LA VIE DES LACS
M*8 BARINGHEL A GHILLON
Sur le lac de Genève, dans la matinée, entre dix et onze. ^1°" Baringhel, d'Héloé, lord Fingal, le ménage de Morfels.
Toute la bande à pris le bateau de 9 h. 15, au quai du Mont-Blanc, et fait le tour du grand lac. Sur le pont, bondé de touristes, d'innombrables chapeaux canotiers, couvre-chefs uniformes de vieilles et de jeunes Anglaises, çà et là quelques chapeaux galette , couvre-chef adopté par les dames Suissesses. Le Léman, d'un bleu d'eau savonneuse, d'un bleu si pâle qu'il en parait blanc sous le soleil, s'étend à l'infini entre des rives basses et semées de villas, pas de montagnes... le Jura, rive droite, les monts de la Savoie, rive gauche, ont disparu, comme évaporés de chaleur. La Mouette (c'est le nom du bateau) vient de quitter Nyon et traverse le lac dans la direction de Thonon. L'inévitable troupe italienne : trois chanteuses de Turin et deux guitaristes de Naples, viennent d'entonner pour la troisième fois : Margaritii, rata tarata.
Mme Baringhel, costume tailleur en grosse toile rose, chemisette de soie écrue ; Mme de Morfels, même costumeen toile à voilepain bis, chemisette de foulard mauve brodée de cyclamens roses. La Mouette est encore en vue de Nyon, dont les toits étincellent, ceux du château surtout, comme rehaussés d'or à la place des plombs et des gouttières, dans un aveuglant coup de soleil.
M. de Morfels, à Mmc Baringhel. — Eh bien, vous réconciliez-vous avec Genève ? Avouez que ce château de Nyon a une sihouetle. Ses toits pointus, ses quatre tourelles, son donjon à mâchicoulis, et quel éclairage, ce matin ! une aquarelle.
D'Héloé. — J'allais le dire. Oui, ça se compose un peu mieux qu'hier.
Lord Fingal. — Et ce bien, ce bleu du lac... Jamais on n'a vu un lac d'un bleu pareil : ceux d'Ecosse sont verdàtres et même celui de Lucerne.
Mme Baringhel. rageuse. — Seulement, à Lucerne il y a des montagnes, et où sont-elles vos montagnes, à Genève ? Il y a bien la rue et le quai du Mont-Blanc, et un point c'est tout. (Elle parle à M. de Morfels.) L'avez-vous vu une seule fois, vous, le Mont-Blanc, depuis trois jours que nous sommes ici ? Parlezmoi du lac des Ouatre-Cantons, à la bonne heure ! Il y a le Pilate, il y a le Righi. Quand je pense qu'Alexandre Dumas a pu comparer cela au golfe de Naples, et qu'un homme
<1<> talent (car il en avait) a pu songer devant ces collines aux merveilleux horizons de Sorrent.e et de Gapri ! On m'y reprendra de longtemps à voyager en Suisse ! (A Mm* de Morfels.) Vous voyez des montagnes, vous ?
D'Héloé. — Mais, chère amie, les montagnes sont des femmes : elles ont leurs caprices, elles sont journalières. Etes-vous en beauté tous les jours?
Mnie Baringhel, brusquement. — Et vous, en forme toutes les nuits ?
(Tête de d'Héloé. Silence. Tout le monde rit).
Mme Baringhel. — C'est comme votre Coppet, dont vous parliez tant ; Coppet, le château de Necker et tant de souvenirs ! Vous la goûtez, tous, la mère de Staël ? C'est bien pour moi la figure la plus antipathique. Assommait-elle assez ce pauvre Benjamin Constant ! Sur cent lettres qu'il lui écrivait, il y en avait quatre-vingt-dix où il s'excusait de ne pouvoir venir. Tout à fait la correspondance de Gustave Flaubert à sa Muse... comment s'appelait-elle donc... Madame ?... Oh ! ces bas-bleus, tous les mêmes ! En voilà qui ne s'endorment pas sur le rôti et ne lâchent pas leur os quand elles le tiennent.
Lord Fingal. — Leur os ?
Mme Baringhel, nerveuse. — Oui, leur os, ou leur homme !
