LES ENNUIS DE MME BARINGHEL
Chez Mme Baringhel, dans sa propriété de Fleury. Petit salon Empire, vieilles boiseries du temps demeurées telles quelles avec des trompe-l'œil en glaces encastrées dans les portes : mobilier sommaire recouvert de soie groseille brochée de lyres et de lauriers d'or, le dessin Empire qu'on trouve chez tous les tapissiers. Mme Baringiiel ne s'est pas mise en frais. Sur un guéridon à galerie de cuivre, d'assez jolis biscuits de la fin de la Révolution ; sur un fût de colonne, un très beau buste de Bonaparte à Brienne. Le petit salon est dallé de marbre ; des fausses portes de glaces, encadrées dans les boiseries, en face de chaque fenêtre, prolongent la perspective du parc. 11 pleut une pluie fine et tiède qui lustre et rajeunit la verdure des massifs et des pelouses.
Sur un somno d'acajou incrusté de beaux cuivres et tendu de satin blanc uni, Mme Baringhel est allongée, maussade ; un tas de livres traînent, à demi coupés, parmi les coussins : la Femme et le Pantin, de Pierre Louys ; la Gloire, de Georges Bonnamour ; les Derniers Lys, de d'Esparbès, et les Nuits de quinze ans, de M. Francis de Croisset,
préface par Octave Mirbeau. Horsd'un grandvase gris cendré et comme neigeux de Lachenal, un jaillissement de glaïeuls blancs et de dahlias simples d'un jaune soufre très pâle.
Auprès de Mm Baringhel, Marcius de Borre le sculpteur, et d'Héloé. retour de Londres.
Mme Baringhel. — Cette pluie !
D'Héloé. — Hier, vous vous plaigniez de la chaleur!
Mmi Baringhel. — S'exiler de Paris pour moisir sous ces arbres ! Vous trouvez ça gai, vous, ce marécage ".
D'Héloé. — C'est pourtant un peu mieux que l'avenue du Boi>, où il n'y a plus une feuille : et puis elle abat la poussière, cette pluie. Voyez dan- quelle jolie buée elle noie le fond du parc, c'est frais comme tout, ces verdures lavées, et ces allées, comme elle- s'enfoncent bien dans le clair-obscur humide et llou des dessous de bois! Vous n'aimez pas ces frondaisons bleues ? (Silence hostile de Mmc Baringhel.) Etvousboudez maintenant. Faut-il vous citer du Baudelaire ?
Qu'importe ryue tu sois sage ?
belle ! et sois triste '■ les pleurs Ajoutent un charme au visage. Comme le fleuve au paysage ; L'orage rajeunit tes fleurs.
Mue Baringhel se levant, agacée. — Vous êtes slupide ; vous devriez entrer à l'Odéon, mon cîier : vous feriez recotte aux Samedis po-
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pulaires . Vous dites beaucoup mieux que M. de Max.
D'Héloé. — Le physique en moins. Pourtant, vous me flattez.
Mme Baringhel, arrangeant les fleurs. — N'en croyez rien, il est devenu parfaitement ridicule. Demandez à Marciùs de Borre, oui, demandezlui son opinion sur la soirée Rollinnt.
D'Héloé. — Ah ! oui, la fameuse soirée où... Ou m'avait déjà dit... Est- ce que vraiment ?
M arcils de Borre. — Le fait est que... oui, il avait une culotte à pont malheureuse.
M"'e Baringhel, se rasseyant. - Et un ventilateur dans le pont de cette culotte, c'était un scandale. Cela se soulevait, s'avançait, s'abaissait, • utl;i il : on aurait dit le remous de ventre d'une chienne en gésine ; cela m'a tout à fait rappelé Mirza, la dernière fois qu'elle a mis bas. 11 est vrai qu'il disait le Vent... A un moment il s'est tordu et cambré, le torse à la renverse sur le piano à queue de l'accompagnateur ; c'était de la plastique imilalive. Oh ! oui, qu'il l'avait le vent dans ses voiles.
D'Héloé. — Je vois cela d'ici : le vent sous le pont.
Mmc Baringhel. — Le mot a déjà été' fait. mon cher.
D'Héloé. — Mais comme j'étais à Londres, j'ai pu l'ignorer, n'est-ce pas ?
Mme Baringhel, impertinente. — A beau mentir
qui vient de loin. Puisque vous aimez tant la pluie, que n'êtes-vous donc resté dans ce Londres ? Vous avez dû être servi à souhait.
