LES EFFAREMENTS
DE M"B BARINGHEL
À Fleury, entre Meudon et Châtillon, à la fois très près et très loin de Paris, dans une grande propriété entourée de murs. Vieille demeure du commencement du siècle à un seul étage et sans ailes au corps de logis : très vaste et très beau jardin, dont les allées et la pelouse proches de la maison sont seules entretenues; le reste du petit parc est retourné à l'état sauvage et se perd dans de profonds ombrages et des taillis inextricables .
Devant le perron de la demeure, exhaussé de huit marches, un grand vélum de soie bleue eau de savon est tendu sur quatre poteaux peints en jaune; à terre, de très beaux tapis d'Orient et làdessus des sièges en bambous, une table dressée, et un goûter servi.
Mm' Baringhel, nonchalamment affalée sur un rocking-chair, laisse miss Queekyson faire les honneurs du lunch à la duchesse d'Hamunster et à lady Krey; plus loin, causant dans le jardin et faisant les cent pas dans l'herbe d'une pelouse,
Mme Monroë, de l'ambassade des Etats-Unis, et le marquis de Komérage.
Ces dames ont toutes les robes de nuances atténuées, jaune citron, vert Nil ou rose soufre imposées par la mode, toutes les tricornes de feutre noir lancé au Grand Steeple d'Auteuil par la duchesse de Malborough. La toilette de miss Queekyson, d'un bleu de turquoise malade, se complique d'un dessus de dentelle noire à larges rosaces, et celle de la duchesse d'Hamunster d'une tunique de guipure invraisemblable. Mme Monroë promène un collet de drap blanc, épais comme du cuir et tout soutaché de galons en forme de nœuds Louis XVI. M. de Komérage est, lui, du dernier sweel, en complet gris ardoise tirant sur l'iris.
Mme Baringhel, en longue robe à volants de mousseline paille, a, seule, arboré sur sa tête un immense paillasson, forme dite Paméla, garni de velours noir.
Sur la table, de l'orangeade dans des brocs de cristal, des vins d'Espagne couchés dans des paniers de sparterie, des cerises et des fraises rafraîchies dans la glace, des bananes de Tunis, des calissons d'Aix et des sandwiches au caviar. Toute la façade de la demeure est garnie de roses ophirie, un véritable feu d'artifice de pétales couleur de soufre. Sur la pelouse les queues ocellées de deux paons familiers, et à l'entrée d'une allée trois aras monstrueux et splendides, trois flammes vivantes sur des perchoirs. Mm0 Baringhel a les yeux très cernés dans une face endolorie et pâle.
Mm6 Baringhel. — Et les duchesses étaient assises par terre ?
Miss Queekyson. — Parfaitement. Trois étaient par terre et deux sur la table. Wflly buvait tout le temps dans le verre de Boby, et tout à coup on s'est aperçu que la duchesse Paul avait disparu avec le duc Jean.
Muie Baringhel. — Non !
Miss Queekyson. — Si, et vous savez si la duchesse Jean est jalouse! Elle est devenue cramoisie sous sa poudre, une framboise dans du sucre ; et on a vu le moment où ça allait se gâter.
Lady Krey. — Pauvre petite, elle ne peut compter que sur son mari! Elle est si laide!
Duchesse d'Hamunster. — Les Français n'ont pas de parole. Dans mon pays, quand on épouse une dot de vingt millions, on bat la femme et on peut la cravacher, parfois ; mais on lui fait tous les ans un enfant. Quand on a le nom du duc Jean et qu'on a apporté à sa femme deux millions de dettes comme cadeau de noces, on se doit à son nom et l'on ne court pas en ville, tant que la fortune de la maison n'est pas assurée au moins par trois naissances. Il manque à son sang, ce monsieur.
Miss Queekyson. — Ce pauvre Powderpuff, mais il s'est exécuté : il y a à Mottebrul un petit duc Jean.
Ladv Krey. — Powderpuff : on appelle le duc Powderpuff ?
Miss Queekyson. — Mais oui : houpetle à
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poudre de riz ; nous lavons surnommé ainsi à New-York quand il y est venu pour son mariage. Il était si rose, si joli, un vrai duc en porcelaine de Saxe. Gare la casse, disions-nous en riant. Mais finies, les alliances avec votre aristocratie; l'affaire Rigo d'abord et maintenant les frasques du petit duc : nous nïrons plus au bois, les lauriers sont coupés. Vous ne les verrez plus, nos millions.
Mme Baringhel. — Vous épouserez en Espagne.
Duchesse d'Hamunster. — Pourquoi pas ; ils sont courageux comme des lions.
Mme Baringhel. — Vous en convenez.
Duchesse d'Hamunster. — Ils mettront un peu de noblesse dans la race. Avec eux, nous acquerrons le geste qu'il faut pour semer l'argent.
Mme Baringhel. — Oui, vous aurez l'orgueil, la morgue et la grandesse ; mais vous n'aurez pas l'esprit français.
