LE 14 JUILLET DE MMEBARINGHEL
Dans le jardin de Monte-Carlo, au Café de Paris, devant l'entrée même du Casino. D'Héloé et Mme Baringhel sont assis à la terrasse du café, terrasse, malgré la saison, encombrée de consommateurs. Devant eux, ce sont les agaves en fleurs, les palmiers d'espèces rares et les caroubiers énormes des parterres, la succursale du Crédit Lyonnais au bout de l'avenue, en terre de France, et, mêlés aux hôtels hermétiquement clos, les maisons meublées de deuxième ordre, les petits restaurants à prix fixe et les villas en construction du Carnier.
Sur le perron du Casino, c'est un incessant va-etvient de joueurs et joueuses de toutes les catégories, de mises plutôt défraîchies: quelques victorias bien attelées, pourtant.
En face, à l'Hôtel de Paris, dont une partie est en proie aux maçons, l'office commence à installer les bougies à abat-jour roses des petites tables. Il a plu dans la journée, et il pleuvra encore dans la nuit; tout le jardin du Casino embaume; c'est une odeur capiteuse, énervante de terre mouillée, de tubéreuse et de sexe, une senteur d'amour à défaillir, et on défaillerait sans les à-coups de
fraîcheur du vent du large; il y a des zigzags de chauves-souris dans l'air.
Mme Baringhel, robe de batiste bleu pâle, sur dessous de soie orange; des entre-deux de dentelle écrue ouvrent des jours agréables sur la peau; souliers de daim et bas de soie bleu de Sèvres.
D'Héloé, complet de piqué blanc, pantalon large, presque bouffant, à la hussarde, et serré aux chevilles; veston moulant le torse; feutre gris pâle à la Mores, cravate bleu gris assortie à la nuance de ses yeux. Il est sept heures.
Mm£ Baringhel. — Il n'y a que vous pour venir passer un 14 Juillet à Monte-Carlo; et moi qui ai été assez dinde pour vous suivre !
D'Héloé. — Regretteriez-vous ! Il fait sûrement moins chaud ici qu'à Paris, six degrés de moins, chère amie, et en toute franchise, le boulevard, à l'heure de l'absinthe, fleure-t-il comme ce jardin ?
Mme Baringhel. — Le jardin a du bon.
D'Héloé. — Vous en convenez... et la mer, pailletée de soleil, la mer frottée d'ail, comme ils disent ici dans leur parler imagé et sonore, ne vaut-elle pas la mer sablonneuse de Deauville ?
Mme Baringhel. — Oui, mais faire vingt-six heures de rapide pour admirer la côte d'azur entre deux piqûres de moustiques...
D'Héloé. — Quoi, votre enthousiasme est déjà tombé? Vous déliriez d'extase, hier.
Mm* Baringhel. — La nuit porte conseil; je n'ai pu fermer l'œil.
D'Héloé. — Malgré la moustiquaire... Vous êtes fraîche comme une anémone. Eh! eh! ces messieurs les moustiques auraient-ils été indiscrets !
Mmc Baringhel. — Oh! comme vous êtes Marseillais! Et leur affreux bourdonnement, cela ne vous suffit donc pas? J'étais glacée d'épouvante sous ma moustiquaire.
D'Héloé. — Glacée à Monte-Carlo, la nuit du 13 juillet, voilà ce que vous n'auriez pas à Paris, et à prix d'or, je vous jure.
Mmc Baringhel. — Vous êtes stupide, mon cher.
D'Héloé. — Je vois ce qui vous manque : la revue de Longchamps et les discours...
Mme Baringhel. — Vous les portez, vous savez, mon cher, vos deux mois du Midi; vous êtes d'un coco dans la plaisanterie !
D'Héloé. — Mais, aussi, ma chère, vous damneriez un saint. . . Vous m'écrivez que vous vomissez Paris, que vous en avez assez des refrains d'Yvette et de la Duse, et des journées Dumas; vous me télégraphiez des cris de détresse... Ému, j'accours à votre aide, et je vous trouve pour passer votre 14 Juillet un endroit où il n'y a ni drapeau tricolore, ni représentation populaire, ni cantate officielle, ni inauguration de pont : un site merveilleux de mer et de monta-
gnes, ensoleillé et frais, un jardin magique tout de palmiers rares et de figuiers de Barbarie en fleurs, quoi! un paysage d'azur encadré de lauriers roses et embaumé comme un jasmin, et vous clamez et réclamez et vous vous plaignez encore... Que vous faut-il, en toute sincérité, que vous faut-il, ma chère? Voulez-vous ma tête?... Prenez-la.