M. de Morfelds. — La fait est que cette pauvre Corinne était un peu rasoir.
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M"le Baringhel. — C'est comme ce nom Corinne ! elle a trouvé le moyen de déshonore Tltalie... Corinne au Cap Misène, vous voyez le bout de l'écharpe : je ne m'étonne plus qu'il pèse tant d'ennui sur ce paysage, c'est le souvenir de MmB de Staël.
D'Héloé. - — Mais, chère amie...
Mm8 Baringhel. — Taisez-vous et ne me parlez plus d'un pays où des villages s'appellent Bellevue, Bellerive et Anière. Vous vous rappelez, hier, les. stations du petit lac ! Anière, il y avait Anière, on aurait pu se croire en Seine ; et Hermance ! il y avait une station qui s'appelait Hermance.
Herniance Chante ta romance.
Vous savez si je goûte justele cher comte! eh bien, je suis pourtant cette fois de son avis.
( >iii. la Suisse Fait trop sa cuisse.
Mme de Morfels. — Comte Robert de Montesquiou, Voyage à travers le rêve et le souvenir.
D'Héloé. — La Suisse est pour le rêve, la cuisse est le souvenir.
-Une heure après, devant Ouchy, port de Lausanne, la troupe italienne entame pour la quatrième fois:
Marearita taratata.
\l. de Moi! tels. — Nous aurions peut-être pu déjeuner ici !
Lord Fingal. — Il y a, dit-on, une belle cathédrale.
MUM? Baringhel. — Désaffectée. Elles vous chantent, à vous, ces grandes nefs gothiques transformées en écoles pour petits protestants, des bancs à la place de l'autel, plus de vitraux dans les ogives, et parlant le vide et Le froid d'une église sans culte? Je crois toujours entrer dans uue salle de justice. Quel décor pour la révision du procès Dreyfus avec M. Scheurer- Kestner dans la chaire du pasteur !
D'Héloé. — C'est assez ça ; alors, nous déjeunons à bord ?
MQI Baringhel. — Oui, descendons, ce sera autant de pris sur la traversée. Gomme ça, nous ne verrons pas le paysage.
Lord Fingal. — Pourtant, Thonon...
M1"" Baringhel. — Oui, Thonon m'a moins déplu. Il y a un vieux bâtiment, toute une suite d'anciens logis et de jolies verdures, de peupliers au bord de l'eau ; la décor a de la grâce, on sent la rive française.
D'Héloé. — Et le voisinage d'Amphion.
M. de Morfels. — Et la villa Bessaraba et la princesse !
\IU,C de Morfees. — Vous savez que Arthur Meyer y est depuis hier.
M"" Baringhel. — Depuis toujours, il y vient
tous les ans. Vous avez lu la liste des cadeaux dans les feuilles ? Quelle poussière !
Mm< de Morfels. — Ah ! ce n'était pas de la petite réclame.
Mm* Baringhel. — Et vous savez qu'ils ne sont princes qu'en Autriche, ils ne figurent pas sur le Gotha : noblesse du lac de Genève.
Ils descendent et s'installent dans la salle du restaurant.
Une heure après, entre Vevey et Montreux, toute la bande remontée sur le pont, la troupe italienne entame cette fois Addio, Napoli bella.
M. de Morfels. — Voyons, vous ne direz plus qu'il n'y a pas de montagnes. Celles-là sont assez belles.
Mme de Morfels. — Et le petit quinconce du bord de l'eau !
Lord Fingal. — Et la gorge du Chaudron, làbas, ces hauteurs boisées.
Mi de Morfels. — Elles sont assez escarpées, ces crêtes !
Mme Baringhel. — Oui, les rochers deNayeetla Dent de Jaman, inutile de me lire le Bœdecker.
Lord Fingal. — Et tant de souvenirs, Rousseau...
Mme Baringhel. -Et Mm,de\Varens etClarens, oh ! ne me la faites pas ! Vevey et ses vergers, Montreux et ses raisins ; les pommiers de Vevey, les vignes de Montreux, la Nouvelle Héloïse, Hé-
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loïse et Saint-Preux, toute la fausse sentimentalité du dix-huitième. Vous n'allez pas me raconter Voltaire et Ferney, et les farces de ce vieux sapajou à la pauvre Mme Denis, qu'il couronnait de laurier à sa table tout en lui pouffant dans le dos ! Je possède comme vous mes mémoires ; mais c'est justement tous ces souvenirs de l'Encyclopédie qui font l'abomination de ce paysage. Ça ne vous a donc pas suffi, le soir où nous avons pèlerine à Genève, sur la promenade des Philosophes ?
