GRENOUILLES D'ART
Dans un coupé, d'Héloé,Mm' Baringhel, coupé tout capitonné de satin réséda.
D'Héloé. — Je l'aurais parié. Elle ne vous a rien dit, cette estampe. Une fois que vous l'avez eue en main, n, i, ni, ça été fini, votre enthousiasme est tombé comme une pièce de Y Œuvre.
Mme Baringhel. — C'est votre faute aussi : vous m'aviez fait un tableau de ces grenouilles, et puis d'abord elles n'étaient pas d'Hokousaï.
D'Héloé. — D'Hokousaï, qu'en savez-vous?
Mme Baringhel. — Ce que j'en sais? je n'ai pas eu le choc, çà me suffît, mes pressentiments ne me trompent jamais. Si elles avaient été d'Hokousaï...
D'Héloé. — Vous les auriez achetées? Allons donc, je vous connais, beau masque. Vous êtes de l'école de Ylris noir.
M"" Baringhel. — Qu'est-ce que ce galimatias, Ylris noir; allons, expliquez-vous?
D'Héloé. — L'Iris noir, c'est, comment vous dirai-je cela? c'est le symbole, ma foi, oui, de votre cas. Une frénésie d'imagination, une effervescence de convoitise qui s'attaque à tout, rêve toutes les audaces, et quand il s'agit de réaliser, adieu paniers, vendanges sont faites; vous êtes quelques-unes de ces écoles-là maintenant, et vous avez même vos poètes..., des livres pour célébrer, exalter votre cas; un joli service que rendent à la société les auteurs qui vous chantent !
Longs pétales de soie et calices funèbres. Je suis fier, fiers iris noirs, fervent de vos ténèbres. Thyrses de crêpe éclos jadis aux bois dormants, Vous êtes délicats, monstreux et charmants. Fleurs d"ombres à la fois hautaines et subtiles. La chasteté du mal vit en vos cœurs hostiles.
Les connaissez- vous, ces vers ? et croyez-vous que le monsieur qui les a commis soit un fervent de la repopulation ? Parole d'honneur, c'est presque du Montesquiou, oyez plutôt :
Un éternel défi jaillit de vos corolles
Et je vous vois, iris, fleurir en auréoles
Les tempes de ceux-là qui, désirant toujours,
Ne consentent jamais, fleurs des vierges amours
Ou de sottes amours î
Ceux-là qui, désirant toujours, ne consentent jamais. Vous devriez vous commander une capote de ces fleurs-là, chère amie, c'est tout à fait là guirlande qu'il vous faut. Ah ! vous êtes gaies,
dans la confrérie, et nos petits-neveux auront de jolis cinq à sept pour peu que vous fassiez école.
Mme Baringhel. — Alors, nous avons tort de rester honnêtes femmes? Alors, vous nous cherchez querelle, parce que nous n'avons pas d'amants?
D'Héloé. — Pas d'amants, vous, mais vous avez une alcôve dans le cerveau ! Pas d'amants, vous, mais vous forniquez cérébralement avec dix hommes par jour. Vous êtes perpétuellement en humeur amoureuse, vous péchez même avec des grenouilles !
Mme Baringhel. — Des... des grenouilles !
D'Héloé. — En imagination, car dès qu'il s'agit de réaliser le moindre de vos caprices, plus personne, oh ! cela, c'est réglé comme un papier à musique, plus personne au rez-dechaussée. Il y a des jours où je vous crois d'origine belge.
Mme Baringhel — Belge ! vous m'insultez, maintenant.
D'Héloé. — Non, mais vous m'avez tout l'air d'avoir un aquarium mental et une âme sous-ma rine, comme M. Rodenbach; vous êtes la femme de tous les madrépores cérébraux, pour parler le jargon du jour, et avec ça, pas plus de tempérament qu'une nappe d'autel, ce qui est bien belge, bien béguinage flamand et dentelle de Bruges. Voyons, avouez que vous l'avez, vous
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aussi, la bonne carte transparente que tout poète belge a dans le cœur.
Mme Baringhel. — Vous voulez que je descende "?
