour les oublier {.

On peut se figurer, par cette violence finale, avec quel mépris des ménagements on avait dû procéder, pour détourner les actionnaires d'envoyer leur acte de renonciation.

Si l’on poursuit la lecture de ce qui reste du procès-verbal, on voit que, dans cette assemblée, Louis XIV fit jusqu’au bout fonction de président ; on aura même une idée complète de la façon dont étaient dirigés des débats de cette nature.

Le roi avait prononcé les paroles qui viennent d’être rendues.

Ensuicte Sa Majesté auroit dit à la Compagnie qu'il estoit nécessaire de nommer trois directeurs, et qu'Elle croyoit que les Anciens estoient plus capables de juger les personnes qui pourroient s'acquitter le mieux de ces employs, et elle auroit ordonné au sieur Colbert de dire son avis.

1. Ce « roolle de ceux qui avoient abandonné » est dans le carton 1, C:, INDES ORIENTALES Correspondance générale (1664- 1710). It ÿ avait eu 258 renonçants, représentant une somme considérable.

Ledit sieur Colbert auroit dit qu'après avoir examiné tous les sujets qui en pourroient estre dignes, son advis estoit de choisir les sieurs Gueston, Picquar et Desmartins. — Le sieur prévost des Marchands aussy directeur, de mesme advis. — Le sieur de Thou de mesme. — Le sieur Berryer de mesme. — Les sieurs Cadeau, Bachelier, Iabach, de Chanlatte, tous directeurs, de mesme. Le sieur Worms, deputté de Lyon, id.

Sa Majesté, ayant pris l’advis de toute l'assemblée, auroit ensuicte nommé : Pour directeurs de la Compagnie des Indes orientales, les sieurs Gueston, Picquar et Desmartins.

Ainsi, en dépit de tout, Louis XIV en était encore à son autoritarisme du début, et n’entendait en rien laisser la nomination des directeurs au libre choix des actionnaires.

On peut se convaincre également par ce qui suit, que les contrôleurs, dans l'élection desquels les intéressés n’entraient pour rien, devaient présenter bien peu de garanties, et qu'il n’y avait rien là de nature à donner grande confiance aux actionnaires.

Ensuicte, en effet, Sa Majesté ayant pris la liste de tous lesdits intéressez, elle auroit choisi et nommé pour se trouver au Bureau de ladicte Compagnie, visiter et examiner, calculler et arrester les livres, les sieurs premier président au Parlement de Paris, — Pussor, conseiller d’'Estat; — Voisin, id. — La Reynie, maistre des requestes, — Procureur général de la chambre des Comptes — Procur2ur général de la Cour des Aydes — Daubray, lieutenant civil — Bartillat, garde du Trésor royal — Mallet, secrétaire du Roy — Paullart, id. — Jacquet, secrétaire du

Roy -— Rauchon, id. — Charpentier, Olivier, Pocquelin, Froisdames, Rousseau, Eustache de Faverolles, tous marchands.

Quand on a lu ce procès-verbal, dans quelquesuns de ses paragraphes et surtout dans le rôle qu'il

‘attribue au roi, il bouleverse si complètement les

idées reçues touchant Louis XIV, que nos lecteurs pourraient peut-être avec lui se croire devant une pièce plus ou moins rédigée à la légère, par quelque particulier ou par l’un des secrétaires de la Compagnie. Mais qu'ils se détrompent, nous leur avons mis au contraire sous les yeux le procès-verbal authentique, officiel, de l’assemblée générale des actionnaires du 15 décembre 1668 1.

Car après avoir relaté tout ce que l’on vient de lire, son auteur ajoute :

Après quoy sa Majesté auroit licencié l'assemblée et

commandé de dresser le présent procès-verbal de ce qui

se seroit passé, qu'Elle a voulu signer de sa main et estre contresigné par moy, son conseiller secrétaire d'Etat et de ses commandements.

Signé: LOUIS, et plus bas : LE TELLIER.

Il émane donc, en somme, de Louis XIV et de Le Tellier,

1. Archives coloniales du Ministère de la marine et des colonies : fonds COMPAGNIE DES INDES ORIENTALES, Administration en France, registre 2, C:, folios 268 à 271.