DTIéloé, fredonnant entre ses dents :
Si j'ai violé ma mère, C'est la faille à Voltaire.
Si j'ai pris son magot, C'est la faute à Rousseau !
M"'e Baringhel. — Parfaitement. Cela vous résume toute la Révolution.
D'Héloé. — La déclaration des droits d'un fils.
M. de Morfels. — L'inceste ou les droits de l'homme.
M"'e de Morfels. — Vous allez bien : il vous inspire, le lac de Genève !
M. de MoRFEr.s. — Il n'y a que lord Fingal qui ne dit mot.
Mme Baringhel. — Oh ! à Londres, les droits de l'homme vont plus loin : «Aime ton prochain comme toi-même. »
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Lord Fingal. — Mais, madame...
(Le bateau s'arrête, on crie : « Territel. ») M. de Morfels. — Territet, c'est ici que nous descendons. — Ici ? — Oui. — On prend dans le petit port une barque pour Chillon. — Ces barquettes, c'est tout ce qu'il y a de plus fragile, jamais je ne monterai là-dedans. — Vous voulez nous noyer. — Eh bien, nous irons à pied ; il y en a pour vingt minutes. — Mais le bateau repart à trois heures vingt, nous avons juste une heure à nous. — Allons, allons, descendons.
Deux heures après, à bord delà Mouette, en vue de Territet que le vapeur \a quitter. Chillon et ses toits de tuiles rouges se détachent avec une précision et une douceur infinies sur un fond de verdure au pied des hauts escarpements des Alpes; les Diablerets, le Grand Mceveran, la JunglVau et le Finsteraarhorn; les Alpes du Valais et celles de Savoie emplissent de leurs crêtes dentelées et de cimes neigeuses toute la vallée du Rhône, au-dessus de Villeneuve et des toits deBouveret. Le lac est d'un bleu de saphir liquide, où l'ombre des montagnes projette de grandes moires d'un bleu d'ardoise ; l'arête des roches, les toits des tours, le donjon de Chillon, les flèches des sapins, le vif-argent des glacierssont comme figés dans une lumière bleue et calme, et tous les détails en apparaissent comme peints sur velours.
M. de Forfelds. — Eh bien ?
M'"e Baringuel. — Oui, c'est l'idéal chromo ; cette fois nous avons mis dans le mille : c'est
aussibeauqueFluelen, je suis vaincue, je l'avoue. DTIéloé. — Flueleu avec Chillon en plus, c'est un peu mieux que la chapelle de Guillaume Tell au pied de l'Axenberg.
M. de Morfels. — Tellsplatte, bains et débarcadère, hôtel, pension, 512 mètres au-dessus du niveau de la mer, 6 francs par jour. — J'aime mieux le National. — Taisez-vous, ne dissipez pas mes souvenirs. Il me plaît de songer que Louis le Débonnaire fit enfermer ici l'abbé de Corvey. — Qui soulevait ses fils contre lui, n'oublions pas la phrase du guide, et dans un château où il ne pouvait voir que le ciel, les Alpes et le Léman. — C'était Chillon. — Vous l'avez dit. — Et quelles voûles, quels piliers ! Etonnants, ces souterrains taillés à même le roc, et. quelle fraîcheur délicieuse ! — Une vraie résidence d'été. — Avec l'ombre de Bonnivard. Pourquoi pas tout de suite la chambre de tortures . — Ah ! oh ! oh ! le lit taillé dans le rocr où les condamnés à mort passaient leur dernière nuit. — Et le pilier où on les pendait, avec, toutprès, la petite porte donnant sur le lac pour y insinuer les cadavres, trois cents pieds de profondeur. — Brrrou ! les comtesses de Savoie ne devaient pas la couler douce dans ce Chillon du lac. — Pourtant, avec un tel horizon sous les yeux. — Et un homme qui vous plairait. — Je vous vois venir, beau masque, mais vous n'y resteriez pas une heure, dans le château de
Chillon, même pour y lire le procès Zola. — Vous oubliez que les châtelaines d'alors avaient des officiers de garde. — Et les hommes de la garnison. — Mais, mesdames, la Grande Duchesse ne se passe pas à Chillon. — Dieu ! que c'est joli, mais il s'éloigne. — Cette heure est inoubliable. Où passerons -nous la soirée ? Je ne retourne pas aux Eaux- Vives. — Ni moi. mais regardez-moi ce bleu du lac. — Oh! bien plus beau que Fluelen. — Non, aussi beau, mais autre chose. — J'ai moins aimé le pilier avec autographes des grands hommes. — Le pilier George Sand, Eugène Sue et Byron. — Byron passe encore, il fallait bien signer le prisonnier de Chillon. — Vous l'avez lu ? — Pas plus que George Sand. — J'étais sur le point d'écrire le nom d'Edmond Rostand. — Et moi, celui de Jean Rameau. — C'était à faire, entre Hugo et Byron. — Comme noms de poètes ou de grands hommes ? — Et l'on dit que la vue des lacs adoucit les mœurs : encore une illusion qui tombe. Adieu, Chillon !