Mm* Bariisgiiel. — C'est du lyrisme. Oh ! vous pouvez aimer le Midi, vous; il vous en fournit, de la copie !
D'Héloé. — Mais, hier, vous n'aviez pas assez de mots pour célébrer ce Monte-Carlo d'été, ce Monte-Carlo sans Aréthuse et sans Moïna, sans boulevardicrs et sans demoiselles de la pelouse, un Monaco ingénu, disiez-vous, où les roches n'avaient plus l'air d'être en carton peint pour un décor d'opéra d'Isidore de Lara, un Monaco sans conférence et sans Jules Bois, un Monaco sans Gunsbourg ; vous en aimiez jusqu'aux hôtels en réparation, les villas aux volets clos et les nuées de terrassiers piémontais bouleversant les jardins ; vous prétendiez n'avoir jamais vu ni compris Monte-Carlo avant celte journée. L'hiver, prétendiez-vous, le public vous gâtait le décor; vous aviez découvert les Bas- Moulins, et la Têle-de-Chien, la fameuse montagne. J'ai même pu croire, un moment, que le Cap Martin venait de surgir brusquement à l'horizon, tant votre admiration était spontanée,
imprévue... Vous avez même (une hérésie) déclaré que c'était là le décor où il fallait lire d'Annunzio, et vous avez, dans cette ville de jeu, devant ce Casino toujours chantant, musiquant et flambant, prononcé un blasphème, oui, un blasphème, car vous avez évoqué le nom de Ville Morte... Passe encore si vous eussiez hasardé la chose à Menton; mais à Monte-Carlo, ce mot léthargique et superbe Ville Morte, parce qu'il n'y a plus, à la Condamine, que trois hôtels d'ouverts... Et moi qui n'ai pas pipé, respectant votre enthousiasme... Pour la rareté du fait, je me suis fait violence... Une nuit passe; adieu, paniers, vendanges sont faites : vous vous réveillez nostalgique et amère... Regrettez-vous Vichy où chronique Aurélien Scholl ? Serait-ce Paris, à cause de l'Eldorado et de l'enterrement Meilhac, où Mm0 de Pougy ne s'exhiba même pas, enténébrée des crêpes et des longs iris noirs aimés de son poète ? Est-ce l'anniversaire manqué de Concourt qui vous attriste à ce point? Soyez tranquille, vous aurez un article de Margueritte et aussi un Huret, — un Margueritte attendri et un Huret rosse, — et puis, nous pouvons télégraphier à Vaillant d'envoyer des fleurs... Vous vous taisez?... Vrai, franchement, que manque-t-il à votre belle âme, ma chère et douce amie?... Est-ce la Marseillaise? Soyez heureuse, alors; il y a sûrement, dans la salle de jeu, quelques bons bouillabais; ils n'auront eu garde de
manquer le train de plaisir du 14 : on est pratique, très pratique, à Marseille.
Mme Baringhel, qui n'écoute plus depuis déjà un bon moment, et, distraite, regarde le va et vient des joueurs entrant au Casino. — Ce monsieur, en pantalon blanc, un Marseillais ?
D'Héloé. — Non, un Parisien, un habiué à l'année, le comte de C.
Mme Baringhel. — 11 joue sa matérielle?
D'Héloé. — Vous l'avez dit.
Mme Baringhel. — Et cet autre, en canotier à ruban jaune et bleu ?
D'Héloé. — Un autre Parisien, le comte deB.
Mnie Baringhel. — Un habitué aussi?
D'Héloé. — Parfaitement.
Mme Baringhel. — Très club, il a de l'allure. — Et ce grand voûté à favoris blancs, en complet gris — étranger, hein?
D'Héloé. — Oui, Autrichien, très grand nom. des millions, le gros joueur de cette morte-saison, le comte de A.
Mme Baringhel. — Ils sont donc tous comtes, ici?
D'Héloé. — N'oubliez pas que nous sommes ici dans le pays des contes bleus, chère amie!
Mme Baringhel. — Et des mécomptes aussi, hein ! — Je croyais que l'Italie donnait beaucoup en été, ici.
D'Héloé. — Oui, ils voisinent, mais les Russes
MADAME BARLNGHEL 6?
donnent plus... il y a ici un couple morphinomane bien étrange. (D'Héloé se penche à V oreille de Mme Baringhel.)