Irritition du roi contre Montdevergue, — Lettre qu’il lui écrit,

Mais, si, contre Îles actionnaires récalcitrants, Louis XIV était animé de colère, au point de ne pouvoir se maîtriser, on pense bien qu'il en devait être à plus forte raison de même contre les auteurs des (racas au milieu desquels il se trouvait. Nous avons dit tout à l'heure que le messager de Montdevergue eut très probablement à se repentir de ses intempérances de langue.

Mais 1l ne faudrait pas croire qu'à ses yeux, Montdevergue lui-même fût innocent. N’était-ce point lui, après tout, qui pour porter ses dépêches avait choisi ce fâcheux personnage, lequel, à Paris, avait détruit le crédit de la Compagnie comme sil eût été littérale-

na)

ment payé pour cela? N'était-ce pas lui encore dont l’inexplicable pessimisme avait déconsidéré de telle sorte l’entreprise de l’île Dauphine, que les actionnaires voulaient de moins en moins en entendre parler, etqu'on avait dû prendre l'engagement vis-à-vis d'eux d'y renoncer? En employant pour la subsistance de ses hommes une certaine partie de l'argent destiné au commerce des Indes, n'était-ce pas lui enfin, qui avait fourni à des esprits malintentionnés cet argument auquel tout le monde avait ajouté foi, que la Compagnie restait sans ressources, et que tout ce qu’on avait expédié avec lui était dévoré ?

I n’y avait pas à dire le contraire, quand tout marchait bien par ailleurs, quand les actionnaires avaient été ramenés, que tous consentaient à reprendre leurs versements et que les nouvelles de Caron étaient des meilleures ; quand la confiance, en un mot, avait reparu chez tous, c'était lui, lui seul, lui. qui avait tout renversé, tout détruit, tout remis en question. Sans lui, sans ses lettres, sans son envoyé, il n’y aurait eu que des sujets de satisfaction de toutes parts.

Aussi faut-il lire la dépêche que Louis XIV lui écrivit en janvier 1669, et qui devait lui être portée par ce navire, le Saint-Paul, dont Colbert, dans l'assemblée du 45 décembre, avait annoncé le prochain départ. Une colère contenue, terrible, y roule de la première à la dernière ligne. On y sent éclater ce ressentiment qui sera plus tard la perte

de Montdevergue. Hélas! ce ressentiment du roi n'avait alors pas lieu de surprendre. L'assemblée des actionnaires était loin d’avoir donné ce qu'on avait cru.-Le 15 janvier, dernier délai pour le versement du 3% liers, s'était écoulé sans qu'on eût presque rien touché!

Cette lettre, certes, est d’une injustice criante, car on y voit que Louis XIV s'efforce de méconnaître comme à plaisir les difficultés imprévues auxquelles s'était butté Montdevergue, lui reprochant précisément de n'avoir pas accompli ce que ces difficultés l'avaient mis dans l’absolue impossibilité de faire, et ne tenant aucun compte des preuves d'énergie, d'activité et d'intelligence qu’il avait données. En dépit de son injustice cependant, elle n’en offre pas moins un intérêt historique de premier ordre. Vu qu'en dehors d’une preuve nouvelle de lâpreté réelle que le roi mettait à cette affaire de la Compagnie des Indes de 166%, elle sert encore à renseigner sur la façon dont Louis XIV se conduisait avec les agents dont 1l n’était pas satisfait.

Cette lettre, qu'on chercheraïit en vain dans la collection des documents sur ladministration du règne de Louis XIV, recueillis et publiés par Depping ou par Pierre Clément, est complètement inédite !, C’est une nouvelle raison qui nous engage à la publier in exlenso.

4. Archives col. du Minist. de la mar. et des col., fonds Mapacascar, Correspondance générale, (1642-1754), Carton C..

Voici d’abord comment y débutait Louis XIV :

Monsieur de Montdevergue,

Vos dépêches datées de l’isle Dauphine du 28 février

dernier 1668 ont esté icy apportées par celui que vous :

avez envoyé, et après avoir soigneusement lu et examiné ce qu'elles contiennent, ensemble toutes les relations qui ont esté envoyées à la Compagnie des Indes orientales que j'ay pris soin de voir exactement, je suis bien aise de vous faire sçavoir mes intentions sur tout ce qu'elles contiennent, ensemble sur la conduite que vous avez tenüe depuis votre départ des ports de mon Royaume. |