Tous, en chœur. — Adieu, Chillon !
MME BARINGHEL A PARTENKIRCHEN
A Partenkirchen, village perdu du Tyrol bavarois, hôtel de la Poste ; la façade de l'hôtel donne sur la grande et unique rue de l'endroit, les murs en sont peints d'attributs et de figures gothiques, comme il sied. Dans la rue, foule de montagnards et de montagnardes en costumes se rendant à l'église voisine; il y en a de pittoresques et pas mal de ridicules. De toutes les fenêtres de l'hôtel on voit les montagnes, qui sontsplendides, déchiquetées, de formes effrayantes et fantasques ; les fenêtres de Mme Baringhel dominent tout le panorama. Il est neuf heures du matin. Mme Baringhel, en déshabillé de mousseline blanche sur dessous de faille citron, s'active et s'affole entre deux valises qu'elle saccage d'une main fébrile, sans pouvoir trouver ce qu'elle y cherche ; tous les ustensiles du nécessaire de toilette en argent ciselé sont étalés sur une toilette assez primitive, le plateau du déjeuner est posé à la diable sur le lit défait.
Par les croisées grandes ouvertes entrent des sons de cloches et du soleil.
Une voix dehors. — Vous êtes visible?
Mme Baringhel. — Entrez.
D'Héloé s'encadre dans l'entrebâillement de la porte.
M"e Baringhel, avec un mouvement de recul. — Ah c'est vous! mais je n'y suis pas... Bah! à la guerre comme à la guerre, entrez après tout, aidez-moi à trouver mon flacon de corylopsis ; impossible de mettre la main dessus. Je ne sais pas où Anna l'a fourré à Zurich ; ah ! si l'on me reprend jamais à voyager sans femme de chambre !
D'Héloé, qui vient de trouver un flacon. — Est-ce celui-ci? Je vois écrit verveine.
Mme Baringhel. — C'est lui-même. Mettez-le sur ma table, merci.
D'Héloé. — Vous m'aviez dit corylopsis.
M** Baringhel. — Je n'ai plus la tète à moi ; pardon, mon ami, on la perdrait à moins, avouez-le. Ces sept heures de voiture à travers la montagne, cette arrivée à la nuit dans cet hôtel hanté de hiboux et de chauves-souris.
D'Héloé. — ?
Mme Baringhel. — Mais oui, l'escalier est rempli d'oiseaux empaillés : après ces deux heures de montée au pas dans ces forêts crépusculaires, c'était impressionnant.
D'Héloé. — Suit, mais vous avez une mine superbe. Excellent pour la santé, ce genre
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d'exercice ; cela fouette le sang. Vous voilà rajeunie : seize ans, parole !
M"1 Baringhel, souriant. — Non ?
D'Héloé. — Et pas de poudre de riz ! Enfin, vous voilà remise. Vous avez bien dormi?
Mme Baringhel, s 'installant à la toilelle pour faire ses ongles. — Je tombais de fatigue.
D'Héloé. — Et réconciliée avec les châteaux du roi de Bavière?