D'Héloé. — A souhait, vous l'avez dit, et je voudrais y être encore. Le voilà, le pays idéal pour les artistes et les délicats ; parlez-moi des Anglais chez eux, ma chère ! Quel luxe raffiné, intelligent et bien pour soi, quelle perpétuelle joie de l'œil que leur ameublement et la décoration de leurs intérieurs ! Et ce respect de la liberté d'autrui inconnu en France, cette discrétion dans la demande et l'information ! Songez, une ville où. l'on ne vous demande jamais d'où vous venez, pourquoi vous partez, où vous allez, quand vous reviendrez, etc. ; une société où l'on ne vous presse jamais de manger un plat qui vous déplaît, de boire un vin qui vous fait mal ou de goûter un fruit qui ne vous revient pas ; un monde (et c'est le monde anglais) où l'on a le respect de votre individualité, de vos goûts et de vos dégoûts, de vos appétits et de vos caprices, une ville où l'on n'est pas tenu de rendre compte de ses fatigues, de sa pâleur et de ses absences ; jamais, en Angleterre, on ne se permettrait de vous demander si vous avez une maîtresse et comment vous avez passé la nuit. Ah ! voilà qui vous change des potins de Paris etde la Sainte- Inquisition de notre belle jeunesse.
Mme Baringhel. — Oui, c'est le pays de tous les scrupules et de toutes les pudeurs ; un
homme ne s'y montre même pas avec sa maîtresse ; il serait compromis, le cher. Le tait est que la femme compte si peu, à Londres !
D'Héloé. — Elle envahit moins que chez nous et n'y dirige pas la politique et les arts; elle n'est que décorative ; elle y est à sa place.
Mm8 Baringhel. — Un joli bibelot ou une fleur, mais un bibelot qu'on laisse à la maison, et une fleur que, fanée, l'on jette à la rue ou ailleurs.
D'Héloé. — Ailleurs est de trop; la femme y va d'elle-même en France, et les Anglais le savent bien. Il faut les entendre parler de Paris : nous sommes pour eux le mauvais lieu de l'univers. A mon dernier voyage, au club, un Anglais fiancé parlait de son prochain voyage de noce ; divers pays étaient proposés, et comme je citais Paris : « Paris, m'était-il répondu, Paris avec une femme, pourquoi?..» C'est explicite, n'est-ce pas?
M,ue Baringhel. — Paris-Babylone. Paris mauvais lieu. Paris lupanar, vous exagérez, mon cher, et l'anglomanie vous aveugle. L'Anglais est partout au mauvais lieu quand il voyage ; souvenez-vous de Naples, n'est-ce pas, monsieur de Boire, et, comme partout où il est, l'Anglais est chez lui, je conclus que c'est lui, le lupanar.
D'Héloé. — Vous avez là-dessus des lumières dont je veux ignorer les sources.
Mm8 Baringhel. — Vous dites ?
D'Héloé. — Rien, qu'ils ont les plus beaux
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soldats du monde, que leur armée, de parade peut-être, met en mouvement des bas-reliefs du Parthénon.
Marcius de Borre. — Habillés par l'English- Tailor.
D'Héloé. -r- Si vous voulez ; mais qu'Hvde- Park. de cinq à sept, offre les. plus beaux spécimens d'humanité qu'on puisse rêver, que les yeux et la carnation des Irlandaises sont d'une qualité insoupçonnée en France, que tous les tableaux de Burne Jones s'expliquent devant certains regards et certains visages rencontrés à Londres.
Mme Baringhel. — Que Viviane et Merlin flirtent, le soir, dans les squares, que Patrocle et Achille y rôdent par les rues, et que les passants y traduisent librement les poésies de lord Douglas.
D'Héloé. — Sivousytenez. C'est une légende ; mais elle est reçue, accréditée en France, ce qui n'empêche pas leurs femmes d'être belles comme des fleurs. Oui, c'est là qu'il faut aller, mon cher de Borre. si vous aimez comme moi la beauté d'une race. A Londres seulement vous vous rendrez compte du luxe d'une aristocratie, là seulement vous comprendez comment une société peut vivre et se mouvoir en beauté. Ainsi, cette vie de rivière. ..
