‹ Madame BaringhelChapitre 28 sur 35 · LA COUR A FONTAINEBLEAU · texte numérisé non relu

LA COUR A FONTAINEBLEAU

« Que je serais malheureux si j'avais des seins et étais nourrice! Ou si, un de ces musiciens militaires, je devais, sanglé dans un uniforme, souffler dans un trombone des Danaïdes, au jardin public. Ah! être une mouche dans une cuisine au carrelage arrosé, en province! Ou plutôt une éponge passive, un corail au fond de la mer... Ou une fleur de rideau dans le salon propret et nu d'une vieille fille à Quimper! »

(Jules Laforgue, inédit.)

A Fontainebleau, dans un des hôtels les plus smarl de la rue Grande, tout à l'extrémité de la ville, passé la cour des Adieux du château. Dans le jardin de l'hôtel, sept heures du soir, avant le dîner.

Mme Baringhel et Mm.e de Morfels sont étendues dans des rocking-chairs à l'ombre d'un acacia, contre un treillage tout enguirlandé d'aristoloches; une table est dressée non loin d'elles, service de quatre couverts. Ces dames ont choisi la partie la plus fraîche et la plus retirée du jardin, l'endroit le plus ombreux et le plus

éloigné de la rue; derrière le treillage, ce sont les allées et venues de maîtres d'hôtel s'activant autour d'autres tables. Peu à peu, le jardin s'emplit de smokings et de toilettes claires ; on descend pour dîner; clientèle exclusive de familles anglaises et américaines: la chaleur est accablante.

Mme Baringhel, en robe de tulle orange sur un dessous de taffetas bleu pâle à reflets changeants, corsage tout en capucines, une robe évidemment de l'année dernière, qu'elle n'avait encore osé arborer, mais qu'elle risque dans ce milieu étranger. Mme de Morfels, robe de batiste blanche avec broderies à jours sur dessous de taffetas réséda, beaucoup plus jolie et bien plus simple, deux magnifiques perles aux oreilles. Ces dames sont installées, avec, sur un pliant, à côté d'elles, un tas de brochures, de livraisons, de journaux et de volumes non coupés. Mm0 Baringhel s'évente violemment avec un éventail de bois des îles.

M,ue Baringhel, entre ses dents, les yeux sur deux familles américaines, qui viennent s'installer de Vautre côté du treillage. — C'est un paquebot. {Elle prend son flacon et le respire.) D'Héloé aurait pu nous trouver un autre hôtel. [A Mme de Morfels. en train de lire le « Gaulois ».) Il est donc bien intéressant, ce journal?

Muie de RIorfels, le lui tendant. — Pas plus qu'hier.

Mme Baringhel. sans le prendre. — Le retour du prince Henri, la semaine de Deauville et le roman de Mme de Pougy.

M'"e de Morfels, souvictnle. — Vous l'avez

dit.

M"'e Baringhel. — Pas de nouvel accident d'automobile ?

Mme de Morfels. — Non.

Mm0 Baringhel. — Pas de nouveau déraillement sur la ligne de l'Ouest, pas de collision de transatlantiques, pas de nouvel enfant martyr.' (L'Ile bâille.)

Mme de Morfels. — Passez-moi donc le Cri de Paris; je ne veux plus vous écouter, la chaleur vous rend méchante comme une guêpe.

M ■'"" Baringhel lui passe la brochure, et, d'une voir boudeuse. — Garçon, une mominette.

M "c de Morfels. — Qu'est-ce que cela ?

M'" Baringhel. — Laissez donc. (Au maître d'hôtel accouru.) Oui, de l'absinthe, du sucre et un peu d'orgeat, et de l'eau frappée surtout, pas d'eau de seltz.

W" de Morfels, effarée. — Vous prenez de l'absinthe, maintenant '!

M" Baringhel, versant lentement son eau glacée sur son sucre. — Il n'y a que ça qui me rafraîchit; c'est, d'ailleurs, excellent. Ne vous préoccupez pas de moi. lisez votre Cri de Paris.

M018 Baringhel s'absorbe dans la confection de sa mominette; Mme de Morfels dans sa lecture. Silence.

Mme de Morfels. tout en lisant. — Ah!

Mmc Baringhel. — Quoi?

Mmc de Morfelds. — Non, c'est trop drôle . la Cour à Fontainebleau, lisez.

Mmc Baringhel. — La Cour ?

Mme de Morfels. — Oui, la Cour, l'Elysée, M. Faure.