Mme Baringhel, se tournant brusquement. — Réconciliée, moi, avec Linderof ! Vous ne voudriez pas. Nous avoir fait, cinq jours durant, voguer sur tous les lacs et chevaucher par toutes les gorges pour nous amener devant ce zinc doré et ces Gobelins au jus de framboise, et le bouquet de fleurs de porcelaine de la salir à manger, et le cabinet bleu, et le cabinet rose, et le cabinet mauve, ici broderies d'or, là broderies d'argent. C'est le château de Serpentin Vert.
D'Héloé, riant. — Mettons de Nigaudinos daus les Pilules du Diable.
Mme Baringhel, toujours occupée à ses ongles, le dos tourné à d'Héloé. — En effet, c'était calomnier cette pauvre Mme d'Aulnoy; et les tables de lapis et le bureau de porcelaine de Saxe, et son boudoir de glaces! Il avait un boudoir! Ah! ce pauvre Louis II était peut-être plein de bonnes intentions, mais le don d'assimilation n'est pas une vertu allemande... Avoir rêvé les mascarons
de Versailles et avoir fignolé ce macaroni bavarois.
D'Héloé. — Alors vous n'irez pas à Chiemsee ?
Mm Baringhel. — Ni à Chiemsee ni à Starnberg. Ce que j'ai vu me suffit... j'en ai ma claque, nous sommes à deux heures de Munich, je verrai donc Munich!... avec résignation... mais vous ne me ferez plus entrer vivante dans un seul château du roi.
D'Héloé. — Vous mangiez pourtant d'un bel appétit, hier, dans la maison du garde, car vous lui avez fait assez fête, à ce ragoût de cerf de Linderof ! Vous n'avez même pas la reconnaissance de l'estomac !
Mme Baringhel. — Mais...
D'Héloé. — Ni celle des yeux, car vous avez savouré d'assez beaux paysages : je vous ai vue à Nenschwanstein; j'y ai mêmecraint un transport au cerveau; vous avez déliré trois jours pleins devant le lac et les châteaux.
M"'e Baringhel. — Permettez, devant l'architecture seulement.
D'Héloé. — Oui ne fait pas partie du paysage. Trouveriez-vous par hasard que ces montagnes manquent de boutiques comme cette chère M,1,e Homerlon ?
M'"e Baringhel. nerveuse. — Si vous voulez que nous restions bons amis, pas un mot làdessus, n'est-ce pas?
D'Héloé. — Comment, cela se gâterait! C'était
si chaud hier encore. (Mouvement d'impatience de A/me Baringhel.) Je sais bien que la chère femme porte peut-être un peu trop de bagues et nous sort souvent ses millions, mais c'est pour elle une si récente joie, il y a si peu de temps qu'elle les a ! C'est un début dans l'opulence, il faut encourager les débuts; elle a des naïvetés d'enfant. A moi, elle me rafraîchit l'âme avec ses...
Mme Baringhel. — Séries de gaffes, moi pas.
D'Héloé. — Vous manquez d'indulgence... et elle est, cette chère amie?
M",e Baringhel. — Vous le demandez, mais chez le bijoutier... Où pourrait-elle être? Elle n'en manque pas un, elle en est à sa troisième bague depuis Genève, elle trouve le moyen de se monter un écrin... en Suisse... enfin !
D'Héloé. — Mais il n'y a pas de bijoutier ici !
Mme Baringhel. — Vous êtes fou, il y a des bijoutiers partout, en Allemagne. Je dis bijoutier, je veux dire antiquaire, orfèvre, c'est le pays... Vous ne vous rappelez pas son cri de joie, hier au soir, quand elle a vu cette devanture allumée, deux maisons avant l'hôtel?
D'Héloé. — J'avais pris cela pour une charcuterie.
Mme Baringhel. — Parce que vous aviez faim, mais elle ne s'est pas trompée. Bref, elle y est en ce moment, elle a déguerpi dès l'aube; nous allons la voir revenir, à midi, avec quelque
nouvel achat. Vous savez bien que tous les matins elle court les fournisseurs, c'est sa façon de visiter les montagnes... Je vous avoue que, ce matin, j'ai renâcle, j'ai refusé net de la suivre. D'ailleurs, elle se fait voler avec une inconscience!
D'Héloé. — Et lord Fingal l'accompagne?
Mllie Baringhel. — Naturellement, je crois qu'il y trouve son compte, il doit avoir la remise des fournisseurs.
