‹ Madame BaringhelChapitre 15 sur 35 · SOIRS DE VILLES D'EAUX · texte numérisé non relu

SOIRS DE VILLES D'EAUX

A Luchon, sur la terrasse du Casino, le soir de la bataille des fleurs. Il est neuf heures et demie. Mm# Baringhel, la marquise d'Héloé, alias Lucy Tenner, d'Héloé, Chasteley et d'Enavan, achèvent de dîner. Sur la table, garniture d'iris bleus et de bruyères de montagnes, bougies surmontées de petits abat jour roses, éclairage discret favorable au teint de ces dames.

Mme Baringhel, en batiste blanche à larges rayures mauves, corsage tout en entre-deux de valenciennes sur transparent mauve ; la marquise en batiste jonquille à gros pois blancs, sur transparent rose, petit collet de soie changeante avec ruches de fleurs naturelles : immenses chapeaux de dentelles blanches empanachées Je plumes noires; ces messieurs en smoking. Ces dames ont obtenu un premier prix à la bataille des fleurs; Chasteley une bannière d'honneur.

Mme Baringhel, à Chasteley. — Alors vous ne boudez plus Luchon ?

Chasteley. — La petite fête d'aujourd'hui m'a réconcilié; oui, c'était très réussi.

Marquise d'Héloé. — Et puis, ils vous ont dé-

cerné une bannière... on vous a pris par votre côté faible... Ah! vous pouvez vous vanter de l'avoir, vous, la bonne dose de vanité.

Chasteley. — Ai-je démérité? Vous avez vousmême applaudi à mes orchidées...

Mme Baringhel. — Oui, vous étiez très joli, mon petit Chasteley, c'a été une rentrée triomphale.

Marquise d'Héloé. — A cela presque vous avez défilé comme une cocotte, seul dans votre corbeille de fleurs... Ah! vous ne manquez pas d'aplomb !

D'Enavan. — Si vous lui cherchez tout le temps querelle...

D'Héloé. — Oui, laissez-le manger.

Marquise d'Héloé. — Il a fini.

Chasteley. — Alors, c'est une guerre déclarée?

Marquise d'Héloé. — Absolument. Voilà deux étés que vous vilipendez le pays dans les feuilles, et aujourd'hui vousy revenez la bouche en cœur, parce qu'on est assez bête pour vous y donner une bannière, ce chéri! vous croyez que tout est oublié... Non pas, votre campagne contre Luchon a été une souveraine injustice; ou vous nous direz le pourquoi de cette haine ou vous serez conspué.

D'Enavan. — Oui, conspuons Chasteley. Un, deux, trois, un ban.

Tous en choeur. — Conspuons Chasteley.

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Chasteley, navré. — Nous faisons scandale, j'aime mieux m'en aller. (// veut se lever.)

Mabquise d'Héloé, le retenant. — Non, vous resterez. — Ça vous gêne, ce blâme à l'unanimité à cause du prince Henri, qui dîne à l'autre table ; tant pis. Il ne fallait pas être injuste. (A tous.) Un, deux, trois, un ban!

Tous en chœur. — Conspuons Chasteley.

Chasteley, affalé. — Je me résigne, mais je proteste. (Se levant.) C'est une indignité.

Mabquise d'Héloé. — Comme votre campagne d'il y a deux ans. Voyons, que reprochez-vous à Luchon? regardez-moi ce décor. Où trouverezvous un site pareil ; détaillez ces montagnes, ces glaciers, ces ombrages.

D'Enavan, enthousiaste. — Mais ça se présente comme un Lavastre.

Chasteley. — Mieux, comme un Rubé et Chaperon, s'il n'y avait pas de brouillard. (A la marquise. ) Sans indiscrétion, combien de fois avez-vous vu, cet été, le port de Vénasque?

La marquise interdite...

Chasteley. — Votre science me suffit. 0 site merveilleux dont on ne jouit jamais!