Mme Baringhel. — M. Faure ici! donnez, donnez. (Elle lit tout haut : ) « A Fontainebleau. De grands préparatifs vont être faits, paraît-il, à Fontainebleau, pour recevoir le Président à l'automne. Le conservateur du Palais aurait été avisé, la semaine passée, d'avoir à tenir prêtes toutes choses pour le commencement d'octobre. Ce sera un déplacement officiel, au contraire du déplacement à Rambouillet, qui est d'un caractère intime et n'entraîne aucun déploiement d'étiquette. Pour la première fois, depuis qu'il occupe le pouvoir, M. Félix Faure recevra dans un château — un des plus beaux châteaux du monde. » Je vous crois, pour peu qu'il prenne pour lui le cabinet de l'Empereur, vous vous rappelez le merveilleux appartement en rotonde, tout tendu de moire verte retenue par de hautes lances d'or, et autour de la corniche, cette large garniture de brocart rose et argent que je voulais faire exécuter à Jansen ! Il ne s'ennuiera pas, le Président ; et Mm' Faure, va-t-elle occuper la chambre de Marie-Antoinette, vous savez, la chambre en brocart blanc tout brodé de chenille, offerte par la ville de Lyon. Et qui recevra-t-il,

notre Président? Voyons un peu. (Elle cherche dans la brochure.)

M"1' de Morfels. — Mais les ministres, les ambassadeurs, les souverains et les princes de passage, c'est écrit tout au long. (Elle se lève et, passant derrière Mmc Baringhel, la fait suivre du doigt sur la page.) « Les invitations seront faites par séries et selon le protocole usité jadis sous l'Empire. Le déplacement, toutefois, ne sera qu'une sorte de répétition générale du grand déplacement que le Président fera, en 1900, à Fontainebleau, lors de l'Exposition universelle, lorsqu'il y aura pour hôtes l'empereur de Russie, le prince de Galles, le roi des Belges, le roi de Danemark, l'empereur d'Autriche et, dit-on, la reine Wilhelmine. »

Mme Baringhel. — Le musée des souverains ; mais voyons les séries : comme à Gompiègne, trois séries distinctes. La première série : « Les ministres, les grands fonctionnaires, les présidents de chambres, les généraux. » Ah! voyons la seconde : « La seconde série, dite la série artiste, comprendra des peintres, des écrivains, ou graveurs, deux sculpteurs : MM. Clairin, Roll, Détaille, Gervex, Bonnat, Boutée, Sully- Prudhomme(?), Poilpot fi), Hugues Le Roux »... naturellement, « Francisque Sarcey... Yvette Guilbert, Jean Lorrain, Octave Mirbeau. »

Mm8 de Morfels. — Non, vous inventez.

Mme Baringhel. — Pourquoi pas, après tout !

M. Faure n'est pas tenu de savoir. (Lisant : ) «François Coppée, Edouard Drnmont. Henri Rochefort, Mercié. Rodin, Falguiére. »

Ml"e de Morfels. — En supprimant, n'est-ce pas, Rochefort et Drumont.

Mme Baringhel. — Peut-être, et Rodin aus-i : voyons la série smart, la série des gens du monde, celle qu'on aura plaisir à mettre avec les ambassadeurs, les grands-ducs et les princes de passage à Paris.

Mmc de Morfels. — C'est écrit.

M'"c Baringhel. — Ou presque. Ce sont... naturellement, les familles Gretïulhe, de l'Aigle, de Morny. le comte Potocki, la duchesse d'L'zès et ses automobiles. Mmî de Trédern. etc., les camarades des grands cercles, quelques vieux amis. Chasses, dîners de gala. bals, comédie, ballet, cinématographe, concerts, promenades et tout ce qui s'ensuit. Mon Dieu! que sommesnous venues faire ici? Avoir fui le Havre et la villa de la Côte pour retomber à Fontainebleau en plein hourvari présidentiel, ce d'Héloé esl fou. parole d'honneur! Ah ! je vais bien le recevoir. Mais justement le voici.

DHéloé, de Morfels paraissent au fond du jardin ; ils s'acheminent vers les deux femmes; ils sont tous deux en pantalon de toile blanche et smoking.

Mme Baringhel. — Ah! vous arrivez bien, je

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vous conseille. D'abord, d'où venez-vous? On ne vous a pas vus de la journée.

D'Héloé. — Je ne pouvais être ici et à Paris. Vous m'avez envoyé là-bas, boulevard Haussmann, pour discuter, chez Lubin, cet itinéraire en Tyrol Bavarois (A Mme Morfels.) Cette dernière fantaisie qui Ta prise d'aller pérégrincr autour de Munich et de visiter les gâteaux de Savoie de Louis II.

M'"e Barlnghel haussant les épaules. — Il est fait, cet itinéraire ?