Lady Krey. — Il s'en va bien, l'esprit français.
Mm" Baringhel. — Soit, je ne dis pas, mais il y a de beaux restes.
Duchesse d'Hamunster. — Et puis, le beau plaisir d'être affrontée par un impertinent. Vous savez comment Powderpuff appelle la chambre à coucher de la duchesse? Je vous le donne en cent, mesdames..., la chapelle expiatoire.
AIme Baringhel. — J'eusse mieux aimé la chambre d'exécution.
Duchesse d'Hamunster. — Pourquoi pas le bureau de la caissière, voyez guichet, c'eut été mieux dans son rôle de mari actionnaire, ce cher duc !
Marquis de Komérage, intervenant. — Le duc Jean. C'est à propos du dîner à Ritz-Hôtel, le dîner des duchesses.
Mme Baringhel. — Vous y étiez, c'a été si effarant?
Marquis de Komérage. — Oh! on a beaucoup exagéré, on a été un peu gai au dessert.
.Miss Queekyson. — ,On n'a pas attendu nu dessert, çà a commencé aux asperges.
Duchesse d'Hamunster. — Et quelles asperges! A la sauce Cayenne, une innovation du duc Robert.
Mmo Baringhel. — Du duc Robert, ah ! vous m'en direz tant. Alors, c'a été.
Marquis de Komérage. — Un peu teuf-teuf, mais d'une vitesse permise, douze Kilomètres à l'heure.
Mme Baringhel. — El es duchesses se sont assises par terre ?
Marquis de Komérage. — Pas toutes, trois seulement.
Miss Queekyson, avec V accent du triomphe. — Qu'est-ce que je disais, vous ne vouliez pas me croire ! Trois par terre et deux sur la table, et la livrée de l'hôtel en stupeur et en joie, les maîtres d'hôtel aux portes et se demandant avec quelles
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demoiselles les ducs faisaient la fête ce soir-là.
Mmo Baringhel. — Mais savez-vous, Komérage, que tout cela est déplorable !
Marquis de Komérage. — Oui, il y a eu le mot du sommelier Henri, de chez Chevillard, qu'ils ont maintenant au Ritz : « Voilà des petites que nous reverrons. » Mais c'est du Forain tout pur, un mot fait à plaisir; car, moi, qui y étais, je vous jure qu'elles se sont amusées surtout comme des pensionnaires : le premier dîner au restaurant, songez ! C'était leur cas, les pauvres enfants. Oui, je vous l'accorde, elles se sont conduites comme des petites folles, mais en échappées de couvent.
Duchesse d'Hamunster. — Des échappées de couvent qui vont visiter les chambres en compagnie de jeunes gens, appareillés par couple, chacun avec sa chacune, mais c'est le couvent de la fille du Régent !
Marquis de Komérage. — Ah ! la fugue de la petite duchesse Paul avec le duc Jean, encore un joli mensonge : ils étaient allés prendre l'air dans le jardin, la duchesse avait eu la curiosité de fumer une cigarette.
Lady Kiœy. — Et le duc Jean lui a offert un cigare, vous en avez de bonnes, Komérage ! Je vous aime tout à fait quand vous défendez les gens.
Miss Oieekysox. — Aussi jugez de la sortie qu a laite la duchesse, née Pigand-beef, de la
maison Saltmeet and C°, à la rentrée du couple, quand elle a appris que la duchesse Paul lui fumait ses cigares ; c'est une maison très sérieuse, la maison Sallmeel, et Georgina a de qui tenir. On n'y fait crédit à personne.
Marquis de Komérage. — Surtout d'un cigare... Ah! vous êtes toutes pleines de bienveillance, et quelles belles âmes vous êtes ! Déchirez-vous assez nos petites duchesses ! Elles sont nées Françaises, voilà leur tort ; vous aviez plus d'indulgence pour la princesse ; elle était des vôtres, la belle Clara Charm.
Duchesse d'Hamunster. — Et ne l'est plus, grâce à vous et à vos pareils, mon cher Komérage ; car c'est vous et les vôtres qui l'avez préparée au tzigane.
Marquis de Komérage. — Et les soupers de chez Durand valaient bien les dîners de Ritz- Hôtel, n'est-ce pas? Quelle erreur est la vôtre, mesdames : la princesse n'avait que des invités, et de tous les mondes, et c'est en pique-nique qu'on dîne à Ritz... entre jeunes ménages du même tas, et puis, d'ailleurs, autre méprise, je ne suis, moi, ni peintre, ni Belge.
Mm" Moxroé, cessant d'être muette. — Et...
Marquis de Komérage. — La princesse a épousé en Brabant et non en France, que je sache, et personne n'ignore quel pinceau du Mexique l'a conduite à l'archet de Bohème. Tout s'est passé à l'étranger, en somme.
Miss Queekyson. — Cosmopolite amour.