Je vous diray en premier lieu que je fus étonné d’abord que toutes vos lettres et les discours que vostre Envoyé a faits partout, dans les cours, dans les antichambres et par toute la ville, ne tendissent à autre fin qu'à faire connaître à tout le monde que tout estoit désespéré tant dans l’isle Dauphine que pour la Compagnie des Indes, ce qui avoit produit un si meschant effet que si je n'avois soustenu de ma puissante protection cet Establissement, cette double faute estoit capable de faire abandonner toutes choses, et par conséquent de vous laisser périr dans l’isle sans aucun secours. Je ne doute point qu'en lisant cecy vous ne connaissiez parfaitement l'embarras dans lequel vous nous aviez mis, et que vous ne preniez en bonne résolution de taire à l'avenir le désordre que vous connoistrez, affin de ne pas faire perdre le courage à tous ceux qui sont sous vous.

J'estois persuadé que la lecture que vous aviez faite de tous les voyages de ceux qui ont fait les découvertes des Indes orientales et occidentales, la résolution avec laquelle vous estiez party et l'importance, pour le bien

de mon service, pour l’advantage de mes sujets et pour. ma satisfaction mesme, de cette entreprise, pour l’exécution de laquelle je vous donnois la principale authorité, vous auroient donné assez de constance et de fermeté opiniastre pour surmonter les plus grandes difficultés ; mais jé trouve que la distance est grande entre la méditation et l'action, et je vous avoue que j'attendois de vous plus de ressource pour subsister dans un pays mesme désespéré, et je trouve de plus que ou vous avez dissimulé, ou vous n'avez pas assez clairement connu les causes des difficultés que vous avez rencontrées.

Par exemple, vous dites que vous n'avez trouvé dans l’isle que misère et rien de toutes les commoditez que l’on vous avait dict icy que vous y trouveriez.

Il ne se faut pas trop estonner si les relations de cette isle qu’on nous à données icy, ne se sont pas trouvées si véritables qu'il auroit été à désirer, mais vous ne vous estes pas apperceu, ou vous avez dissimulé que la véritable cause de vostre misère vient bien plus tôt de la malheureuse route que vous avez prise, qui vous à consommé une année entière de temps et de victuailles, de sorte que si vous aviez faict ce voyage en 4, 5 ou 6 mois de temps, comme il se pouvoit facilement, vous auriez eu des vivres en arrivant dans l'isle pour autant de temps, pendant lequel le désespoir causé par la crainte de la faim n'auroit pas pris à toute votre suite, et vous auriez plus sainement vu le moyen de diviser vos colons et les envoyer en divers lieux les plus commodes et les plus fertiles de l’isle, avec des vivres leur donnant le temps de cultiver la terre et d'en recueillir les produicts pour leur subsistance.

Vous vous plaignez de n'avoir rien trouvé pour faire subsister un si grand nombre d'hommes que vous aviez

“mis à terre, et vous attribuez ce manquement à la sté-

rilité du pays et à la maligne température du climat. Cela n’est pas fort extraordinaire de trouver un pays stérile, mais quand il auroit été le plus fertile du monde, il est constant qu’estant habité par des sauvages qui n’ont aucune connaissance de la culture de la terre, vous auriez facilement connu qu'arrivant dans un pays de cette qualité avec 12 ou 1,500 hommes, vos vivres étant consommés par la longueur du voyage, il ne fallait point s’estonner que vous n'y trouvassiez point suffisamment de vivres pour les faire subsister ; mais il y à bienlieu de s’estonner que vous n'en ayiez point envoyé une bonne partie dans le lieu d'où vous avez tiré du riz, puisque vous auriez épargné la voiture, et' de plus ceux que vous auriez envoyez pour s’y établir auraient eu beaucoup plus de facilitez d'en trouver pour leur subsistance que ceux que vous avez envoyez pour en acheter n'en ont eu d'en trouver pour le transporter.

Vous attribuez encores à la malignité de l’air et du climat les langueurs, les maladies, et le grand nombre de morts. L’on ne peut pas douter que le climat n’y ayt contribué. Mais pour peu de réflexion que vous fassiez à la qualité des corps de ceux que vous avez menez avec vous, qui sont presque tous misérables, à la longueur de vostre voyage, à la mauvaise nourriture, et à la grande différence de l'air et du climat, vous aurez clairement connu que quand mesme cet air n'aurait eu autre malignité que celle de la grande différence avec celuy de mon royaume, cette différence joincte aux deux autres causes suffisoit pour en faire mourir beaucoup.

