LE 15 AOUT DE MME BARINGHEL
Sept heures du soir, dans un des restaurants de la Tour Eiffel. Madame Baringhel, en robe de soie à petits carreaux noirs et roses, un petit collet de mousseline de soie rose plissée, avec, dans le dos, un gros nœud de velours noir, immense chapeau tout en tulle de soie noire plissée, forme Lamballe, avec, sur le côté, un énorme bouquet de plumes roses retenues par une boucle de strass. Elle est debout et tambourine des doigts sur une des glaces sans tain de l'immense véranda, son éventail, ses jumelles et son réticule sont posés sur une table de sept couverts, garnie de glaïeuls roses et de liliums.
Entre en coup de vent d'Héloé, petit chapeau du soir et long caoutchouc gris-ardoise.
Mme Baringhel. — Vous êtes exact, je suis ici depuis une demi-heure.
D'Héloé, en train de sorti/' de son caoutchouc que lui ôte un garçon. — .Mais le rendez-vous était au pied de la Tour, côté de l'ascenseur; il
y a une demi-heure que je croque le marmot en bas.
Mme Baringhel. — Il n'y a que vous vraiment pour donner rendez- vous à une femme dans le jardin du Champ de Mars, et un dimanche du 15 août! Où avez-vous la tête? C'était plein de cuirassiers, parole ! j'ai éîé abordée deux fois, j'ai dû mon 1er. j'avais l'air d'une fille à soldais.
D'Héloé. — Dans tout ce rose, voilà une chose que vous ne parviendrez jamais à faire croire... vous savez qu'il est blessé, mais ce n'est rien : une éraflure à la poitrine et une piqûre au ventre.
Mme Baringhel. — Et vous venez de la rue Jean-Goujon, d'où votre retard, je comprends; c'était sur votre chemin et j'ai attendu. Tout à fait galant, mon cher. Allons, asseyez-vous.
D'Héloé. — Mais je n'ai su les résultats du duel qu'à cinq heures, comme tout le monde, par les journaux du soir.
M",e Baringhel. — Vous avez toujours raison... Vont-ils au moins venir, les autres ? Ce serait touchant de m'avoir fait monter là-haut pour dîner en tète à tête.
D'Héloé. — J'ai encore vu les d'Héfleuron, hier, les des Audraies nous ont bien dit à dimanche... mercredi soir, à l'Alcazar. el je viens de quitter Chasteley au cercle, qui montai) s'habiller. D'abord, c'est une partie convenue,
arrêtée entre nous tous et la seule raison que nous ayons de dîner ce soir ici.
M'"" Baringhel. — Dîner sur la Tour Eiffel par un jour de pluie, ah ! c'est bien de vous !
D'Héloé. — D'abord, je ne pouvais pas prévoir, et puis personne n'a voulu de la banlieue à cause des trains du dimanche.
M"1" Baringhel. — Vous regrettez votre pavillon bleu de Bellevue. Auriez-vous des actions?
D'Héloé. — Ah ! comme la montagne vous manque, êtes-vous assez nerveuse; mais c'est vous même qui avez parlé de la Tour Eiffel.
M"'c Baringhel. — Parce que vous m'avez dit qu'il y avait une revue. Avez-vous la loge, au moins ?
D'Héloé. — Deux loges.
Mm' Baringhel. — Et nous n'étoufferons point; il n'y a personne ici, on se croirait dans un Casino, aux premiers jours d'octobre. C'est triste comme une fin de saison au bord de la mer.
D'Héloé. — De quoi vous plaignez-vous, alors? puisque vous l'avez, la sensation de l'Océan et la mélancolie des plages d'automne, la rêveuse mélancolie qui noie si bien les longs regards des femmes, et cela en plein Paris, à la première plate- forme de la Tour Eiffel.
M"IC Baringhel. — Non, vous êtes trop bête avec votre éternelle copie ; il faut placer ça dans un journal, mon cher, mais pas à moi, les plaisirs de Paris l'été, Paris ville d'eau et port de
mer... Suzanne revient-elle au moins hâlée de son Trouville ? Vous savez que Simone est à faire peur : les eaux de Luchon lui congestionnent toujours le foie: elle va être forcée d'aller à Vichy ou à Plombières.
D'Héloé, se levant. — Les voici, justement, jugez et soyez heureuse.
