EAUX-FORTES
Chez M"M Baringhel. Petit salon en rotonde tendu de velours vert réséda décoloré au vaporisateur. Ce sont, dans les miroitements de l'étoffe, de hautes gerbes de boules de neige et de glaïeuls blancs mêlés: meubles en laqué blanc, cannés en or vert; sur les consoles de marbre, des grands vases de cristal remplis de glaïeuls blancs et de boules de neige; un paravent de pékin blanc et jaune à petits carreaux de glace dans le haut enveloppe, à demi déplié, une chaise de repos Empire. .Mme Baringhel y est nonchalamment étendue en jupe de satin blanc et corsage de dentelles d'or; un chat de faïence de Menton est couché à ses pieds; sur un petit guéridon Louis XVI à portée de sa main, tout un grouillement de grenouilles de faïence et de bronze, des Lachenal et des Ringhel. Deux énormes crapauds de Carriès, deux horribles grès pustuleux se chauffent au coin de la cheminée; un autre rêve accroupi à l'angle de la baie Window, une large fenêtre à guillotine ornée de rideaux Liberty jaune citron; deux autres bestioles, toujours de Carriès, hideusement géantes, rampent
à travers l'appartement sur le tapis de velours ras presque blanc. Çà et là jetées, des peaux d'ours et de chèvres de Mongolie pêle-mêle avec des coussins de velours jaune brodés de feuilles de myrte. A la portée de la main de Mma Baringhel, un immense carton à estampes : une invraisemblable soie japonaise violet pâle et argent le recouvre; le cadran de la petite pendule d'albâtre du plus pur Louis XVI, un petit temple de l'Amour, marque trois heures.
Mme Baringhel tient à la main, recouvert en moire gris perle, le dernier volume de Paul Hervieu, le Petit Duc. Entre en coup de vent la marquise d'Héfleuron, costume tailleur en drap bleu, petit paletot sac à brandebourgs de vieil argent brodé de rose, et larges boutons de malachite sur corsage tout en dentelle de vieil argent, immense chapeau de feutre noir tout fanfreluche de failles bleu marine et bleu pervenche habilement mêlées. La marquise et Mme Baringhel ont toutes deux les cheveux teints de nuance aubuvn et les yeux faits à l'antimoine.
Marquise d'Héfleuron. — Comment ! pas encore prête !
Mm0 Baringhel, nonchalante. — Ah ! c'est vous, chérie! Prête, oui, je suis levée, vous voyez bien.
Marquise d'Héfleuron. — Il ne manquerait plus que cela ; mais vous ne venez pas dans cette tenue-là à la Bodinière, que je sache ?
Mme Baringhel, comme en rêve. — A la Bodinière !
Marquise d'Héfleuron. — Mais oui, à la Bodinière. Maurice Lefèvre y reprend aujourd'hui
ses conférences sur la Chanson ; songez si la salle sera pleine. Voyons, d'où sortez-vous? C'était chose convenue depuis jeudi.
M"'e Baringhel. ■ — La première nouvelle. Mais est-ce bien prudent de s'aventurer dans ces endroits-là, un jour de réouverture : les coups de grilles et les coups de clés y pleuvent depuis quelque temps.
Marquise d'Héfleuron. — Mais c'est justement là l'attraction ; l'intrigue est dans la salle comme dans les revues bien faites. Voyons, rassemblez un peu vos esprits. (Tirant un élégant carnet de cuir de Russie blanc.) D'ailleurs, j'ai mon block-notes qui en fait foi : voilà le programme de notre après-midi d'aujourd'hui : de trois à quatre, aller à la conférence de Maurice Lelevre, reprise de ses causeries sur la Chanson galante du dix-huitième siècle, et, de quatre à cinq, aller voir le portrait de M"ie X... à l'expositiou du cercle...
Mme Baringhel. — De la rue Boissy-d'Anglas, oui, je me souviens, j'avais tout à fait oublié.
Marquise d'Héfleuron. — Je le vois, ah ! vous auriez un beau succès d'entrée avec cette robe de mariée.