Vous vous plaignez encore que le Fort-Dauphin est situé dans un pays stérile, ingrat, sablonneux, dans lequel mesme il n’y à point d’eau douce que par le moyen de quelques puits qui se font au bord de la mer et

dun estang qui séroit à demi-lieue, et en mesme temps vous demeurez d'accord que vous faites venir du riz de quelques autres cantons de l’isle, et que les baïes d’Anton-Gil et de Saint-Augustin sont situées en des pays beaucoup meilleurs, plus fertiles et plus agréables, et cependant je vois que vous estes demeuré un an entier depuis vostre débarquement jusques au jour de la datte de vos lettres dans ce pays si mauvais, si stérile et si ingrat, sans vous mettre en peine et sans faire aucune diligence pour aller vous-mesme occuper un de ces postes ou au moins pour y envoyer quelqu'un des officiers de mes troupes, avec une ou deux compagnies d’infanterie et une bonne partie de vostre colonie, veu que vous sçaviez qu'en l'occupation de divers postes dans cette isle consiste le plus grand advantage de mon service et le plus grand bien de la Compagnie.

IL n’est pas possible de se persuader que vous ayiez cru nécessaire de tenir ensemble toutes les troupes et tous les colons pour la sureté du poste, veu que vousmesme vous dites que le Fort-Dauphin n'est rien que quelques pièces de bois liées ensemble qui enferment un fort petit espace de terre et que vous n’y avez trouvé que trente hommes ; et cependant ce poste s’est maintenu jusques à présent en cet estat faisant la guerre à toute l’isle, en sorte que vraisemblablement vous pouviez établir encore trois ou quatre bons postes pour le moins et par ce moyen occuper l'isle entière ou en bonne partie.

Vous avez fort bien fait de faire la paix avec tous les pays circonvoisins, et je vous sçais beaucoup de gré d’avoir en cela changé la mauvaise maxime de ceux qui jusques à présent ont commandé dans cette isle. Mais je vous avoue que je suis surpris que lorsque vous avez esté obligé d'envoyer au-dedans du pays pour avoir des

bestiaux, vous n’ayiez point commandé partie des quatre compagnies d'infanterie qui sont auprès de vous.

En jugeant par ce commencement, il est aisé de s’apercevoir que cette lettre ne devait être qu'un long réquisitoire où les dépêches de Montdevergue seraient discutées pied à pied, retournées contre lui, et où Louis XIV s'était systématiquement proposé de fermer les yeux à tout ce qui pouvait être argué en faveur de son vice-roi.

On va voir, en effet, qu'il ne quittera pas ce ton d’accusateur.

Outre tous ces points qui regardent vostre conduite particulière, continue-t-il, je vous dois dire encores que je suis très mal satisfait de quelques changements de résolutions qui ont esté prises et exécutées, qui tendent à la ruine totale de la Compagnie, sans ressource, et à renverser tous les desseins que j'ai formez sur le succès de cette entreprise.

Le premier est d’avoir cassé les contrats faits avec les colons et d’avoir chargé la Compagnie de leurs gages et subsistance. |

Le second, d’avoir diverty l'argent comptant qui avait esté chargé sur les vaisseaux pour porter dans les Indes et d'en avoir payé en espèces leurs gages et leur subsistance.

Le troisième, d'avoir donné cours à l'argent dans l'isle.

Et le quatrième de n'avoir encore estably aucun conseil réglé dans l'isle, en sorte que toutes les affaires en sont conduites et réglées par voye militaire et par l'authorité du commandement que je vous ay confié.

Je ne veux pas croire que vous ayiez contribué à une si mauvaise conduite, qui ne peut avoir pour fin que la ruine entière et indubitable d'un dessein que Jay formé pour ma gloire et pour l’advantage de mes sujets.

Ceux qui ont pris la résolution de donner cours à l'argent doivent-ils s'étonner si les vivres deviennent chers, veu que les naturels voyant un si précieux métal duquel ils n'avaient aucune connaissance, ou s'ils en avaient, ce n'était que pour en donner et jamais pour en recevoir, voyant des gens pressés de la nécessité, qui n’ont ni la vertu ni la force de s’en garantir, qui n’ont autres recours qu'à trahir le dépost qui leur a été confié pour un plus grand dessein, et donner libéralement ce qui ne leur appartient pas pour leur subsistance, laquelle ils pouvaient avoir plus facilement et plus abondamment par beaucoup d’autres voyes ; il ne faut pas, dis-je, s'étonner s'ils vous ont fait acheter chèrement leurs vivres et denrées, et je ne peux pas m'empêcher de vous dire que vous courez grand risque de mourir de faim d’autant qu’ils s'imagineront toujours que vous avez beaucoup d'argent et qu'ils ne vous apporteront des vivres que pour satisfaire à l’envye que vous leur aurez donnée d'en avoir, et comme il paroît clairement que cette conduite leur a donné cette envye, laquelle vous sçavez estre insatiable, si elle augmentoit encore, vous courririez risque de voir joindre toutes leurs forces ensemble pour vous attaquer.