Entrent en bande le marquis et la marquise d'Héfleuron, le comte des Audraies, puis Chastelev. qui tlirte avec la comtesse.
Comtesse des Audraies, costume tailleur tout en toile bleue, d'un bleu savonneux et pâli qui mel en valeur son éblouissant teint de blonde; une large ceinture de moire jonquille serre la jaquette à la taille, immense chapeau de paille garni de tulle jaune avec un piquet de bleuets, gants de fil blanc.
Marquise d'Héfleuron, robe de batiste écrue fleurie d'immenses pavots mauves, boléro de soie mauve garni de guipure écrue, pour coiffure trois énormes pavots mauves à cœur noir renversés calice ouvert sur un énorme paillasson.
■Ces messieurs en smoking comme d'Héloé.
Entrée bruyante, ces dames se serrent la main avec effusion; les hommes, plus froids, échangent des shake-hands; tohu-bohu et bribes de conversations.
— Quelle bonne idée de s être réunis là. — Dire que nous sommes tous à Paris le 15 août. — Mais l'air de la mer ne vous a pas du tout abîmée. Regardez comme Suzanne est belle. — Je vous assure qu'on quille beaucoup moins
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Paris. — Allons donc, c'est une invention de pannes; à Luchon, les hôtels regorgent. — Et ((.Hait brillant, Trouville? — Vendredi dernier, il y avait une salle épatante à la Cigale. — Oui, je sais, on y a signalé La Gandara et Ephrussi.
— Parbleu, l'un travaille à un portrait et l'autre attend la mort d'un peintre : le métier les attache au rivage. — Vous savez qu'il n'y a plus de tziganes dans les restaurants de nuit? — Non.
— Ou si laids qu'on les croirait choisis par M. Bérenger même. Jeudi soir, à Armenonville, ma femme a eu peur, mais vraiment peur, de celui qui faisait la quête; c'était la vieillesse de M"'e Tapazzi. — A propos, vous savez que c'est la comtesse Greffulhe qui a fait saisir les photographies. — Il est bien temps. Que ne peut-elle arrêter les éditions de son cher poète, cette suave comtesse à laquelle le faubourg Saint - Germain doitl'ex-belle princesse et la littérature M. de Montesquiou. — Et le duel, avez-vous des détails ? — Mais rien, que la phrase du cocher, la phrase déjà célèbre : « Ah ! oui, ils se sonl battus comme des lions et comme des innocents. »
— Et voilà ce Victor Martin devenu l'homme du jour. — Les cochers de princes, quel volume à faire ! Souvenez-vous de Bralfisch; le cocher de Rodolphe, le seul héros vivant du drame de Meyerling. — Oh ! je voudrais le connaître. — C'ëSl M'"0 Baringhel qui a dit cela? — Oui, je l'avoue. — Eh bien, demandez à Chasteley.
Chasteley doit le connaître, il connaît tous les cochers. — Victor Martin ? voyons, si c'est celui de Montmartre, et il répond assez au signalement des journaux : glabre, profil napoléonien, œil narquois, c'est un cocher de grande remise qui a conduit Rose Demay tout un printemps aux courses d'Enghien; je crois même l'avoir vu sur le siège du cab de la grande tragédienne, mais en intérim, pas plus tard qu'il y a un mois ; je puis me tromper d'ailleurs : pour les renseignements, voyez à la Compagnie. — Etonnant, ce Chasteley. — Ah! il en sait bien d'autres; demandez-lui donc la liste des nobles étrangers en wagnéromanie cet été à Bayreuth. C'est à pouffer; il aune façon d'accoler certains noms ensemble, non, on se croirait à huis clos. — Vraiment, accolez un peu, mon petit Chasteley, voyons, accolez. — Merci, on me poursuivrait pour attentat aux mœurs. — Et Trouville ? — Oh ! trop d'automobiles, l'auto et le cycle, le cycle et l'auto ; et puis trop de snobs aux Roches- Noires. Ah! s'il n'y avait pas les propriétaires d'Hennequeville et les villas de la rue d'Aguesseau. A propos, les Merger-Sacoche et les Bergen ont pris en commandite la Bergerie éteinte; ah! où est le bon temps du mail-coach de Trouville à Cabourg, vous souvenez-vous? C'était le baron de Ninive et le prince de Babylone qui avaient pris l'entreprise à leur compte. — Si je m'en souviens, on ne rencontrait qu'eux sur