Mme Baringhel. — Mariée de circonstance avec ce corsage jaune. Oui, ma bonne chérie, totalement oublié, et pourtant je savais bien que j'avais quelque chose à faire, j'y songeais même tellement que je me suis endormie.
Marquise d'Héfleuron, regardant le livre. — Sur du Paul Hervieu.
Mme Baringhel, étonnée. — Du Paul Hervieu Tiens, oui, je croyais que c'était du Vandérem.
Marquise d'Héfleuron en riant. — Vous avez le réveil aimable pour vos amis.
Mme Baringhel. — Oh ! pardon, j'ai l'air un peu somnolent, n'est-ce pas?
Marquise d'Héfleuron. — Oui, assez, et les yeux tirés d'une femme qui a mal dormi, d'une qui a trompé son mari avec un fort de la Halle, comme dirait Octave Mirbeau, décidément dur pour vos petits amis.
Mme Baringhel. — Mes petits amis, lesquels ?
Marquise d'Héfleuron. — Mais Séon, Armand Point, Osbert, les artistes de l'âme, ceux que vous receviez à vos mercredis soir, l'année dernière.
Mme Baringhel, avec un geste d'insouciance. — Oh ! l'année dernière ! (S'asseyant brusquement sur le bord de sa chaise de repos.) J'ai mieux cette année , j'ai lâché toute la Petite Classe et je suis revenue aux Grands Maîtres.
Marquise d'Héfleuron. — Gustave Moreau, Whistler et Gandara; il y a aussi l'école anglaise et notre cher Vélasquez. Ça n'est pas immuable avec vous, et c'est même là le charme de vos prédilections.
Mmo Baringhel. — Ne faites donc pas votre d'Héloé. Oui, je suis fière de changer d'avis, car
il n'y a que les bêtes qui ne changent pas ; néanmoins, pour celui-là, je n'ai jamais eu ni de hauts ni de bas. (Mystérieusement.) Reconnaissez-vous ce carton? (Montrant V album revêtu de soie violette.) Non! eh bien! moi, me reconnaissez-vous, ne me trouvez-vous pas aujourd'hui un air?
Marquise d'Héfleuron, se reculant pour mieux la regarder. — En effet, vous avez l'air joyeux, mais l'air de joie contenue de quelqu'un qui a fait un mauvais coup.
Mme Baringhel, éclatant. — Un mauvais coup, dites le plus beau des coups, ma chère, car je l'ai enfin, oui, je la possède, et bien à moi, mon fa u -forte.
Marquise d'Héfleuron. — Quelle eau-forte ?
Mme Baringhel. — Mais mon Félicien Rops, ma'fameuse eau-forte de la Tentation, celle qui manquait à ma collection des Erotiques et j'ai maintenant la série complète; voulez-vous la voir?
Marquise d'Héfleuron, interloquée. — Les Erotiques, j'aime autant... non.
Mme Baringhel. — Parce que nous sommes en carême, quel enfantillage! D'abord, elle est très montrable, et puis tout dépend de l'intention qu'on y attache : il n'y a rien de malsain en art.
Marquise d'Héfleuron. — Ça, c'est une théorie.
Muje Baringhel. — C'est celle des grands esprits, et puis il n'y a de gênants que les Diaboliques dans Rops ; les Erotiques sont très sorta-
blés, non, à moins que... non, c'est moi qui me trompe, ce sont les Diaboliques qu'on peut montrer en toutes saisons, et ce sont les Diaboliques que j'ai enfin complètes, voyez plutôt cette Tentation. (Elle ouvre brusquement le carton.)
Marquise d'Héfleuron, reculant. — Non vraiment, Nina, je ne sais.
Mme Baringhel. — Mais je vous assure que c'est beau comme du Goya et plus pudique que du Jules Lemaître.
Marquise d'Héfleuron. risquant un œil. — En effet, c'est très beau, très terrible surtout.
M""- Baringhel, triomphante. — Quand je vous le disais!
Marquise d'Héfleuron. — Les noirs sont superbes et il y a des gras, mais je ne saisis pas bien la composition.
M"" Baringhel. — Comment, vous ne voyez pas l'anachorète? L'air d'un vieil ivoire dans son froc à plis droits, cette face décharnée et visionnaire d'ascète, et les beaux jeux de lumière sur son crâne.