J'ai loué la résolution que vous avez prise d’establir la paix avec les peuples circonvoisins, mais comme la fin de toutes vos actions et de toutes vos résolutions doit estre en premier lieu la subsistance des peuples qui sont sous vostre conduite et en second lieu lestablissement de la Compagnie, comme vous n’auriez jamais

si

deub avoir recours et disposer des deniers qui ont esté confiez sur les vaisseaux pour les Indes, d'autant que n'ayant point esté destinez à cet usage, ils ne devaient jamais estre employez et que c'était un remède lequel non seulement ne pouvoit durer longtemps, mais mesme qui attiroit la ruine infaillible de la colonie, d'autant que les naturels ayant pris goût à ce métal, après avoir tiré ce que vous en aviez, ne vous apporteroient plus de vivres dans l'espérance de vous en faire trouver ; il valoit sans difficulté beaucoup mieux continuer la conduite que ceux qui ont commandé dans cette isle ont tenüe jusqu'à présent, c'est-à-dire de faire la guerre aux naturels puisqu'ils ont subsisté par ce moyen sans argent, et qu'il est impossible d'empêcher la ruine entière de la colonie si elle ne peut subsister qu'avec de l'argent. Vous voyez bien enfin qu'il y aurait à remplir un volume des raisons contre une résolution si préjudiciable à mon service.

Aïnsi le malheureux Montdevergue était blämé de tout ce qu'il avait fait. On ne prenait en aucune considération les circonstances inouïes auxquelles il avait eu à faire tête. On lui faisait justement un crime des ressources que, dans son génie inventif, il avait mis en œuvre pour parer aux difficultés que les gens qui lui avaient donné ses instructions n'avaient jamais eu eux-mêmes l'esprit de prévoir.

Aux reproches que l’on vient d'entendre en succédaient d’autres, qu'on est d'autant plus surpris de rencontrer sous la plume de Louis XIV qu’en somme il avait lui-même constamment {out fait au

monde pour se substituer à la Compagnie. Mais ils n’en seront pas moins un argument inattendu, pour tous ceux qui regardent avec raison le gouvernement civil et autonome comme le meilleur qui convienne aux colonies,

Je ne puis vous céler, poursuivait en effet le roi, s'appuyant ici sur les délations, les rapports et les contrerapports qui sont la plaie des gouvernements coloniaux, et auxquelles par une fatalité étrange la métropole accorde presque toujours d'autant plus de confiance qu'ils sont dirigés contre les agents les plus intelligents et les plus intègres, — je ne puis vous céler encores, disait-il, que beaucoup de relations et de discours particuliers venus de l’isle portent que vous n’avez laissé ny aucune authorité, ny aucune liberté aux directeurs dela Compagnie qui ont esté avec vous; qu'il ne s’est tenu aucun conseil ou que s’il s'en est tenu, vous avez fait prévaloir et exécuter vos sentiments; que vous avez mesmes souffert qu'en vostre présence les officiers des troupes ayent maltraité les directeurs, que vous avez disposé entièrement des effets de la Compagnie, et en un mot que vous vous estes servy de l’authorité que je vous ay confiée, pour disposer de toute chose à vostre volonté et pour déprimer entièrement les dits directeurs.

Vous pouvez croire que je n'ay eu garde d'adjouter foy à ces discours, n’y ayant aucune apparence que vous vous soyez oublié jusqu'à ce point après ce que je vous ay dit et ce que vous sçavez si bien estre de mes intentions à ce sujet.

Je veux croire plustôt que si la nécessité ou le besoin de toutes choses qui vous a pressé vous a porté à vous éloigner des règles estroites que vous avez deub tenir,

vous aurez restabli parfaitement les choses en l’estat quelles doivent être.

Vous aurez étably Le Conseil et tenu la main à ce qu'il s’assemble aux jours ordonnez.