D'Héloé. — C'est très coquet ce que vous dites.
Mme Baringhel. — Voyons. Elle n'entend pas un mot d'allemand, et lui le parle comme un professeur de Zurich ; vous croyez ses truchements gratuits? D'abord, il ne fait rien pour rien, le bel irlandais; je l'ai vu à l'œuvre et c'est lui qui nous a amené la dame. (Mouvement de d'Héloé.) Parfaitement, quand les Morfels nous ont lâchés, c'est lui qui... Or, vous ne croyez pas à un flirt possible, n'est-ce pas, quoique, à dire vrai, la grosse dame... mais vous n'êtes pas aveugle et avez remarqué comme moi... Or, lord Fingal est inépousable. Pour quel motif aruait-il donc emmené cette chère Homerlon dans le Tyrol bavarois? Oh! je connais là-dessus vos théories, par perversité. La misogynie bien connue de lord Fingal aurait trouvé très smart d'entraîner chez le roi vierge cette bonne grosse mère et de faire de Schwansee, le pays du
Cygne, le pays des oies!... Eh bien! rayez cela de vos papiers, mon cher, c'est infiniment moins compliqué que cela. Vous prêtez à votre ami Fingal une complexité et un dilettantisme que vous avez, vous, et que lui n'a pas. Lord Fingal nous a amené la belle maturité de .M"10 Homerlon parce qu'elle fait tous les frais du voyage.
D'Héloé, qui s^est rapproche d'une des fenêtres et regarde dans la rue. — Voilà une heureuse découverte, et nous voyageons, à vous entendre, avec un couple tout à fait recommandable: c'est Munich port de mer, que votre façon de juger le Tyrol bavarois... Pour de l'imagination, ah! vous n'en manquez pas... mais les voici justement dans la rue.
Mme Baringhel, toujours à sa toilette. — Qui?
D'Héloé, à la fenêtre. — Mais Mine Homerlon et lord Fingal, juste devant l'hôtel ; ils causent avec un homme du pays, un Tyrolien à feutre vert et à...
M1"6 Baringhel. — Cuisses nues. Ils se rincent l'œil.
D'Héloé. — Et quel colosse ! Non, ces jambes ! On dirait des poteaux; je n'ai jamais vu ça. Non, venez voir. Lord Fingal fait tâter à Mme Homerlon les jarrets du gars... elle les tâte.
M"18 Baringhel. — Un acompte ! Vous me répugnez. Et le colosse?
D'Héloé. — Laisse faire, rit béatement.
Mme Baringhel. — Et répondra, ja.
DHéloé. — Il ne peut pourtant pas répondre si, si, nous ne sommes pas en Italie, que diable!... Bon, ils m'ont vu.
Mme Baringhel. — Et clans ma chambre, quel ennui ! Vous êtes insupportable ; il va falloir me montrer, maintenant.
La voix de lord Fingal, du dehors. — Hein, quelles jambes! C'est un cocher privé de Partenkirchen, il nous conduira tantôt à un lac très curieux, à une heure d'ici, après déjeuner ; vous venez avec nous, n'est-ce pas?
Mm0 Baringhel, à sa toilette. — Jamais de la vie.
La voix de M1U0 Homerlon, du dehors. — Où est donc Mme Baringhel, est-elle un peu remise ?
Mme Baringhel, venant à la fenêtre. — Merci, je vais mieux, mais j'avais besoin de repos. Ce matin, j'étais rompue, vous ne m'en voulez pas? Joli, le pays ?
La conversation s'engage entre les deux femmes.
— Adorable. Nous sommes allés à la messe, lord Fingal et moi, c'est très curieux; des costumes ! Vous auriez dû venir! — Je ne pouvais pas. Ça ne sentait pas un peu dans cette église? — Dame, ces montagnards ont l'odeur un peu forte, mais ils sont si convaincus. Ce qu'il y avait d'hommes, à l'office ! — Ah ! nous ne sommes plus en France, ça se voit. — Vous avez vu les vieilles femmes d'ici, leur bonnet à poil,
cette extraordinaire coiffure moitié colback, moitié manchon, tout en fourrures ! — Oui, très drôle, c'est le colback des soldats de Joseph II.