Marquise d'Héfleuron. — Oui, en effet; mais que fait-il entre les jambes de cette statue géante de César? la tète appuyée juste à mi-torse de cette figure de cauchemar...
M11' Baringhel. — La figure laurée d'or qui ricane derrière lui, mais c'est le démon en personne, le Grand Seigneur, comme l'appellent les grimoires, voyez. Quoique très réelle, la silhouette
colossale se perd dans la fumée, et le croissant de la lune qui s'effile de chaque côté de sa tête en deux cornes, est assez trouvé? Cela est vraiment d'un artiste.
Le diable assiste à la tentation du moine et l'enveloppe tout entier de son ombre : on n'est pas plus génial.
Marquise d'Héfleuron. — Et ces deux bêtes hideuses accroupies devant le saint, l'une jouant du théorbe et l'autre de la flûte! Dieu me pardonne, pustuleuses et ventrues, ce sont...
Mme Baringhel, extasiée. — Deux grenouilles, ma chère; deux flasques grenouilles musiciennes et qui doivent chanter à ce pauvre ascète d'autres proses que des oremus; regardez bien le mouvement de soupape de leurs goitres et l'impudicité offerte de leurs ventres. Comme on sent bien là deux bêtes de luxure!
Marquise d'Héfleuron,, hypnotisée. —En effet. Mme Barevghel. — Je vous l'avais dit, c'est on ne peut plus impressionnant ; ces deux bêtes-là sont enchantées, tout à fait infernales ; un geste, un mouvement de lèvres du grand spectre debout derrière le saint, elles vont danser le pas de Salomé pervertissant Hérode et, pour ma part, je parierais que l'une est Hérodias et l'autre la reine de Saba.
Marquise d'Héfleuron. — Quelle imagination vous avez !
M"10 Baringhel. — Oh! de l'intuition tout au
plus, et là-bas, dans le fond, au pied de ces colonnes de vieux temple, confortablement assis sur des bancs en hémicycle, les pattes écartées et dressant haut la tête, vous les avez remarqués? Marquise d'Héfleuron, très rouge et à voix très basse. — Oui, oui, oui.
Mme Baringhel. — Les mêmes qu'au musée de Naples avec les deux ailes de coq battant à la naissance du cou !
Marquise d'Héfleurov. — C'est monstrueux, et vous osez dire pudique comme du Jules Lemaître.
Mme Baringhel. — Classique, j'ai voulu dire classique, c'est on ne peut plus classique : les impératrices romaines en portaient en colliers ; on en trouve même sur les tombeaux; les anciens n'y attachaient aucune importance, et puis ce sont des spectres, ma chère, des ombres, des apparences faites pour terrifier le pauvre homme et non pour l'inciter à quoi que ce soit de mauvais.
Marquise d'Héfleuron. — Quelle étrange tentation pour un moine que cette sérénade de grenouilles dans un cercle de...
Mme Baringhel. — Phallus, vous pouvez le risquer, le mot est courant dans tous les musées ; il y a pourtant un détail équivoque, là-bas, dans un coin, vers la gauche.
Marquise d'Héfleuron, de plus en plus rouge. — Où cela ?
Mme Baringhel. — Cette autre grenouille accroupie, vue de dos devant une espèce de bestiole-fantôme, comme une rainette monstrueuse et transparente, une grenouille exsangue, les deux pattes de devant tendues vers le ciel, dressée, comme en extase, sur celles de derrière.
Marquise d'Héfleuron. — Oui, mais je ne saisis pas, je ne vois pas bien le symbole de ce groupe.
Mme Baringhel. — Vous ne saisissez pas?... «•'est une tentation, ne l'oubliez pas. (Mystérieusement, à l'oreille de la marquise.) Lesbos...
(Un silence. La demie sonne à la petite pendule d'albâtre.)
Marquise d'Héfleuron. — Trois heures et demie... nous avons manqué la Bodinière.
Mme Baringhel. — C'est partie remise. Désirezvous voir les autres eaux-fortes?
Marquise d'Héfleuron. — Puisque nous y sommes.
(Ces dames continuent à feuilleter la série du carton.)