ESTAMPES JAPONAISES
Chez d'Héloé. Un hall; très haute et très curieuse tapisserie d'après Lancret, Gilles et Pierrots se poursuivante travers des parcs baignés de clair de lune, aspect fantomatique et charmant, meubles du dix-huitième siècle en bois de violette recouverts d'étoffes de tons morts. Sur une immense commode en marqueterie de bois de couleur, sur un cabinet italien à incrustations d'ivoire et différents meubles épars, rien que des objets d'argent, flambeaux, vases, statuettes et écuelles du plus pur style Louis XV. Çà et là, dans des aiguières du même métal, des iris blancs. La grande baie du milieu, drapée de transparentes étoffes bleuâtres, laisse filtrer dans le hall un jour de clair de lune, une pâle lueur de rêve où l'argent des bibelots met un éclat de givre, la blancheur des iris, un chatoiement de nacre entre ces tapisseries peuplées de Pierrots blancs.
D'Héloé est assis devant son bureau; à côté, sur une table, au milieu d'un tas de papiers, quelques livres : la Chambre blanche, d'Henri Bataille ; les Vies encloses, de Georges Rodenbach, et Fumeurs d'opium, de Boissière.
Entre en tourbillon, Mme Baringhel.
Mme Baringhel. — Ah ! je savais bien vous trouver... Oui, j'ai forcé la consigne, bousculé vos gens : il s'agit simplement de me sauver la vie.
D'Héloé. — M. Baringhel est jaloux ?
MU1* Baringhel. — Jaloux, et de qui, mon Dieu ! je suis une cérébrale, moi. mes adultères sont tous intellectuels, vous le savez mieux que personne; tenez, voilà même un de mes amants. {Elle désigne la « Chambre blanche », d'Henri Bataille.)
D'Héloé. — Oui. je sais. Pierre Louys, Henri de Régnier, Maeterlinck, vous les avez tous aimes. et même ce pauvre Oscar Wilde !
Mme Baringhel. — Ne m'accablez pas, je n'ai pas été la seule, d'ailleurs.
D'Héloé. — Oui, ce martyr a eu quelques saintes femmes, les Madeleines du vide.
Mm" Baringhel. — Oh! pouah! c'est un mot de revue : c'est indigne de vous, d'Héloé.
D'Héloé. — Je l'avoue, et quelle nouvelle perversion vous amène? Dans quelle nouvelle aventure me voulez-vous complice?
Mme Baringhel. — Comme vous me connaissez! Je suis amoureuse, mon petit d'Héloé... et devinez de qui?
D'Héloé. — De François de Curel?
Mme Baringhel. — Ah çà, vous me prenez pour Mme de Snobierre, amoureuse d'un homme dont e était hier la première, courtisan du si moi ! mais vous m'insultez.
D'Héloé, riant. — C'est vrai; il n'a pas eu une mauvaise presse.
Mme Baringhel. — Je vais vous éclairer. (EUe ouvre un volume élégamment gainé de vieille soie japonaise et lit très sérieusement ce passage.) « Une méchante vieille femme, au visage aigre comme du vinaigre, surprenant un moineau qui mangeait l'empois préparé pour empeser du linge, lui coupe la langue, et c'est une envolée comique des moineaux, fuyant à tire-d'ailes dans une bousculade de peur.
« .Mais, à côté de la méchante femme, il y a un bon ménage qui aimait ce moineau, et le mari <>t la femme s'en vont, criant dans les champs et les bois : « Qui a vu le moineau à la langue coupée ? Cher petit moineau, qu'es-tu devenu ? » Enfin, ils trouvèrent le pauvre petit blessé, dans la maison des moineaux, où la mère avait déjà pansé la llangue de son enfant, et où il était soigné avec amour par ses frères et sœurs. Oh! l'aimable accueil fait à ces bons vieux : Je père leur dansa la souzoumé-odori, la vraie danse des moineaux, et, quand ils partirent, on leur apporta une boite dans laquelle ils trouvèrent, à leur rentrée à la maison, un marteau, un marteau dont chaque coup miraculeux faisait tomber une pièce d'or.
