MME BARINGIIEL A LA SUPERGA
A Jean de Bonnefon.
A la Superga, devant le splendide panorama du Mont-Cervin et du Mont-Rose. Les glaciers apparaissent très haut dans le ciel au-dessus d'une muraille de nuages ; à leurs pieds, Turin dans la brume marqué par des dômes bleuâtres et des tuyaux de cheminées d'usine où s'échevèlent de vagues fumées ; la dorure et la pourpre rouillée des premiers plans, tous les vallonnements des collines du Piémont massées autour de la Superga, font violemment chanter les bleus gris de paysage et l'argent violacé des Alpes... Le ciel, les montagnes et toute la plaine s'encadrent à souhait pour la joie des yeux entre les hautes colonnes et les balustrades de marbre du péristyle de l'église.
— Quel décor pour un Tiepolo ! Voyez-vous des nudités de femmes et quelques étoffes jetées le long de ces rampes avec cette toile de fond ! Vraiment ces Italiens n'ont eu qu'à regarder pour peindre. Mon petit d'Héloé, j'ai l'âme bleue et rose aujourd'hui. Ce paysage et la chute du
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ministère..., il y a de belles heures dans la vie d'une femme.
Mme Baringhel, un peu théâtrale, dans une robe de drap rouge évidemment laite pour Trou ville, s'accoude et prend des poses, convaincue d'être un assez joli Tiepolo elle-même dans ce décor grandiose et mélancolique d'automne italien. Tout à coup des cris, des ombrelles qui se lèvent.
— Comment, vous ici ?... Par quel hasard... ce n'est pas croyable... je vous croyais à Lucerne. — Depuis deux mois, vous ne voudriez pas ! Mais vous avez donc quitté Venise... et cet empereur, toujours amoureuse? Est-il vraiment aussi bien que cela ? — Vous savez que ça se chante ! — Non, une désillusion... On ne doit jamais voir de près les hommes qu'on rêve. — Il vaut mieux rêver les hommes qu'on a vus. — • Le cauchemar, alors ? — Comme si le regret était possible avec vous ! — Si vous rêvez les travaux d'Hercule! — Monsieur d'Héloé, vous devenez impertinent. — Oh ! c'est tout ce dont il est capable. — Mais enfin, cela ne nous explique pas comment vous êtes ici. — Nous étions à Lugano. — Ah ! vous avez fait les lacs ? — Oui, celui de Garde et celui de Côine. — Les îles Borromées, il y a un beau livre là-dessus. — Et vous, vous venez de Venise? — Ah ! bien oui... Nous revenons de Munich. — Vous y êtes retournés? — Hélas ! mais vous savez, Munich
après Venise, ça ne tient pas. — Le fait est que la ville de Maximilien, après celle des Doges ! — Et les portraits de Kaulbach et les nymphes de Boecklin après les Yéronèse et les Tintoret. — Oui, autant après de la haute venaison manger de la panade ! Ils manquent d'épices, ces bons Bavarois. — Et puis cettevie dusoirqui n'existe pas en Allemagne, cette population qui se couche à dix heures, ces rues désertes, dès le couvrefeu, à moins d'aller s'enfermer dans leurs brasseries., i Non, toute cette ville de pots de bière cl de bonnets de nuit après la gaieté, les musiques et le mouvement des nuits bleues de la place Saint-Marc, et retomber dans ces berlines et ces cochers macabres après les heures de rêverie bercée et d'indolence heureuse des promenades en gondole ! Je n'ai pas pu. Nous avons pris le train. Milan nous a vus, Milan et son dôme, et même il ne nous a pas ravis. — Le dôme de Milan ! vous n'êtes pas montés dessus ? — Non. — Alors, n'en parlez pas, ma «hère. Il faut toujours monter, quand on veut avoir une véritable opinion des gens. — Des gens?— Je veux dire des choses, vous m'en faites dire de bonnes. Vous savez que c'estaussi beau qu'ici, et c'est assez merveilleux, hein, ce paysage ! — Mais la ville ? — Oh ! hideuse : ces rues à angle droit, toutes ces voies parallèles se coupant en perpendiculaires... On croit marcher dans un tombeau. — Un Munich italien? —
Vous l'avez dit; encore Munich a des monuments — Oh ! si peu. Vous aimez leur Résidence ? — Oh ! elle vaut bien leur Palais Madama. — Du Charles-Albert, c'est de la même époque. — Et le général Chanoine? — ■ Hein ! oui, à propos, il s'en est passé, depuis que nous nous sommes vus. — Si ces messieurs parlent politique ! — Oh! nous sommes du même avis. — Et Rochei'ort est votre dieu, ce que j'ai aimé son cabinet des horreurs. — Vous n'êtes donc plus révisionniste ? — Xon, les Italiens m'ont convertie. — Enfin. — Ce n'a pas été sans mal. — N'est-ce pas, quand on voyage à l'étranger, on ne peut avoir qu'une opinion. — A qui le dites-vous? il y avait clés jours où nous avions honte d'être Français. — Vous vous expliquez mal, chère amie, dites plutôt que nous avions honte de certains Français.