— Et les jeunes filles avec leur bicorne de feutre noir à ganse et à glands d'or, un bouquet d'edelweiss passé dans la ganse! — Oui, l'air tout à fait de bergères de trumeaux, allemands, n'est-ce pas? — Tout à fait, et quel rembourrage aux hanches! mais les hommes sont beaux, vous avez vu ce gars! — J'admire. — Il nous mène tantôt en voiture, vous venez? — Je ne sais pas.
— Encore souffrante ? — Bien lasse ; et ce bijoutier? — Ah! ne m'en parlez pas, fermé. — Comment, fermé? ce n'est pas dimanche. — Mais c'est une fête de saint et c'est la messe et ils ferment tout ici pendant la messe, et elle dure des heures, ici, la messe ; il n'y a pas un magasin d'ouvert avant onze heures. Ah ! ils sont bons catholiques, dans le Tyrol bavarois. — Alors rien? — Si, à la vitrine, j'ai guigné une bague, une grosse perle sertie entre trois lys d'argent, un vieux travail allemand qui m'a tiré l'œil. Nous irons à onze heures et demie. Ne manquez pas la sortie de l'église. — Je vais essayer; — et vous allez maintenant? Il n'est que dix heures ; on nous a parlé d'un calvaire tout près d'ici d'où l'on a une vue admirable, nous y allons. Une heure à nous, nous avons tout le temps. Il y a, paraît-il, un amusant chemin de croix. — Ah ! — Vous savez, un tas de
petites chapelles ouvertes, échelonnées au flanc d'une montagne comme au cimetière d'Ethal, et l'église est consacrée à saint Antoine de Padoue. Je veux lui faire une petite prière, c'est un saint que j'aime bien. — Ou'a-t-elle encore perdu? Il vous exauce souvent? — Toujours. — C'est de la chance. Adieu, à tout à l'heure. — A tout à l'heure ; portez-vous mieux, tâchez de venir nous rejoindre chez le bijoutier. — J'essaierai. — C'est un peu avant l'hôtel, trois maisons plus bas. — Oui, je sais. — 11 s'appelle Simon. — Naturellement. — Donc, impossible de se tromper. Il a de très belles argenteries, vous qui en cherchez. — Adieu. — Adieu. — Nous avons commandé des écrevisses. des monstrueuses, comme celles d'hier: nous songeons à vous, vous voyez. — C'est très gentil; merci, merci. — Le déjeuner à midi, n'est-ce pas?
La vois de Mme Homeiion s'éloigne et s'éteint. D'Héloé, toujours à la fenêtre. Mme Baringhel s'est de nouveau assise à sa toilette.
D'Héloé. — Voyons, elle a été charmante:
convenez que vous êtes injuste: on n'est pas plus aimable, plus bonne femme, et serviable, obligeante !
MU1° Baringhel, en train de se poudrer les joues. — Oui, elle ne nous a sorti ni ses immeubles de Paris, ni sa villa de Cannes, ni ses actions de Monte-Carlo ; elle n'a pas même soufflé mot
«le ses fermes de Beauce, cela, j'en conviens, mais que nous réserve le déjeuner?... Je vous préviens que si elle nous fait encore l'inventaire de son mobilier, et nous cite, comme hier, à Slansee, le salon de vingt-cinq mille et la chambre à coucher de dix-huit de chez Jansen, factures payées comptant, si elle me dit même le prix d'une bague, je boucle ma malle et je prends le train.
D'Héloé. — Voyons, voyons, calmez-vous.
Etes-vous assez nerveuse! Nous sommes le 30 septembre à Partenkirchen, Tyrol bavarois, par quinze degrés au-dessus de zéro et dans le plus beau décor de neige et de montagnes. Savourez donc le paysage, humez tranquillement l'air pur, et songez qu'à Paris nos amis se débattent, cl dans l'étuve, 38 degrés encore il y a trois jours, dans l'étuve et dans l'Affaire, l'éternelle Affaire. Ici personne ne vous en parle, personne ne vous en assomme, de l'Affaire, personne ne vous prend à parti, ni ne vous met en demeure d'avoir une opinion sur Picquart ou sur Dreyfus; ici, ni article diffamant, ni duel, ni coups de revolver, et pas un journal français depuis huit jours. Est-ce que tout cela ne compte pas?