« Or, la méchante voisine avait vu cela par la fenêtre. Elle obtient d'être invitée par les moineaux, se fait donner par eux une boîte dont
sort, lorsqu'elle soulève le couvercle, une collection de monstres cornus qui la mettent en pièces. » (Ad'Héloé, ahuri.) Eh ! bien, il me faut l'estampe représentant l'envolée des moineaux, l'estampe où le père moineau danse la souzoumé-odori. et celle où la vieille femme, au visage aigre comme du vinaigre, soulève le couvercle de la boîte aux monstres cornus î je suis amoureuse d'Hokousaï, il me faut des Hokousaï coûte que coûte, et vous devez savoir où cela se trouve, vous, des Hokousaï. (Scandant les mots.) Ho-kou-saï, je parle français, il me semble.
D'Héloé, qui lui a pris le livre des mains et le feuillette. — Hokousaï, par M. Edmond de Goncourt... au lendemain de Manette Salomon et de l'accueil au-dessous de zéro de la presse, ça devait arriver. (Lui rendant le volume.) Toujours antisémite ?
Mme Baringhel. — Antisémite... savez-vous de quoi vous avez l'air, ce matin, mon petit dHéloé ? Je vais vous faire bondir, je le sais, mais vous parlez comme une critique de Gaston Deschamps.
DHéloé. — En effet, vous êtes dure.
Mme Baringhel. — J'aime Hokousaï, parce que... les descriptions que je viens d'en lire m'ont surexcitée, affriolée, enthousiasmée. Ai-je attendu Manette Salomon pour aimer Oulamaro. dont mon cabinet de toilette est rempli? Il y a six jours que j'ai l'âme japonaise, et, ma foi, le
MADAME HARINGHEL 5
septième, je n'y tiens plus : où trouve-ton des Hokousaï ? Il y a des maisons qui doivent tenir cet article, en cherchant bien.
D'Héloé, entre ses dents. — Des Hokousaï pour femmes du monde... vous êtes allée chez Hayaschi ?
Mme Baringhel. — Naturellement, des albums de comédiens et de comédiennes, tant qu'on en veut, même une très belle série de maisons vertes presque aussi chères que des Gustave Moreau, d'ailleurs ; mais tout ça des Outamaro, et pas une scène d'Hokousaï, car c'est du fantastique qu'il me faut, je suis folle de fantastique. Lisez cela, cette description de palais hanté par les mauvais esprits, n'est-ce pas tout à fait délicieux, un conte d'Hoffmann illustré par un Hogarth japonais? (A d'Héloé qui se défend.) Vous l'entendrez. (Elle lit.) « Une salle éclairée par une lampe faite par un assemblage de fémurs au haut desquels une tête coupée crache de la flamme. »
D'Héloé, entre ses dents. — La suspension de la salle à manger de Péladan.
Mm° Baringhel. — Taisez-vous ! (Continuant de lire.) « Une salle qu'escaladent du dehors les branches d'un arbre à l'apparence d'ailes de chauves-souris. »
D'Héloé. — Oh! Montesquiou!
Mmï Baringhel, toute à sa lecture. — « Là, court, à quatre pattes, un squelette d'enfant au
milieu de femmes qui ont des mufles de boulebogues, deux ou trois dents leur saillant hors de la bouche, toutes avec les deux petites mouches au front des femmes de la noblesse. »
D'Héloé. — La Bodinière, un jour de conférence de Jules Bois ; charmant!
Mme Baringhel. — Et cela, sur des fonds de toiles d'araignées derrière lesquelles s'entrevoient vaguementdes visions d'êtres surnaturels, n'est-ce pas superbe?
D'Héloé. — .Oui, je vois ça dans une chambre à coucher, fleurs de cauchemar, et c'est celle-là que vous voulez"?
Mme Baringhel. — Celle-là ou toute autre, pourvu qu'il y ait des têtes coupées, des suicides, des tortures, des meurtres. Telle que vous me voyez, je suis hantée, obsédée de toutes ces angoisses et de ces apparitions : ce ne sont partout que femmes à tète de calebasse brandissant des écrans où se voient des crapauds, maris assassins exhibant des écrits qui se contournent en serpents, Japonaises assassinées exhalant leur esprit en forme de fumée, surmontées d'un masque qui grimace, et les fantasmagories des Cent contes, et le roman des deux jeunes frères Matsouwaka et Duméwaka, et les apparitions de Y Assiette rose, la jeune servante injustement soupçonnée, et l'histoire de Schoki, le tueur de diables! Oh ! avoir seulement l'estampe qui représente un chat monstrueux, vêtu d'une robe
et tenant par le cou un médecin, je crois vraiment que je suis tout à fait folle : cet Hokousaï m'a envoûtée, sûrement.