D'Héloé. — Non. nous ne sommes pas encore arrivés devant la modiste, car vous la commandez, n'est-ce pas ? la petite capote aux iris noirs; vous ferez bien ça pour moi?
Mme Baringhel. — Comme vous êtes mal élevé, mon cher; vous avez donc bien à cœur de me faire regretter les quelques heures passées ensemble ?
D'Héloé. — Moi, non, mais je suis tenace, et l'iris noir me parait être tout à fait la fleur de votre âme aquatique et lunaire, car lètes-vous assez aquatique ?
Mme Baringhel, — Aquatique !
D'Héloé. — Voyons, chère Ophélia des salons, n'êtes-vous pas officiellement, de par le Paris dont on cause, la dame aux grenouilles, comme le cher comte est l'homme aux chauves-souris?
Mme Baringhel. — La dame aux grenouilles...?
D'Héloé. — Voulez-vous que nous en fassions le compte? Combien de Carriès dans votre salon ?
Mme Baringhel. — Oh ! pour deux malheureux grès tl animés !
D'Héloé. — Deux grès, ce pullulement de bêtes sautelantes et ventrues qui fait de votre boudoir un cauchemar de morphine! vous avez déjà cinq
Carriès, et je ne parle pas de celles de Lachenal. Ah ! vous l'avez le goût de la pustule !
Mme Baringhel. — Je vous conseille de me les reprocher ; qui est-ce qui m'a conduite à Malakoff ? est-ce que c'est moi qui ai été le découvrir votre faïencier de banlieue, et ses insidieuses poteries d'une si singulière douceur au toucher ?
D'Héloé. — Les poteries peau de femme, peau de blonde, d'un vert gris d'eau morte; vous êtes-vous assez longtemps arrêtée autour, lors de notre première visite? J'ai vu le moment où vous alliez les appeler Roméo.
Mme Baringhel. — Et vous qui en avez deux dans votre chambre, est-ce seulement pour le plaisir des yeux ?
D'Héloé. — Prenez garde ! Voilà des soupçons qui vous condamnent, vous avez trois peaux de femme dans votre cabinet de toilette, sans parler de la fameuse grenouille en bronze, qui n'est pas de Lachenal, celle-là.
. Mme Baringhel. — Mon seau à charbon ! si vous incriminez maintenant mes ustensiles de chauffage.
. D'Héloé — J'ai dit de toilette.
.M'"e Baringhel. — Il faut que vous me gâtiez tous mes plaisirs. Oh ! ce grand jardin de Lachenal avec ses vieux arbres enguirlandés de roses blanches, j'avais gardé un si bon souvenir de cette journée à Châtillon. Ai-je assez marché bon jeu, bon argent, en enfant que je suis, sur
les deux Marabouts de faïence posés en sentinelles à l'entrée de la pelouse, et votre joie à vous, votre joie de gosse en me montrant les chouettes de grès jaune posées à même le gazon, toute cette sarabande de sabbat qui nous amusa tant, il faut donc que vous me la reprochiez aujourd'hui, la bonne joie d'écoliers en vacances que nous avons eue ce jour-là. Mais si j'ai chez moi tout un conciliabule de grenouilles Lachenal, votre faute, à vous, tentateur que vous êtes, et si je n'avais vu chez votre céramiste tous ces rampemements bleu céladon, je n'aurais pas aujourd'hui cet aquarium mental dont vous me faites un crime, Méphisto de fwe o'clock tea que vous êtes, car l'êtes-vous assez, Méphisto de fwe o'clock tea, si je suis, moi, une Ophélia de salon! Mais si j'ai maintenant le goût du baroque et du bizarre, c'est à vous que je le dois.
C'est comme chez cette peintresse où vous m'avez conduite un jour, là-bas, au diable-vauvert, derrière la rue de l'Éperon, vous savez bien, dans ces vieux bâtiments Louis XIII au fond de trois cours reliées entre elles par des grilles avec de l'herbe entre les pavés et des lucarnes énormes dans les toits ? Était-ce assez impressionnant, cet atelier où tout était en faïence, les fruits, les fleurs, tout ce qui se mange et tout ce qui se respire.