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la route de Villers. — Et comme ils offraient le (!îner et le Champagne, toutes les petites catholiques sans le sou, tous les petits fracas à cinq cents francs par mois venus en déplacement valable pour dix jours étaient, du matin au soir, juchés sur l'impériale... Oh! ce mail des princes! nous l'avions surnommé la malle des dindes. — Dindes pour Indes? — Naturellement. Aujourd'hui, ils ont un automobile, chère amie, et comme il n'y a de place «que pour deux, c'est toujours eux deux et le chauffeur. — Alors, Bayreuth, cette année? — Oh! bien surfait, et sans une jolie Danoise, la femme d'un professeur, parole ! venue là par vocation, et vraiment jolie à voir, c'était un cauchemar, un vrai cauchemar. Ainsi, Sigelinde et Sigemund avaient cent trente ans à eux deux. Quant au ballet des lilles-fleurs, non, les filles-fleurs de Parsifal, un tas de grosses mères en jupe de tarlatane rose avec des corsages de velours vert, le cortège des légumes dans le Roi Carotte, le pas de l'artichaut et du chou-fleur ; nous sifflerions ça à l'Opéra; mais le chic est d'y aller, il faut y être vu. D'ailleurs, vous connaissez le mot du duc de Chambertin-Godor? — Une ânerie sûrement, dites un peu. — Duc, lui disait-on, le mois dernier, qu'allez-vous faire à Bayreuth, vous qui n'aimez pas la musique ? A quoi le fier seigneur : La musique, oui, je ne peux la souffrir, mais j'adore Wagner. — Alors, il ne
faut pas y aller à cette revue de la Cigale. — Mais si, mais si, le deuxième acte est charmant. - Oui, la scène de Tamagno et la Duse. On dit Bloch étonnante! — Oh! mais c'est surtout le dernier tableau qu'il faut voir ; délicieuses, ces femmes éventails : c'est d'un imprévu, d'une grâce et d'un art chatoyant, et pourtant c'est signé Choubrac. — Yousm'étonnez. — Pas plus que moi-même, mais c'est loin d'être aussi amusant que la revue de ce soir. — Si drôle que ça, Paris à vol d'oiseau ? — Je ne vous dis que ça; il y a un duo d'académiciens à Chantilly : Pinguet, Pingui, Pingo la bobinette, c'est à pouffer ; puis il y a une madrée commère qui a de la neige au sein et le diable au corps. — D'Héloé exagère toujours. — Et à Luchon, cet été ? — Luchon! peuh, il y a toujours Chanaan d'Ostende, mais il y a en plus la belle Aimée Martial. — Système des compensations. — Alors il faut lire Sur les pointes? — S'il faut lire? Mais il n'y a que ça à lire. — Et la Bataille d'Ude. — Oui, la scène du viol, les trois cents blanchisseuses mises à mal par les voltigeurs. — Et les Demi- Sexes, de Jeanne de la Vaudère. — Les Demi- Sexes, quelle horreur! ma chère; moi je suis pour les choses entières. — Je reconnais bien là Mmo Baringhel. — Et que vous avez raison, chère amie, d'autant plus que l'article se fait rare. — Moi, je les trouve très crânes et très fils de roi, ces deux princes. — Oh ! fils de roi, pour
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le fils du duc de Chartres. — Eh bien, quoi, il aurait pu l'être, il peut le devenir. — ■ Toujours dynastique. — Et vous anarchiste. C'est bien passé de mode, mon cher. — Enfin, ils se sont battus bravement et sans galerie. Ont-ils fait assez la nique aux journalistes, a-t-on assez tenu la pressée distance! D'ailleurs on ne se bat bien que dans ce monde-là. — Dans notre monde, enfin. — Mais l'Italie va illuminer. Illuminations pour dettes. — Ne soyez donc pas rosse, l'Italie a du bon. — Moi je ne me serais pas consolée de n'avoir pas été ici la journée du duel; je l'aime, ce jeune prince. — Pour ses yeux bleus? — Non, pour tout. — Quelle chaleur! — Avec ça qu'il en pleut, des princes. — Allons, vous étiez née pour être favorite; vous avez manqué le coche, ma chère. — Oui, venue trop tard dans un siècle trop vieux. — Eh bien! soyons Louis XIV; attaquons les bouchées Montespan; j'ai commandé pour vous un menu du grand siècle.