Et ces dames (car c'est cette chère Mme de Morfels que vient de retrouver MmeBaringhel), ces dames, commodément installées sur une des balustrades, les pieds dans le vide et joliment arc-boutées sur leur manche d'ombrelle, continuent leur futile et léger gazouillis de Parisiennes en rupture de cage, tandis que ces messieurs, de Morfels et d'Héloé. entament un sérieux aparté. — Gazouillis de ces dames:
— Et Mm* Homerlon? Vous l'avez un peu semée, hein? — Oui, j'ai eu tous les torts, mais je n'en pouvais plus. — C'est une si bonne
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femme! —Bonne femme, bonne femme... une Madame qui se fait servir son premier déjeuner par sa femme de chambre à genoux et qui exige que la pauvre créature demeure ainsi prosternée «lovant son traversin, pendant qu'elle grignote ses brioches ! Vous trouvez ça d'une belle àmr, vous, cette humiliation inutile des gens employés à votre service? Je sais bien que nous commandons nos domestiques, parbleu ! Il m'arrive de les rudoyer parfois ; nous ne sommes pas des saintes et ils sont bien insupportables ; mais nous viendrait-il jamais à l'idée de nous faire servir à genoux?... — Moi, je trouve ça une idée d'homme. — Oh ! Lucette, laissez cela à dlléloé. — Mais que comprenezvous donc ? Je veux dire que les hommes sont plus autoritaires, voilà tout : mais vous pouffez? — C'est plus fort que moi, une réminiscence littéraire, un vers de Mme de Montgomery. Vous le connaissez, il a fait le tour de Paris quand a paru son livre : A mon mari:
Je mis mon front sur tes genoux, Et c'est ainsi que je devins poète.
Ce qui fit écrire à Bruscambille, un rédacteur de YÉvénement : « On puise son inspiration où l'on peut. » (Un silence.) Vous êtes un puits de souvenir, chère amie !
Aparle de ces messieurs :
— Oh ! ne m'en parlez pas, je devenais fou !
Mais il n'y a pas que les Italiens : tout étranger est pour Dreyfus. A la Chartreuse de Pavie, nous faisons la route avec deux Hollandaises, la mère et la fille, deux braves créatures, pas du tout hostiles, plutôt sympathiques à la France. Qnelques admirations communes devant Là façade, et nous voilà appareillés. Ça ne marchait pas mal, quand, dans la sacristie, devant le merveilleux lavabo aux dauphins, la mère me prend à part, et, d'un ton timide : « Monsieur, vous quiètes Français, que pensez-vous de l'affaire Dreyfus ? Il est innocent, n'est-ce pas?... L'Affaire à la Chartreuse de Pavie, devant un Donatello ; je me suis senti devenir assassin ; mais devant les bons yeux écarquillés de la bonne dame : — Quel journal lisez-vous donc en Hollande, eus-je l'idée de lui demander ? — Mais, Y Aurore, le Siècle, Les Droits de l'Homme, le Figaro, m'a-t-il été répondu :tous les torchons du Syndicat, ils les lisent tous à l'étranger. Quelle propagande supérieurement organisée ! — Oh ! ils ont le génie de la publicité.