Vous aurez laissé la liberté entière d'opinion à tous ceux qui le composent.

Vous aurez dit votre advis avec toute la modération nécessaire,

Vous aurez tenu la main et appuyé de lauthorité de votre caractère et mesme des troupes que vous commandez, en cas de besoin, les résolutions prises dans le Conseil.

Vous aurez tenu en crédit et en considération lesdits directeurs et aurez fait connoistre à tous ceux qui vous voyent, que toute la dépense que j’ay faite, les troupes et vostre personne mesme n’a esté choisie que pour les appuyer, les protéger et faire réussir leur commerce, et en un mot vous aurez usé comme un bon pè:e de famille qui fait et qui procure par toutes les voyes le bien de ses enfants, avec cette différence qu'un père de famille a une authorité égale sur tous ses enfants, et que vous ne devez avoir autre authorité que celle du commandement des armes, laissant le surplus aux directeurs et au Conseil dans lequel vous ne devez avoir que votre voix, et mesme à l’égard du commandement des armes, vous ne vous en serez SerVy que pour appuyer les décisions prises dans le Conseil et pour faire connoistre aux peuples, tant françois que naturels, que toute votre authorité n’est employée que pour le bien, l'advantage et le service de la Compagnie.

Cette longue -mercuriale était suivie d’un certain nombre d'ordres indirects; parmi lesquels on sera tout surpris d'en rencontrer un qui s’écarte lout

à fait de l'engagement implicitement pris dans l’assemblée des actionnaires, d'abandonner la colonisation de l’île Dauphine.

A l'égard de la conduite générale, ajoutait effectivement le roi, je veux croire que lorsque vous vous serez un peu reconnu, vous aurez donné toutes les dispositions qui peuvent dépendre de vous pour la changer, et pour cet effet que vous aurez divisé vos colonies, et j'espère d'apprendre par vos premières lettres que vous aurez occupé la baye d’Anton-Gil ou celle de Saint-Augustin, ou les deux ensemble.

Que vous aurez empesché la continuation du paicment de la subsistance et des gages à tous les colons aux despens de la Compagnie.

Que vous aurez pareillement divisé les troupes et qu'elles sont à présent occupées à se fortifier en divers postes, soit sur les costes de la mer, soit au dedans des terres.

Que vous aurez absolument empesché la continuation du cours de l'argent dans l’isle et que vous aurez tenu la main à faire retirer ou tout ou la plus grande partie de ce qui en à esté débité.

Que vous aurez excité et donné le moyen au sieur de Faye de recharger sur quelqu'un des vaisseaux de la Compagnie le reste des marchandises et de l’argent demeuré dans l’isle et s’en aller ensuite trouver le sieur Caron dans les Indes.

Que vous aurez facilité le voyage des deux vaisseaux qui sont partis au mois de juin dernier dans les mesmes Indes.

Et enfin que vous aurez travaillé avec application et en conformité de vos instructions à bien faire subsister et establir vos colonies.

Au cas que pour” quelque cause, prétexte ou occasion que ce puisse estre, les deux vaisseaux ci-dessus soient. encore dans les rades de l’isle lorsque vous recevrez cette: lettre, je veux qu'aussy tost vous les fassiez recharger : et partir pour les Indes sans perdre un seul moment de temps. Au surplus, au cas qu'aucun de ces points n’ayt point encore esté exécuté, je veux croire de votre zèle pour mon service que vous les ferez exécuter incessamment,

Enfin, bien qu'il n’eût usé jusqu'ici que de reproches, de récriminations et de blâmes sévères, n'osant pas pourtant terminer sa lettre sans faire miroiter, s’il y avait lieu, quelque récompense d’im-portance, Louis XIV finissait dans les termes suivants :

Pour vostre congé dont vous me parlez dans votre: lettre, je suis bien aise de vous dire que vous le prendrez quand vous le trouverez à propos et que le bien de mon service vous le pourra permettre ; et je seray bien aise que votre conduite soit telle qu’elle me porte à vous faire du bien à votre retour. Sur quoy il est bon que vous sachiez que j'ay donné le commandement de Dunkerque au sieur de Tracy, et ensuite le gouvernement du chasteau Trompette, d'autant qu'il a esté quatre à cinq années dans les isles de l'Amérique et dans le Canada, qu'il à estably là le commerce de mes sujets dans lesdites isles et chassé les Hollandois, qu'il a porté mes armes 200 lieues au dedans des terres du Canada, attaqué et vaincu les [rocquois et les a obligez de me demander la paix, et enfin que toute sa conduite a esté telle que j’en ay reçu beaucoup de satisfaction et mes sujets beaucoup d'avantages,