D'Héloé. — Oui, le bromure me paraîtindiqué. et M. de Goncourt est vraiment bien coupable.
Mm* Baringhel — Et la légende sur le prince Ogouri... Figurez-vous que...
D'Héloé. — Ne me la racontez pas, j'ai lu le livre ; vous êtes complètement intoxiquée, et je vois qu'il va me falloir m'occuper de vous très sérieusement... J'en ai vu justement un dernièrement, oui, un Hokousaï, chez un brocanteur de la rue des Martyrs... oh! très haut, passé le boulevard extérieur.
Mme Baringhel. — Le numéro ?
D'Héloé. — Oh ! je n'en sais rien encore, mais vous avez votre voiture, je vais avec vous.
Mme Baringhel. — Mais vous êtes un amour; vous venez, vraiment ? Est-elle au moins fantastique, votre estampe?
D'Héloé. — Fantastique! je vous crois : c'est une scène de sabbat.
Mm8 Baringhel. — De sabbat, et cela représente ?
D'Héloé. — Mais deux sorciers japonais, ni plus ni moins, en costumes de Samouraï, très enchevêtrés de sabres, d'armures et de lanières de bronze, l'air de deux crustacés.
M,ne Baringhel. — Oui, le sonnet de Hérédia.
D'Héloé. — Et à leurs pieds, devant eux, sur
un terrain couleur prune, une bataille de grenouilles.
Mme Baringhel. — Des grenouilles ! Moi qui les adore...
D'Héloé. — Oui, je sais, tout un conciliabule grouillant, rampant et sautelant de ventres flasques, de cuisses grêles et de dos granuleux.
Mme Baringhel. — Ah ! vous me mettez l'eau à la bouche; il y en a combien, de ces bestioles?
D'Héloé. — Une trentaine au moins, et des vertes, des rougeâtres, des bleues même, toutes horriblement tachetées et marbrées, une vraie décomposition mouvante de grenouilles-taureaux et de crapauds monstres.
Mme Baringhel. — Ah ! je défaille ! et tout cela s'escrime et remue !
D'Héloé, bas à lui-même. — Quelle hystérie. (A haute voix.) Si cela remue? Mais cela combat.
Mmc Baringhel, pâmée. — Combat?
D'Héloé. — Armés de roseaux verts et de flèches d'eau.
Mme Baringhel, hypnotisée. — D'eau.
D'Héloé. — Tandis que dans le fond tendu de toiles d'araignées...
Mmo Baringhel. — Je les reconnais.
D'Héloé. — Surgissent de fantômales et diaboliques visions.
Mme Baringhel. — En gris sur noir, les visions?
D'Héloé, mystérieusement. — En gris sur noir, vous l'avez dit.
Mmï Baringhel. — C'est sa signature même, et elles représentent, ces visions ?
D'Héloé. — Que sais-je? des diables à tête d'éléphant, d'autres à bec de poule.
Mme Baringhel, mourante. — De poule !
D'Héloé. — Et partout des déploiements d'ailes onglées et griffues avec, je m'en souviens, dans un angle, une araignée gigantesque, une araignée à tête de pieuvre, au corps pustuleux de crapaud.
Mme Baringhel, comme en rêve. — « Ayant un chapelet de crânes d'hommes autour d'elle. (Ouvrant le livre.) Une araignée montrée à la lueur de la torche de Yoritsauné a pénétré dans sa caverne. » Voilà le passage, page 78, lisez vousmême... Alors, nous partons?
D'Héloé. — Oui, puisque vous le voulez; mais ce sera une déception, car les plus belles estampes sont celles qu'on se figure peintes par soi-même à travers les descriptions enthousiastes des livres; encore une journée que m'aura fait perdre M. de Goncourt.
Mme Baringhel. — Vous dites ?
D'Héloé. — Que vous ne l'achèterez pas,, cette estampe; je vous connais, vous avez trop voyagé sur le récit que je vous en ai fait
Mme Baringhel. — Vous avez dit ?
D'Héloé. — Voyagé. C'est le dernier cri de l'enthousiasme, mais pas du style de M. de Goncourt.