‹ Madame BaringhelChapitre 27 sur 35 · MMEBARINGHEL AU FORT DES NEIGES · texte numérisé non relu

MMEBARINGHEL AU FORT DES NEIGES

« Au Port de Baliia », « Au Départ des Antilles » , « Au Bateau d'IIonfleur », j'aime d'un amour un peu puéril ces petits restaurants exotiques et leurs enseignes chantantes, leurs titres nostalgiques comme une invitation au voyage :

j'y retrouve dans ces petits restaurants étroits et proprets, aux plafonds bas et aux boxes obscurs, où de grosses mains d'anciens matelots, maintenant assagis, vous servent d'étranges salades de tourteaux et de poivrons confits, j'y retrouve le charme angoissé et le malaise un peu opprimant d'un départ, un départ pour très loin, au-delà des Océans, pour des pays neufs et pour une vie neuve, là-bas, très loin, aux colonies ! Les colonies! ce sont bien, en effet, leurs profonds ciels bleus et leurs rivages de chaleur qu'évoquent dans mon esprit ces enseignes chantantes de maritimes gargotes, « Au Port de Bahia », « Aux Antilles », g Au Départ ».

i^Tiré des Buveurs d'âmes.)

Hôtel de Calcutta, sur le grand quai, au Havre. Dans la petite salle à manger des voyageurs: séries de petites tables très propres, des serviettes damassées de roucre en éventail dans les

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verres, couverts de ruolz; au fond de la salle, deux dressoirs ornés de glaces, encombrés de flacons de pickles et de sauces anglaises. La salle est éclairée par une seule baie window donnant sur le Grand Quai, elle est violemment ornée de géraniums rouges et de petits orangers en caisse.

Autour de deux petites tables réunies en une seule, d'Héloé et M. et Mme de Morfels ; il est midi, un maître dhôtel achève de poser sur la table des raviers, de grosses crevettes roses et des tomates au vinaigre; brouhaha de paquebots, de poulies, de cris de sirènes, le tout dominé par le ramage assourdissant des aras et des perruches des marchands d oiseaux avoisinant l'hôtel.

D'Héloé. — Vous la connaissez, ça Ta prise comme une colique. Nous étions installés à Fleury jusqu'au "20 et elle a voulu revoir les courses de Deauville ; nous n'étions pas aux Cyclamens depuis trois jours qu'elle a voulu venir ici pour l'arrivée de l'escadre. Nous inaugurerons la grande semaine par les fêtes de la Bourgogne, en pleine bousculade populaire, et elle prétend avoir l'horreur des foules. Bref, nous qui avions cette année inventé la banlieue et raffolions du charme vieillot de Meudon et de Bellevue, anciens domaines et ombrages profonds, nous sommes dans le hourvari d'une fête maritime, et, qui pis est, officielle. C'est tout juste si nous n'irons pas au bal, mais l'illogisme, c'est la logique même du caractère des femmes.

Mme de Morfels. — Si vous étiez poli !

D'Héloé. — Entre nous la politesse, est-ce bien nécessaire ?

De Morfels. — Dans ce cadre surtout, hein? il est bien, votre hôtel de matelots.

Mme de Morfels. — Pour du caractère, il a du caractère.

D'Héloé. — Si vous croyez que je n'aimerais pas mieux Frascati. Pas moyen de fermer l'œil dans ce maudit hôtel ; les entendez-vous les perroquets? Pigez-moi ce vacarme de perruches? on se croirait chez Mm" Amant de Perdriavet, un soir de première d'Anatole.

Mme de Morfels. — Vous ne me ferez pourtant pas croire que les volières jacassent la nuit.

D'Héloé. — Oui, mais les paquebots toute la nuit en partance, le bateau de Southampton qui stationne vis-à-vis et la lumière des phares, des lampes électriques, les cris des sirènes! J'ai tous les feux tournants des bassins sur mon lit ; pas de persiennes aux fenêtres de ma chambre, et les voilures des bateaux marchands, qui passent au clair de lune; juste devant ma croisée, c'est cauchemardisant. Leur ombre navigue sur mon mur, et tous les portefaix du quai, dès l'aube, pour les arrivées des bateaux de Caen, de Trouville et d'Honfleur!... Mais, quand du bateau elle a vu l'hôtel de Calcutta et celte façade de vieille ardoise, elle n'a voulu rien entendre. C'est là qu'elle a voulu descendre ou mourir;

elle s'était découvert l'âme de Pierre Loti dans un Havre de vieille estampe ! C'est de la suggestion ou de l'hystérie? mais ce milieu grouillant, bruyant, puant, l'enchante. Vous avez vu les ordures de ce quai et ces monceaux de détritus de caisses vides. Elle qui hurlerait pour un grain de poussière sur le perron de Fleury, elle se croit ici dans un beau Havre de Grâce du temps de la Régence, à l'époque des Ango de Dieppe et des Indes galantes ; l'hôtel de Calcutta ! Calcutta ! tout le régime de Law est pour elle dans ce mot, et, parole d'honneur, elle se croit à la fois et Lally Tollendal, la marquise de Dupleix et princesse de Bombay et de Pondichéry.