Mme Baringhel, se levant. — Ah ! cela non vous me l'avez déjà faite, la vie de Tamise, les
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house-boats et les yachts nickelés et vernissés, astiqués, et luisants, et tout fleuris de géraniums, d'amaryllis, de clématites entre des rives de verdure tendre et de villas princières, les orchestres installés à bord se répondant d'une em barcation à l'autre, les hommes en costume blanc, les femmes en batiste mauve, citron ou bleu pâle, vivantes orchidées, car vous l'avez même écrit... sablant le Champagne sous les ciels délicatement gris et sur les eaux nostalgiquement vertes, illustrés par Whistler. Ah non, inutile de nous rééditer vos petites impressions de Londres. Ne vous laissez pas emballer, mon cher deBorre. D'abord, connaissez-vous quelque chose de plus laid qu'un house-boat ? Pour vous en convaincre, allez donc voir à l'île des Cygnes celui de Mme de Béhague, le Lotus. Il mouille en ce moment dans la Seine, je l'ai vu la dernière fois que je suis descendue à Paris parle bateau.
D'Héloé. — Parbleu, je comprends qu'elle ne vous ait rien dit, la maison d'eau de cette chère comtesse, en pleine Seine de faubourg, contre la berge dallée comme un quai, de l'île des Cygnes, devant le pont de Grenelle.
C'est en Tamise qu'il l'aurait fallu voir, au milieu des flèches d'eau, des nénuphars et des roseaux de là-bas, toute fleurie de glycines comme l'house-boat du duc de Connaught, de jolies femmes à sa terrasse et, pagayant autour
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d'elles, toute une bande de joyeux minstrels, et les gambades et les contorsions et les larges sourires de vingt joueurs de banjo en habit de couleur jaune serin, vert pomme ou pensée, luttant de grimaces et d'adresse pour amuser les jolies ladies.
Mme Baringhel. — Divertissements de Pointdu-Jour, un soir de 14 Juillet. (Prenant dans les coussins le livre de Francis de Croisset.) Voici des vers pour vous, mon cher : vous permettez que j'aille faire un tour à l'office ; il faut bien soigner la chère d'un homme gâté par le grand luxe anglais. (Lui donnant le volume ouvert à la page 56.) Vous aimerez tout à fait cette Frôleuse, elle est au niveau des sens d'un homme que Londres a su retenir. (Elle sort.)
D'Héloé, prenant le livre. — Voyons le madrigal : quelque insolence, n'en doutons pas. (Lisant haut.)
LA FROLEUSE
Tu es petite, rousse et grêle, Tes yeux cernés sont excitants, L'hystérie au vice s'y mêle Et tu n'a pas encor quinze ans.
Ça promet.
L'aile rose de ta narine.
Toujours bat de frisson nerveux, Tu n'as ni hanche, ni poitrine, Tu fais couper court tes cheveux.
Pas mal, un peu Montmartrois, mais pas mal t
Des poses molles et savantes Font ployer ton corps de gamin, Quelles voluptés énervantes Promet la rondeur de ta main.
Hum ! hum !
Sous tes cils roux ton œil pétille D'un cynique et brutal désir ; Ta langue entre tes dents frétille, Petit animal de plaisir.
Je rirai quand tu seras nue D'un certain rire polisson, Car la nature saugrenue T'a faite fdlette et garçon.
Déjà lu dans Yerhaeren, mais ça fait toujours plaisir. Cette pauvre et chère Nina ! La flèche du Parthe : elle ne me pardonne pas la fuite de son grand homme.
Marcius de Borre. — ■ Comment, elle aussi ?
D'Héloé. — Naturellement, une intellectuelle; il fallait bien être du dernier bateau ; seulement, cette fois, elle s'est tronipée. Le bateau est un ponton et se manœuvre avec une gaffe.
Marcius de Borre. — Alors, cette aigreur, ces ripostes et ces prises à partie ?...
D'Héloé. — Oui, toute cette humeur agressive, de la rancune et du dépit : rancune de ce que je n'ai pas partagé ses opinions, dépit de s'être trompée. Elle recevait Rochefort autrefois à sa table, elle le ferait étriper à l'heure qu'il est : elle raffolait de Drumont lors de la publication de la France juive, elle voterait sa mort aujour-
d'hui ; elle ne veut plus lire Gyp, qui était son auteur favori et a brûlé hier tous ses Déroulède. Mais cela lui passera, femme souvent varie : c'est déjà très beau de l'avoir empêchée de suivre les débats. Estimons-nous heureux, mon cher, on n'a pas cité votre pauvre Mme Baringhel parmi les dames de la défense.
Marcius de Borre. — C'eût été dur en effet . Et vous, que pensez-vous de Zola ?
D'Héloé. — Oh ! moi, sans haine, je déplore. D'ailleurs, il s'explique, c'est un Italien.