ACTE PREMIER, SCÈNE III
ANTONiN, après une seconde d'hésitation.
Vous étiez dans le vrai.
MARTHE
Et figurez-vous que j'ai dû discuter avec ce pauvre Albert qui ne s'était pas rendu immédiatement, lui prouver que cette union ferait précisément votre bonheur à tous deux... à elle, puisqu'elle trouverait dans votre autorité la direction d'esprit qui lui manquait encore... à vous, parce que sa grâce, sa beauté, son insouciante gaité, jetterait comme une note claire dans votre existence un peu trop sombre jusqu'alors.
ANTONIN
Évidemment... c'était bien raisonné.
MARTHE
Combien de savants qui n'ont pas eu le loisir de connaître Tamour à l'âge voulu — et vous étiez du nombre — se rattrapent là-dessus par la suite ! Eh bien, je vous évitais, moi, ce danger d'une jeunesse tardive, en vous offrant une petite femme, un peu frivole, un peu fantasque, et qui allait, pour un temps, vous donner toutes les illusions de la maîtresse. {Elle se lève.) Je suis sûre que pendant les premiers jours, dans la rue, en compagnie d'une aussi élégante personne, vous aviez comme l'impression d'être en bonne fortune.
ANTaMN
Un peu. Il y avait de cela.
MARTHE
Et maintenant, là, franchement combien de temps vous a-t-il fallu pour ramener les entretiens à un niveau plus sérieux et vraiment digne de vous?
44 LE SUPPLICb: DU SILENCE
ANTOMN, un peu embarrassé.
Mais... je...
MARTHE
Il est juste aussi de dire, mon cher, que vous avez été aidé dans votre tâche.
ANTONIN
Comment ?
MARTHE
Mais oui... Votre élection à l'Institut venant presque tout de suite après votre mariage... Quelle femme, devant un tel hommage rendu à son mari, n'aurait pas compris tout de suite que la vie lui imposait des devoirs spéciaux? J'aurais voulu être là, cachée, pour assister à la joie de Gabrieile, quand vous avez endossé pour la première fois l'habit à palmes vertes — Qu'est-ce qu'elle a dit?
Qu'il ne me pinçait pas assez dans le dos. (Se reprenant vivement.) D'ailleurs, elle avait raison.
MARTHE, surenchérissant.
Je n'en doute pas! Vous avez toujours eu le défaut de négliger votre mise. — Ah! mon cher... quand vous êtes venu me voir pour la première fois... cette redingote!... J'avais peur même que cet accoutrement d'un autre âge ne fût un obstacle insurmontable aux yeux de Gabrielle, et vous n'imaginez pas les précautions que j'ai dû prendre pour la première entrevue.
ANTONIN, riant.
C'est donc ça qu'Albert avait tenu à m'amener luimême chez son tailleur et à présider à Tessayageé