.Marquis de Komérage. — Amour surtout de Néopolis. C'est la colonie étrangère qui exporte et importe ses façons d'agir et ses manières de faire, ses amours en teuf-leuf et ses marchandages par téléphone sous le ciel un peu vieillot et même un peu fané, mais si délicieusement, de notre beau pays de France ! Xous sommes littéralement envahis. Paris est aujourd'hui une ville américaine, et vous ne triomphez pas qu'à Cuba, mesdames ; l'Espagne se défend encore, mais la France est votre vraie conquête, et une conquête de déjà plusieurs années, de vingtcinq ans au moins, puisque vous n'en voulez plus et la dénigrez déjà.
Un froid.
Mme Baringhel, après un assez long silence, — ces cerises ne vous disent rien, mesdames. V\i peu d'orangeade, miss Queekyson? duchesse, un doigt de vin d'Espagne? Milady. reprenez de ce caviar, je l'ai reçu ce matin de Russie. Marquis, goùtez-moi un peu ces fruits rafraîchis.
Une heure après, toutes ces dames parties, madame Baringhel seule avec le marquis de Komérage.
Mrae Baringhel. — Vous leur .nez bien dit leur fait à ces dames du pairage.
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Marquis de Komérage. — Du perruchage !
Trop d'aplomb. Elles finiraient par vous marcher sur le corps. Les baronnes allemandes d'un côté, les duchesses américaines de l'autre : ce sont les alliés qui reviennent, l'invasion d'outremer après celle d'Outre-Rhin. Pauvre France !
M",e Barlnghel. — Pauvre France !
Marquis de Komérage. — Quel déchaînement contre ces jeunes femmes ! Au fond, c'est la haine du Français qui les tient ; mais aussi quel besoin d'avoir chez vous cette brochette d'oiseaux des îles. Vous avez là trois aras superbes, et miss Queekyson, si jolie que fût sa robe, n'a pas l'azur flambant de votre perroquet, le second, là, dans l'allée. Est-il assez palette de Besnard ! Il est vrai que Mme Monroë a le profil du troisième ; elle est d'ailleurs la seule qui n'ait pas dit de sottise, étant muette de naissance, ou je l'ai cru, du moins... Vous avez toujours eu la manie des étrangères, vous avez contracté ça en voyage, comme la lèpre russe et le prurigo napolitain. C'est une démangeaison chez vous d'entendre médire de la France par des raslaquouères d'ambassade. Une chose m'étonne, c'est que je n'aie pas rencontré chez vous de diplomate italien.
Mm" Baringhel. — Vous oubliez, mon cher Komérage, que tous les amis qui me restent sont à Londres.
Marquis de Komérage. — Oui vous restent?...
M""' Baringhel. — Oui, le peu qui me reste,
car je suis brouillée avec la moitié de Paris... J'étais pourtant en voyage, mais en rentrant il a fallu me décider. Il fallait être pour ou contre ; il y en a qui mont apporté le procès et qui ont exigé que je le lise, et comme ça m'ennuyait, on m'a taxée, les uns d'indifférence, les autres de sottise... Intellectuelle ou patriote, il lautchoi-j sir, on ne peut sortir de là. Ou on est vendue, ou on est une sotte, entretenue par le mont Sinaï ou bête à chanter dans les chœurs, et comme je n'ai voulu me brouiller avec personne, je suis en froid avec tous.
Marquis de Komérage. — Absolument comme moi, avec les artistes en plus.
Mme Baringhel. — A cause de Rodin.
Marquis de Komérage. — Vous l'avez dit, à cause de Rodin. Triste pays où l'on ne peut plus avoir d'opinion ! C'est le déchaînement de toutes les haines, la guerre au couteau, le guet-apens et l'embuscade.
Mme Baringhel. — Et le triomphe des automobiles ; je me suis réfugiée ici parce qu'on n'en voit pas, les chemins sont trop mauvais ; pas de bicyclistes et pas de casquettes russes. Voyez, aucune vue, ce qui supprime la Tour Eiffel. On pourrait se croire à cent lieues de Paris, et pas de journaux... Voyez ce que je lis...
Elle tire de derrière son coussin de dos l'Exemple de Ninon de Lenclos, de Jean de Tinan, et le Mémorial de Sainle-Hélène.
.Marquis de Komérage. — Hier et demain ; je vous enverrai les Mémoires du Sergent Bourgogne. Vous les avez lus?... Il faut les lire, puisque vous êtes napoléonienne.
Mme Baringhel, montrant le jardin. — Napoléonienne ! Il le faut bien, dans ce cadre.
Marquis de Komérage. — En effet, très Ecouen. M. dHéloé est à Londres ?
Mme Baringhel. — Oui, il revient demain... Nous dînons à Bellevue, n'est-ce pas? J'ai demandé le landau pour six heures; nous prendrons par la forêt. Maintenant, pour ne pas parler de l'affaire Zola, racontez-moi cette affaire Rodin.
A Madame de Martel.