Mm Baringhel. — Pas possible! c'est elle qui... et lui qui..., mais c'est le monde renversé !
D'Héloé. — Une salade russe, quoi!
Mme Baringhel. — : Taisez-vous, je ne pourrais plus en manger!
D'Héloé. — Croyez-vous ?
Mme Baringhel. — Vous êtes d'une immoralité... d'ailleurs, sans cela, seriez-vous demeuré deux mois dans ce pays; y avez-vous assez satisfait vos mauvais instincts, hein ! avouez, entre nous ?
D'Héloé. — Tout cela dépend, et il s'agit de s'entendre. Qu'appelez-vous mauvais instincts ?
Mme Baringhel. — Les mauvais instincts... mais... c'est... c'est...
D'Héloé. — Voulez-vous que je vous aide?
Mme Baringhel. — C'est... vous me comprenez... mais c'est très difficile à dire, que diable !
D'Héloé. — Non, car la morale du monde est d'une simplicité louchante... Les mauvais instincts, ce sont ceux qu'on ne partage pas.
Mme Baringhel, pensive. — H y a du vrai.
Silence.
Mme Baringhel, désignant une femme assez élé
gante, très peinte, avec une taille qui se défend. — C'est une?...
D'Héloé. — Oui, une Italienne, Bianca; vit ici toute l'année, petite villa au Carnier, et six mille francs de rente pour avoir rendu heureux le roi d'Italie, — le défunt.
Mme Baringhel. — Ah ! et ces deux autres, oh ! qu'elles sont mûres et empotées ! Absolument le masque de la baronne ; mais la Victoria est bien attelée... Elles marchent bien et savent manier leur ombrelle. Des Parisiennes, hein ?
DHéloé. — Oui, deux épaves..., Bébé Montasse et Lucie de Mareuil; belle villa aux Moulins, habitent ici toute l'année, vingt mille francs de rente à elles deux.
Mme Baringhel. — Ont rendu heureux...
D'Héloé. — Beaucoup de ducs et de princes anonymes... aiment maintenant pour leurcompte personnel des gardes du prince et quelques croupiers.
Mme Baringhel. — Et ça leur coûte ?
D'Héloé. — Quelques dîners... Oh! elles ont une vraie installation.
Mme Baringhel. — Vous y avez soupe 1
D'Héloé. — Vous oubliez que je ne joue jamais. Ai-je donc la mine d'un décavé ?
Mme Baringhel. — Non, c'est une idée qui me passait... Et les autres, en corsage de satinette claire, en jupe à petit velours, elles ne se mettent pas en frais d'élégance, ici ; c'est...
D'Héloé. — Oui, la consolation des joueurs, car le joueur heureux n'aime jamais, ça couperait la veine; celui qui perd, au contraire, cherche à changer le cours des probalités, il va à l'amour comme...
M™" Baringhel. — Merci, jolies mœurs et joli pays : l'amour porte-veine.
D'Héloé. — Ne dites pas de mal de ce pays. Est-ce que ce Casino et ces hôtels sont arrivés à gâter ce paysage? Regardez cette côte et ce profil de montagnes, le bleu glauque de ces agaves, l'incendie rose de ses lauriers sur le vert soufre de ce crépuscule et l'éclaboussement de corolles de ces figuiers de Barbarie en fleurs... Qu'est-ce que pèse, à côté de cette nature de féerie et de charme, le mince troupeau de joueuses et de joueurs... Souvenez-vous de ce vers de Jules Méry, que vous aimiez à me faire répéter hier :
Ici, ce qui paraît mourir s'endort à peine.
et ne dites plus de mal d'un pays où l'amanl, qui désire son amante, a, pour exprimer son désir, trouvé ce mot charmant : « Je me languis de toi » ; pays d'énervement sensuel et de langueur heureuse, où le peuple, même dans son jargon, a des audaces et des images de langage à ravir un poète et un philosophe; oui, un philosophe, et citez-moi, dans tout l'argot parisien des ateliers et des boudoirs, un équivalent de
ces deux phrases seulement : « Ah! tu me donnes le frisson ! » ou : « T iens me faire la caresse ! » avec ce mot pour bouquet final : « le calinière » (pour amant).
Calinière ! ici, toutes les filles ont un calinière, qu'elles vont rejoindre à la nuit tombante; c'est pourtant un peu mieux que petit homme, calinière, avouez-le, chère amie ; — ai-je eu tort de demeurer ici deux mois?
Mme Baringhel, songeuse. — Non. Je vous ai compris.