Mme Baringhel. — Heureusement, on s'en fatiguerait. Le délicieux, c'est de le savoir là, ce Vénasque, et de se le figurer...

Chasteley. — Blanc de neige.

Mme Babinghel. — Blanc de neige, vous l'avez dit, vertigineux et bleu dans les vapeurs.

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Chasteley. — Ce décor imposant vous pèserait à la longue, avouez-le, et le charmant...

Mmc Barixghel. — Est de se l'imaginer ; moi le grandiose m'étouffe.

D'Exayax. — Comme c'est femme!

D'Héloé. — Et comme c'est vrai! Si on les avait là, sur soi, ces glaciers, on aurait le mal de montagnes... Quand le temps est clair et qu'on les voit, j'ai toujours envie de crier : au régisseur pour le deuxième... enlevez la frise, haussez la herse.

Chasteley. — Et le brouillard vous évite tout cela. Parisiens, mes amis, ètes-vous assez mûrs pour la montagne ! 0 le charme d'un site d'autant plus apprécié qu'on ne le voit jamais.

Marquise d'Héloé. — En voyez-vous davantage à Bigorre ?

Chasteley. — Pas un centimètre de plus, mais les eaux m'y font un bien énorme.

Marquise d'Héloé. — Et celles de Luchon?...

Chasteley. — Ont failli me tuer tout simplement madame.

Marquise d'Héloé. — Il fallait donc vous en prendre à votre médecin.

D'Exayax. — Sa nature satanique répugne au soufre.

Mme Barixghel. — Ça m'étonne.

Marquise d'Héloé. — Moi pas, il y avait surperfétation... et l'arsenic lui convient.

D'Exavax. — Pauvre petit neurasthénique?

Chastelev, se levant el saluant à gauche et à droite. — Mes frères, mes sœurs!

(Silence).

Marquise d'Héloé. — Avouez que vous aviez vos nerfs, mon petit Chasteley, il y a deux ans.

Chastelev. — Je les ai toujours.

D'Héloé. — Pas tant.

MD,e Barijnghel. — Et puis, il y avait la princesse. Vous avez eu un amour malheureux pour la princesse ; ne niez pas, nous avons eu des tuyaux depuis.

Marquise d'Héloé. — Et vous n'avez pas fait vos frais, pauvre ami, avec vos yeux cernés et votre teint verdâtre. C'était jouer de malheur, car vous étiez alors tout à fait tentant...

Chasteley. — Je ne réponds même pas !

Mme Baringhel. — Et c'était tout à fait injuste, cet insuccès, cher ami, ear vous aviez un petit air faisandé absolument de circonstance ; entre le perdreau fumé et la perdrix aux choux, vous étiez un faisan avancé, verdi et violacé, tout à fait régalant.

D'Enayan. — Perdreau fumé, perdrix aux choux, faisan verdi, je n'y suis plus !

Marquise d'Héloé. — Ça ne fait rien, marchez toujours. C'était l'ancienne cour...

D'Héloé. — Mais où sont les neiges d'antan?

Mm,BARiNGiiEL. — Moi, elle me manque, la princesse... Elle avait une façon bien à elle de tra-

verser les quinconces. Quand elle descendait «le la buvette du Pré, escortée de son banquier juif d'Ostende et de ses prétendants, les aubergistes } du cru n'étaient plus ses cousins. Louis XIV seul, àVersailles, devait avoir ce geste et ce port | de tête! Et ce face à main : ce pauvre Chasteley | ena-t-il assez souffert, il y a deux ans!

Marquise d'Héloé. — Oh! pour traité de haut en bas, vous lavez été, pauvre ami!

D'Héloé. — Mais rassurez-vous, il Ta traitée de bas en haut: l'enfant s'est bien vengé .

D'Enavan. — Vous avez la dent longue, mon cher ami.

D'Héloé. — D'un kilomètre. Inutile de lui voter à lui, une dent d'honneur!