De Morfels. — La force de l'imagination.

D'Héloé. — Et le plaisir de contrarier autrui. Mais la voici; vous allez ouïr le dithyrambe.

Mme de Morfels. — Avec lord Fingal ?

D'Héloé. — Et son matelot.

Mmc de Morfels. — Lord Fingal a un matelot ?

D'Héloé. — Non, je m'explique mal. Le matelot est à nous, c'est un ancien marin qui nous a fait faire hier le tour du port et dont elle ne peut plus se passer : le coquin a de beaux yeux et du bagout; nous l'avons attaché à notre personne : très Altesse, notre chère amie ! D'ailleurs, ne vous l'ai-je pas déjà dit, elle a l'âme de Pierre Loti depuis que nous sommes au Havre... Lord Fingal, nous l'avons trouvé à l'hôtel.

M""' de Morfels. — Hôtel de Calcutta? Sans que vous l'ayez prévenu ?

D'Héloé. — J'ai dit trouvé, chut ! les voici.

Entre en coup de vent Mmc Baringhel, lord Fingal et Jean-Marie Le Gonidek, ancien timonier à bord du « Formidable », actuellement attaché au port du Havre.

Mme Baringhel. — Ah! comme c'est gentil à vous d'être venus! je ne vous présente pas, n'est-ce pas? Lord Fingal, retour d'Antinoë, Antinoë, les fouilles, le musée Guimet, la petite danseuse; Mme de Morfels, M. de Morfels. Est-il assez amusant, hein, mon hôtel du Mississipi ? Je vous le ferai visiter après déjeuner, vous verrez la vue que j'ai de ma chambre ; je ne rate pas un bateau qui entre, je ne manque pas un bateau qui sort. Mais qu'attendons-nous pour nous mettre à table ?

D'Héloé. — Mais vous, chère amie ; vous avez invité M. et Mme de Morfels pour onze heures et demie cl il est une heure moins Ee quart.

Mme de Morfels. — Nous ne sommes arrivés qu'à midi.

D'Héloé. — Ne l'excusez donc pas, ça ne fait que trois quarts d'heure de retard; mais c'est une habitude.

M,ne Baringhel. — C'est la faute à Jean-Marie, il m'a fait visiter la Grosse-Tonne.

Jean-Marie, intervenant. — Monsieur, c'est madame qui a voulu.

D'Héloé. — Oui, je sais, vous aviez lu le Pall Mail d'hier. Encore un qui a une déplorable influence sur vous et dont je vous conseille de suivre les renseignements à la lettre; il vous conduira loin si vous lécoutez, votre M. Raitif.

Mme Baringhel. — Mais, c'est très Rétif ici, ces vieilles rues de la Gaffe, des Galions.

D'Héloé, tout bas. — Et d'Albanie aussi, n'est-ce pas?

Mme Baringhel. — Ce bassin du roi.

D'Héloé. — Par un Y.

Mmf> Baringhel. — Ce pont Notre-Dame.

D'Héloé. — Et ce quartier Saint-François, plein de Bretons pouilleux.

Mm" Baringhel. — Vous êtes absolument dénué d'âme, vous, mon cher, et je suis sûre que Mme de Morfels est de mon avis. N'est-ce pas qu'ils vous chantent, à vous, ces vieux quartiers et ces quais populeux, et cet hôtel de la Marine tout à côté avec ces entablements de pierre poussiéreux de trois siècles; mais c'est, en paniers de gros de Tours jonquille et la taille amincie comme un corset de guêpe, que nous devrions être ici. Notre piqué blanc jure avec ce décor... Où sont les belles madames du siècle dernier promenant leur ennui joli sur les quais du vieux Havre.

D'Héloé, récitant. — « Tandis qu'un négrii-

Ion, retroussant haut leur robe, les abritait d'un large parasol. »>

Mme de Morfels, de même. — « Ou qu'un vieux matelot à mine de pirate, leur offrait un perroquet des îles ou quelque babouin affublé de soieries et de plumes d'autruche. »

M111" Baringhel. ahurie. — Comment! vous auss ?