D'Héloé. — A peu près; je rapporte plusieurs projets ; c'est assez compliqué, cette tournée des châteaux du roi, mais enfin j'en suis sorti. Seulement, il faudrait être fixé sur votre retour : est-ce par Venise ou par les bords du Rhin 2

}lme Baringhel. — Nous causerons de ça à table. (Lui tendant le «Cri de Paris » .) Lisez cela, mon cher, et voyez dans quel guêpier vous nous avez conduites.

D'Héloé. — Moi! c'est vous qui avez voulu venir à Fontainebleau. Vous ne vouliez plus rester à Trouville à cause des courses et des bookmakers : il était si simple de rentrer à Kleury : mais le voisinage de Paris vide vous horripilait.

M"'e Baringhll. — Je vous crois, la solitude de l'été dans le rayon d'une ville morte ; mais lisez, lisez, nous voici avec la cour de M. Félix Faure, à Fontainebleau.

D'Héloé, cherchant. — Où cela? Oh! d'abord, le Cri de Paris, c'est le journal antigouvernemental, rien de moins sérieux que ce qu'il annonce. Je suis passé tantôt au ministère de l'intérieur serrer la main de La Frénoise, et il n'en a pas soufflé mot ; et puis, si vous aviez bien lu, chère amie, vous auriez vu qu'il n'est question du Président ici qu'en octobre, et, en octobre, nous serons à Venise, ou à Milan, ou à Turin, à moins que nous soyons entre Mayence ou Goblentz, ou tout simplement à Fleury.Vous voyez donc que vous vous agitez dans le vide, et c'est un bien grand danger par cette chaleur. [Offrant son bras à Mme de Morfels.) Et vous, madame, qu'avez-vous fait aujourd'hui?

Mme de Morfels, se laissant conduire à table. — Oh ! nous n'avons pas mis le pied dehors, comme bien vous le pensez ; nous avons dormi jusqu'à quatre heures, et puis nous avons lu. A ce propos, que je vous remercie. Très amusant, le Journal d'un grinchu; comme la femme est bien campée et comme l'auteur a joliment tiré parti de la catastrophe du Bazar... Sotte, vaniteuse, égoïste, vénale, vide et manégée c'est bien l'idéale poupée de ce temps. — Alors, vous l'avez reconnue, la belle Mu,e de Maillane ? — Si je les ai reconnues? Mais elles sont légion ; on peut mettre cinquante noms. — Oui, c'est la dame qui peut dire arec raison que c'est une honte pour la France: elle y apporte son petit

contingent. Mais alors, vous l'avez lu en cachette de notre amie ? — Je crois que sa haine s'amollit.

— La chaleur. — Je vous ai apporté Miquette, du même auteur. Vous retrouverez là des idées bien à elles et bien drôles, et puis Napoléon et les femmes, de Frédéric Masson, c'est tout à fait un livre pour lire ici. — ■ Merci, vous me les donnerez demain. — Je les ai fait porter dans votre chambre.

M"'e Baringhel, à table, à M. de Morfels. — Alors, vous ne le quittez plus, ce canal? — Vous ne voulez pas que j'aille, par quarante degrés, à la vall?e de la Sole; on étouffe, dans cette forêt.

— A qui le dites-vous? — Et le canal est vraiment le seul endroit frais, vous savez, derrière les cascades. — Oui, il y a tous ces enfants nus qui se baignent, tous ces petits voyous auxquels on jette des sous, qu'ils vont ramasser dans la vase, vous trouvez ça ragoûtant, vous? Une fois m'a suffi à moi; deviendriez-vous comme lord Fingal? il n'en démarre pas, lui. — Vous exagérez, il peint la belle vasque aux dauphins. — Connu, il peint la vasque et louche sur la vase ; pourquoi ne le voyons-nous pas ce soir ? Ah ! c'est vrai, il dîne au cercle militaire. (A d'Héloé et à M'"" de Morfels.) Que complotez-vous là, tous les deux ensemble ? c'est juste poli de faire bande à part. (A d'Héloé.) Vous, au moins, m'avez-vous rapporté mon sandrigham et mes sachets à l'œillet vert de Londres? — Tout cela

est chez vous, chère amie. A propos de Londres, vous savez qu'il y fait encore plus chaud qu'à Paris ; oui, plus chaud que place de la Concorde : jugez ! Tout le lait y tourne et toutes les barmaids sont au désespoir; toutes les petites servantes éplorées, Maud et Lily n'ont plus de lait pour leur thé. — No mille for their tea, quelle abomination, darling. — Tout à fait celle prédite par les prophètes !

Et le dîner continue dans une atmosphère lourde d'odeur de saumon froid, de viande rôtie et de parfums de femmes et de fleurs... Autour des bougies garnies d'abat-jour roses, des vols de phalènes.

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