A l'égard des compagnies d'infanterie qui servent près de veus, je vous envoie les ordres pour licencier les deux compagnies dont les capitaines sont morts et pour réduire les deux autres à 60 hommes chacune. En cas que quelques soldats veuillent revenir en France (ce que vous devez éviter autant que possible) vous pourrez les faire embarquer sur les premiers vaisseaux qui s'en reviendront en France,

Je désire que vous donniez tous vos soins à sauver les vaisseaux de la Compagnie qui sont demeurés dans la rade du Fort-Dauphin et à les remettre en estat de pouvoir estre envoyés dans les Indes.

Ce qui ressort immédiatement de cette lettre, quand on cherche à en pénétrer l'esprit ou qu’on en serre les termes, c’est que tout en donnant carrière à son irritation, Louis XIV s'y arrangeait pour prendre ses distances et avoir, le cas échéant, la faculté de rendre Montdevergue responsable de tout.

On sent que, s’il y avait jamais des mécomptes, des échecs, des pertes, le roi avait voulu qu’on en tirât cette conclusion, non pas que ses desseins eussent laissé à désirer ou que son idée eût été mauvaise, inais qu'il avait été indignement trompé par son agent principal, que le coupable était Montdevergue et que tout le mal était venu de ce que làbas, ayant agi à sa guise, ce dernier avait con- Slamment méconnu ses instructions.

Colbert de son côté écrit à Montdevergue. — Sa lettre.,

Mais cette dépêche du roi n’était pas la seule que Montdevergue avait à recevoir au même moment. Elle était accompagnée d’une autre, qu’en sa qualité de président de la Direction générale de la Compagnie, Colbert avait cru devoir lui envoyer. Nous la donnerons, commé la précédente, dans son entier ; faisant ainsi encore beaucoup moins parce qu'elle est également inédite, qu’en raison des points historiques de différents genres qu’elle soulève t.

Dans le but d’exciter Montdevergue à déployer

1. Arch. col. du Ministère de la marine et des colonies, fonds MADAGASCAR, correspondance genérale, Carton C*. Cette dépêche, comme l’autre, n’a pas été transcrite dans les registres de la correspondance des ministres. (C’est pour cette cause sans doute qu'elles n’ont pas été connues de Pierre Clément.

LA GRANDE EXPÉDITION DE MONTDEVERGUE 285 tout le zèle possible, Colbert cherchait, dans sa: lettre, à lui faire comprendre combien Louis XIV désirait le succès de la Compagnie et celui de la colonisation de Madagascar, quelle chance par conséquent, il avait lui-même, en réussissant, d'obtenir des faveurs. Or les développements dans lesquels entre à ce sujet le grand ministre, sont une preuve irréfragable qui s'ajoute à celles que nous avons déjà produites de la passion dominante du roi pour ces deux entreprises.

Ce qui rendra cependant, à notre sens, cette dépêche tout particulièrement curieuse pour les historiens, c’est le ton d’obligeance, de politesse exquise, d’obséquiosité même, pourrait-on dire, qu’elle respire partout. Évidemment, — à moins, bien entendu, que Colbert n'ait, de parti pris, voulu atténuer le coup que les reproches et la raideur de Louis XIV devaient porter à Montdevergue, cette lettre est un démenti absolu aux écrivains qui ont accusé Colbert d’avoir toujours été de la dernière brutalité avec ses subordonnés.

Voici de quelle façon, en effet, Colbert écrivit à Montdevergue :

Monsieur,

J'ai receu toutes les lettres que vous avez pris la peine de m'escrire soit de la rade de Ténérif aux Canaries, de Fernambouc au Brésil, soit de celle de l'isle Dauphine, en datte du 1% mars de l’année dernière,

avec un mémoire de tout ce qui s'estoit passé alors dans votre route dans ladite isle.