Mn° Baringhel. — La dent d'honneur de ce cher Raphaël, la dent que lui a votée si drôlement la Marquise de Castillon.

D'Enavan. — Des Folies-Bergère!

D'Héloé. — Ne soyez pas méchant. (A Chasteley.) C'est comme ce pauvre Raphaël, cher ami ; que vous avait-il fait, le cher homme?... Vous avez été bien injuste et bien dur pour lui.

Chasteley. — Oui, j'avoue, mais je vous prends à témoin : il est des hasards malheureux... Je venais à Luchon; depuis Bordeaux, je voyageaisavec un nain; à Montréjeau, je rencontre Reichenberg, et à Luchon, je tombe sur Raphaël.

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Mme Baringhel. — Quoi,* la série !

Chasteley. — Or, Raphaël, je ne l'avais jamais vu...

D'Héloé. — Ce qui le distinguait de Reichenberg.

Chasteley. — On ne peut pas causer avec vous. Enfin, mon cher, Raphaël était ce jour-là en mollet et en culotte bouffante.

D'Héloé. — Ou bouffonne. Va toujours.

Chasteley. — Et après le nain, après Suzette, il est mal arrivé pour lui (ça je l'avoue, il a écopé pour Suzette et le nain).

D'Héloé. — Ici, un ban! Un, deux, trois. Chasteley va nous dire les triolets à Suzette! Allô, cher ami.

Quand sa mère L'allaitait Elle faisait ses dents de lait.

Quand au Conservatoire elle entrait Continuait ses dents de lait; Puis, débutait dans le Musset En cultivant ses dents de lait....

Chasteley, suppliant. — De grâce !

D'Héloé. — Mais c'est par pitié pour toi ! Avoue que tu fus injuste pour elle et pour Raphaël oui cet homme était laid, et puis après! Il paraît qu'on s'y fait.

( Iiiasteley. — Ce sont les femmes qui disent ça !

D'Héloé. — ?... Naturellement.. . Tu sais qu'il les conduit toujours à Saint-Béat.

Il leur offre sur un plat Une anguille de Saint-Béat Qui frétille joliment, Souvenez-en, souvenez-eti !

Mais je te trouve froid. Qu'as-tu fait de ton juste courroux, Rodrigue ? L'arsenic vous fait bien mollasson, Chasteley, mon ami. Auriez-vous rengainé cer, haineuses colères, qui nous récréaient tant jadis ?

Chasteley. — Je suis comme ces dames, j'ai revu Raphaël sans colère comme sans dégoût, on se fait à tout. Il est vrai que j'ai passé ma matinée chez le marchand dé japoneries à marchander des masques de théâtre.

Marquise d'Héloé. — Voilà qu'il aime Raphaël maintenant: c'est une indignité !

D'Héloé. — Je vais rallumer sa colère ! — Veux-tu que je te cite les derniers mots commis sur lui?

Chasteley. — Non, vous mêle rendriez sympathique : je suis pour les faibles, les pauvres opprimés.

Mm9 Baringhel. — Mais il a une belle âme ! On nous a changé Chasteley.

Chasteley. — L'effet de l'arsenic.

Marquise d'Héloé. — Non, des eaux de Bigorre. Il aura avalé le bain d'un curé.

Chasteley. — Frappez-moi la joue droite, je vous tendrai la gauche.

D'Héloé. — Ah ! c'est comme ça ! eh bien, on

va te reconter les derniers mots de Raphaël, les deniers mots commis par lui sur les femmes. Si tu n'écumes pas, alors, mon cher... alors.

Chasteley. — Des mots de lui sur les femmes ! — Avec ce physique, vqus voulez donc m'attendrir : allez, mes amis, je suis plein de pitié.

.Marquise d'Héloé. — . C'est une abomination. Un. deux, trois, un ban, conspuez Chasteley.

Tous en choeur. — Conspuons Chasteley.

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