Gazouillis de ces dames :
— Leur musique ? j'y suis allée, à leur Opéra. Je suis de votre avis, on ne connaît pas Wagner quand on ne l'a pas entendu à Munich, mais on n'est pas au théâtre : on est à l'office. Ils écoutent ça comme la messe, c'est un concert de musique sacrée... Oh ! ces bons Mein Herr, et leurs
frauen, la main dans la main et les yeux au lustre, communiant sous les espèces du chœur des fileuses et de l'air de Senta... J'ai vu le moment où l'on allait me faire sortir ; j'avais laissé tomber ma lorgnette, tous les regards se sont tournés vers moi, et chargés de quels reproches...
Quel profane en ces lieux ose avancer vers nous !
— Vous avez laissé tomber votre lorgnette ! ils ont vu tout de suite que vous étiez Française. Jamais une Allemande ne laisse rien tomber. — Ah ! on les dit pourtant sensuelles et de suite pâmées sous la caresse. — Oui, leurs prunelles èha virent facilement, mais tout se raffermit vite devant une platée de jambon et de sauerkraut.
— Vous les avez vus manger pendant les tetttr'actes ? — Si je les ai vus ! J'en étais écœurée Tous ces sentimentaux qui, entre la mort de Siegmund et le sommeil de Brunehilde, vont se bourrer de saucisses et de poissons fumés, ce loyer d'Opéra qui ressemble à un buffet de gare |elge, et toutes ces lunettes d'or sur ces faces bonasses : non, celte population-là ne porte pas à l'amour... — Est-ce que d'Héloé à Munich... ?
— Je sais qu'il préfère Venise...
Aparté de ces messieurs :
— Je déteste l'agneau, moi, et l'Allemande me fait toujours l'effet d'une poitrine d'agnelet
farcie. C'est fadasse et compliqué, mais elles prient comme des anges dans les églises. Elles sont convaincues, tendres, fidèles et... ennuyeuses ; ce sont les idéales Dorothées qui beurrent éternellement les nourrissantes tartines des futurs Krieger du grand Reisender-Kaiser . — Ah ! ce ne sont plus les églises d'Italie. - Je vous crois : à Venise, ce sont autant de maisons de rendez-vous. Vous suivez une femme, elle entre à l'église ; vous voulez lui parler, elle ne se laisse aborder qu'auprès du bénitier. A moi, qui vous parle, il m'en est arrivé une bien bonne. — A votre dernier passage ? — A mon dernier passage; à Saint-Marc, il y a trois semaines, un dimanche. Une Vénitienne, une de ces rousses comme on n'en voit que là-bas, coiffée en conque comme une femme du Véronèse, les yeux I aissés, très adorante, avait trouvé le moyen de se placer derrière moi et de m'égrener son chapelet dans la main, — ça avait l'air d'une distraction, et c'était tout un monde que ce frôlement de grains d'ambre tièdes et polis contre mes doigts ; et à l'autel, savez-vou^ qui est-ce qui me faisait de l'œil tout en servant la messe, mais un œil à faire de -cendre le Christ de croix ? un des enfants de chœur. Il me prenait pour un Anglais, parole... — En Italie, on prend toujours p uirun Anglais le monsieur auquel on prête des curiosités italiennes. — Parbleu ! leur Caire est une auberge pour tous les vices de
l'univers, ils ont fait de l'Egypte le mauvais lieu, le lupanar du Monde. — Très commerçants, ces bons John Bull ; ils n'ont institué le Hard Labour à Londres que pour encourager l'exportation anglaise... Ah ! c'est un peup.e de colonisateur .
Et le soleil descend, mélancolique et superbe, sur les cimes embrasées du Mont-Cervin et du Mont- Rose.
Pour Alexandre Nathanson.