Je vous diray au sujet de votre route que c’est un grand malheur que vous ayez esté obligé à vous détourner, veu que vous avez mis un an entier à un voyage qui vraisemblablement ne devoit durer que quatre mois ou au plus quelque chose davantage, et c’est asseurement de ce malheureux esgarement que sont provenues la plus grande partie des disgrâces qui vous sont arrivées, lesquelles je ne doute point que vous n'ayez réparées pour la plus grande partie depuis la datte de vostre lettre du 1% mars de l'année dernière,

Quant à ce qui s'est passé dans l'isle Dauphine depuis le jour que vous y estes arrivé jusques à celui de la datte de vostre dite lettre, vous trouverez la lettre que Sa Majesté vous a escrite un peu forte et qui vous fait bien connoistre tous les défauts qu'Elle a remarquez dans la conduite qui s’est tenue dans ladite isle, laquelle quand vous considérerez bien et avec des yeux désintéressez (comme vous devez faire), vous jugerez que ses sentiments sont fort justes, et tous ceux qui sont icy (qui ont envye de vous servir) espèrent bien que par le premier vaisseau qui arrivera, ils apprendront des choses qui leur en donneront le moyen, comme plus conformes à la conduite qu'Elle a toujours fait estat que vous tiendriez tant pour l’establissement ferme et solide à faire dans ladite isle que pour le commerce des Indes orientales.

Je suis bien aise de vous faire sçavoir pour vous informer. de la chaleur avec laquelle Sa Majesté poursuit ce dessein, que la ferveur des particuliers s’estant ralentie, Elle a redoublé à proportion cette chaleur, ayant mis encore dans la Compagnie deux millions de livres d'argent comptant pour la soutenir, fortiffier et augmen-

ter et ayant en même temps excité toute sa cour et tous les intéressez à continuer leurs paiements, témoignant plus de fermeté qu'Elle n’en à jamais fait paroistre pour aucune autre affaire, quoyque cette fermeté paroisse (comme vous sçavez) dans toutes ses actions. Vous voyez donc bien que vous pouvez luy rendre un très grand et très agréable service, et bien que l'exemple de M. de Tracy vous doive faire connoistre qu'elle ne laisse point de ces sortes de services sans récompense, je dois vous dire pour vostre consolation qu'il n’y a nulle comparaison du service que ledit sieur de Tracy peut avoir rendu dans les isles de l'Amérique et dans le Canada, avec celuy que vous pouvez rendre à Sa Majesté dans les deux establissements de l’isle Dauphine et du commerce des Indes orientales. Aussy vous pouvez estre asseuré que les mesmes raisons qui L’ont portée à le récompenser si bien et si advantageusement, La porteront à vous récompenser aussy à proportion de l’establissement que vous ferez, qui est tout ce qu'Elle désire de vous.

Le plus important point du service qu'Elle attend donc de vous estant de travailler solidement à l’establissement du commerce des Indes orientales, vous devez y employer tous vos soins et toute votre industrie, et vous appliquer particulièrement à donner aux directeurs de la Compagnie ét dans l’isle Dauphine et dans les Indes, toute l’authorité et faire en sorte que, non seulement ils paroissent satisfaits de vous par lé témoignage qu'ils en rendront, mais mesme qu'ils le,soient en effet, ce qui ne se peut, qu'en leur abandonnant toute celle qu'ils doivent avoir, et ne vous réservant le commandement des armes, et votre voix et vos conseils avec modération et sans envye de les faire prévaloir dans toutes les autres affaires.

IL est bien nécessaire que vous employiez vostre mesme application pour pousser et engager tout ce qu’il y a de François dans l’isle à la culture de la terre et à profiter de tous les autres moyens qu'ils peuvent avoir de ne pas périr de faim et de misère, et pour cet effet d’occuper dans l’isle autant de postes que vous jugerez à propos en vous rendant maistre de la plus grande étendue de terre qu'il vous sera possible.

Un autre point auquel vous devez aussy vous appliquer est de conserver soigneusement les vaisseaux et bastiments de mer que vous avez dans l’isle et d’envoyer dans les Indes tout ce qui pourra y estre propre.

La lettre de Sa Majesté vous instruisant de ses volontés à fonder, j’adjousteray seulement que pourveu que vous nous donniez les moyens de vous servir auprès d’Elle, vous ne devez pas douter que, comme nous en avons la volonté, nous ne le fassions en telle sorte que vous en serez content. Mais pour nous le faciliter, il faut que vous quittiez vostre esprit de l’isle Dauphine qui paroist dans vos lettres, et que vous repreniez celui que vous aviez en France.

Je suis, Monsieur, votre très humble et très affectionné serviteur, |

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