M"'e de Morfels, souriant. — Mais oui, nous avons quelque lecture et aussi quelques souvenirs. Vous n'êtes pas seule à posséder vos vieilles estampes.

D'Héloé, bas à J/U,e de Morfels. — Et dire que ce sont les yeux de ce marin qui éveillent en elle tant de souvenirs! C'est dans ses prunelles qu'elle voit le Havre.

Mme de Morfels. — Le voyage dans les yeux... Mais, avec tout ça, nous ne mangeons pas.

Tous a la fois. — Oui, à table, à table. — Hé ! maître d'hôtel, servez. - — Attaquez ces crevettes roses. — Sont-elles belles ! — Voyons, mangez, mon cher Fingal.

Mme Baringhel, bas, à d'IIéloé. — Oh! j'oubliais, j'ai invité Jean-Marie à déjeuner; je n'avais pas songé aux de Morfelds. Voyez-vous un inconvénient à ce que ce garçon mange à notre table"?

D'Héloé. — Aucun, si vous le placez entre vous et lord Fingal. C'est une inconvenance de

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plus, et voilà tout; nous ne les comptons pas, n'est-ce pas. Morfels? (.4 Jean-Marie.) Allons, asseyez-vous, mon garçon. (.4 Mme de Morfels.) Il ne vous gène pas ?

Mme de Morfels. — Mais non, je lui trouve une bonne figure drôle.

Mine Baringhel. — Vous savez qu'il nous a fait visiter le voilier qui a coupé en deux la Bourgogne.

Lord Fingal. — Dans la darse Bellot, une heure et demie de barque.

D'Héloé. — Le Cromartyshire, vraiment'.'

Lord Fingal. — Non, il s'appelait le Pennmarch.

Jean-Marie, la bouche pleine. — C'était pas le même bateau, mais c'était de la même Compagnie, de Glasgow.

D'Héloé. — C'est tout comme, et une heure et demie de barque, naturellement. (Bas aux Morfels.) Voilà comme elle est. on l'exploite.

Muje de Morfels. — Mais c'est la joie de la vie d'être exploité sans le savoir.

D'Héloé. — Oui, c'est l'extase, la divine extase, regardez-la, elle rayonne.

M'ie Baringhel. — Vous savez qu'il nous conduit tantôt au fort des Neiges?

M11"' de Morfels. — Où ça, le fort des Neiges?

Jean-Marie, la bouche pleine. — Oh! dame! c'est pas tout près, c'est après le bassin à pétrole, après la deuxième darse.

Lord Fingal. — Plus loin que ce matin ?

D'Héloé. — Naturellement, deux heures et demie de barque, au moins.

Jean-Marie, se curant les dents avec la pointe de son couteau. — Il faut bien à peu près ça, mais on a une ben belle vue, on est comme qui dirait sur Honfleur, et pis y a le parc aux huîtres avec la guinguette au père Bouleau ; on les péchera devant vous, vous les mangerez toutes fraîches ; et pis y a les chantiers de la Méditerranée, ousqu'on construit les bateaux de l'État. Ce que ea grouille ! c'est un spectacle ben curieux ; tous les étrangers y vont, et pis on revient par tous les bassins.

D'Héloé, l'imitant. — Et c'en est une, de promenade! (Bas aux Morfels.) Nous l'avons déjà faite trois fois, sauf la visite au parc aux huîtres qui viennent d'Arcachon; mais si vous croyez qu'elle regarde le paysage.

Mme de Morfels. — Mais c'est très dangereux alors, c'est une vraie passion.

D'Héloé. — Peuh! ça lui durera jusqu'à l'arrivée de l'escadre; et puis je compte un peu atssi sur le fort des Neiges : elle ne résistera pas à ce paysage d'herbes sèches et de vieux tessons.

M"10 de Morfels. — Je ne la connaissais pas sous ce jour inflammable.

D'Héloé. — Elle a pris ça durant les traversées, dans notre dernier voyage.

Mme de Morfels. — C'est ainsi que se traduit chez elle le mal de mer?

D'Héloé. — Oh! ça lui dure peu, c'est tout cérébral, tout se passe dans les méninges chez elle ; elle a une alcôve dans le cerveau : n'oublions pas qu'elle est avant tout une intellectuelle.

Et le déjeuner continue au milieu du tohu-bohu des paquebots, du hourvari des portefaix, et des gurullements des ânes, et des glapissements des porcs, et des beuglements des veaux qu'on débarque.

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