Ah ! il y en avait là, des transparences de jade, des prismes de verreries et des lueurs de cuivres !
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Quelle copie pour un symboliste, que de coquemars et que de chaudrons, que de Bouddhas et de cornues : c'était l'antre de la sorcière, et tous ces fruits vernissés et miroitants, courges, piments, aubergines violettes, tomates et melons d'eau accrochés pêle-mêle avec des harengs saurs et des vrais oignons crus ; j'en ai eu l'obsession pendant plus de trois semaines.
Et les tableaux de la dame peintre donc, des déesses vert-de-gris dans des effeuillements de fleurs pâles, des iris noyés dans des eaux lunaires, des faces de Christs apparues entre des feuillages roux et des grenouilles, des grenouilles partout, à croire qu'elle en était la mère ; si vous croyez que c'est un talent sain et rassurant pour un pauvre cerveau comme le mien, que la vision d'une femme qui se nourrit de fruits de faïence et découvre des têtes coupées dans les fleurs !
Mais, misérable que vous êtes, vous m'avez même fait acheter là mon tableau des cinq grenouilles, celui de mon petit salon. Il est très joli d'ailleurs.
D'Héloé. — Si vous me reprochez maintenant les seuls bibelots de choix que vous possédez.
Mme Baringhel. — Mais, monstre que vous êtes, où ne m'avez-vous pas conduite? Mais vous m'auriez menée à la Messe noire si la fantaisie vous en eût passé par la tête, et c'est vous qui m'accablez aujourd'hui avec votre scie de Ylris noir !
D'Héloé. — Pardon !
MM Baringiiel. — Si je vous avais laissé faiiv. vous m'auriez amené des lutteurs, et j'aurais eu chez moi des séances de nudités plastiques, comme M"" Viane de Sergy.
D'Héloé. — Je vous ferai observer..;
Mme Baringhel. — C'est comme Rops, vous avez voulu me faire acheter des Rops. Si vous l'avez oubliée, moi j'ai encore présente à la mémoire notre équipée de l'autre hiver sous la neige floconnante, les pieds transis et l'onglée aux doigts, à la recherche de ce vieil éditeur d'eaux-fortes prohibées, rue Visconti, je crois, au plus noir et au plus étroit du faubourg.
D'Héloé. — Vous vous y êtes assez amusée, hein ! dans le magasin du vieux.
Mm' Baringhel. — Oui, parlons-en, une tanière, presque une étable, cette échoppe enfumée avec ce poêle qui ne tirait pas, et ces encombrements de cartons et de livres empilés sur les meubles; on n'y voyait pas clair, chez votre empoisonneur d'imaginations: j'ai encore le rouge au front de tout ce qu'il nous a montré.
D'Héloé. — En effet, il y avait là quelques eaux-fortes vénéneuses, mais ce n'esl pas faute d'insister qu'il s'est décidé à sortir les Rops de ses cartons. Etiez-vous assez excitée !
M.m Baringhel. — Si l'on peu! dire ! Sans compter que sans moi. il n'aurait rien montré malgré la lettre que vous lui avez exhibée et
dont il mit dix minutes pour vérifier la signature. Ah ! l'accueil fut cordial : je vous conseille de vous en vanter.
D'Héloé. — Parbleu, le vieil Exili s'y connaît, nous n'avions pas des têtes d'acheteurs.
Mme Baringhel. — Parlez pour vous, ai-je assez marchandé la fameuse Diabolique; celle de la Tentation de l'anachorète au désert?
D'Héloé. — Oui, vous l'avez trop marchandée, aussi vous ne l'avez pas eue.
Mme Baringhel. — Insolent. — Il n'a pas été arrêté depuis, votre homme? il est toujours rue Visconti ?
D'Héloé. — Oui, vous désirez y retourner?
Mme Baringhel. — Si j'étais sûre qu'il ait tou jours l'eau-forte (Regardant la montre.) Il est quelle heure ? cinq heures. (^1 d'Héloé.) Le numéro, rue Visconti ?