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LES OPINIONS DE MME BARINGHEL

Chez Mme Baringhel, dans son hôtel du Marais. Petit salon en rotonde et tout en glaces encadrées de bois sculpté, doré et tarabiscoté, dégringolades d'amours, de fleurs et de guirlandes du style le plus baroque; le plafond lui-même est en glaces encastrées et envahies par des motifs rocaille du goût le plus exaspéré.

Le long des glaces très hautes, c'est, nichée dans des motifs d'ornementation, une profusion de vieux Saxes, perroquets, éléphants, magots, babouins et guenuches, toute une ménagerie des fabriques de Dresde; l'aspect est surtout bizarre. C'est une exagération du genre tarabiscoté, une frénésie du fignolé et du joli, c'est très allemand surtout, très cabinet des Saxes de la maison des Wittelsbach. Devant chaque glace, des consoles trop fouillées, trop surchargées de corbeilles et d'attributs, mais de très beaux groupes de biscuit sur les marbres ; dans l'eau des miroirs, comme surnageant, les portraits en médaillons de trois favorites, Mllc de Châteauroux,

M"e de Roman et la Dubarry, dans des cadres ovales, suspendus par des rubans de moire bleu pâle.

Aux fenêtres, longs et larges rideaux drapés à gros plis, en moire de la même nuance; devant la haute cheminée, un petit paravent doré à trois feuilles en satin blanc brodé aux armes des Bourbon; pas de tapis, les luisances d'un parquet de bois des îles losange.

Mme Baringhel est assise dans une bergère de gros de Tours orange, fleuri de chardons d'argent ; un coussin velours amande est sous ses pieds. Accoudée à une petite table en marqueterie, à la lueur d'une liseuse en vieil argent, elle feuillette indolemment une brochure insinuée dans une reliure de cuir étrange; une profusion d'anthuriums et d'iris verdàtres s'entrelaçant sur un fond blanc, un Walgren assurément.

Le petit salon est violemment éclairé par des torchères posées entre les glaces, mais éclairé aux bougies.

Mm0 Baringhel, lisant à voix haute avec les intonations de Mm* Sarah Bernhardt :

Oh! je connais les sûrs poisons et le dictame Si doux, qu'il tue ! et j'ai cueilli d'étranges fleurs. Attendons. Je suis bonne en l'oubli des douleurs. C'est bien lui ! les voici, les traîtres yeux de proie, Qui me prirent, pour leur triomphe, et pour ma joie ! Voici, dans ses cheveux d'or sombre, le chemin D'extase, qui mena vers le meurtre ma main ; Voici le bras de son étreinte et de mes crimes. Je sais que j'ai tué, je sais que nous sourîmes, Et, comme je t'avais au crime habitué, Tu souriais bien mieux lorsque j'avais tué ! Je t'aime pour avoir...

Prêtant l'oreille à un coup de timbre.

Bon! quelqu'un, je ne pourrai jamais finir cette Médée.

Elle pose la reliure sur la table et se rajuste devant un petit miroir. Entre en coup de vent Mme des Ipnauses.

M": des Ipnauses. — Eh bien! il faut marcher pour vous découvrir. C'est de la rélégation, vous êtes logée au bout du bâtiment maintenant. Tiens! c'est gentil tout plein ici; on se croirait à Versailles.

Mme Baringhel. — Oh! tout au plus à Munich.

Mme des Ipnauses, faisant le tour de la pièce. — Oui, en effet, c'est un peu chargé. Mais, c'est le cabinet des Saxes de la Résidence, et moi qui ne le reconnaissais pas. C'est très réussi, parole, on vous a fait ça à Paris?

Mmc Baringhel. — Non, ils ont des hommes merveilleux là-bas; j'ai trouvé un certain Bernheimer : c'est lui qui m'a fourni tous ces Saxes.

M"e des Ipnauses, les examinant avec son faceà-main. — Mais c'est tout un trésor, il y en a pas mal d'anciens.

M"1* Baringhel. — Et beaucoup de modernes : on ne peut pas se ruiner; je n'ai déjà plus un sou ; et comment va ?

M"16 des Ipnauses, consentant à s'asseoir. —

Oh ! moi, très bien, du moment qu'on ne me parle pas de l'Affaire. Mais vous, c'est à vous qu'il faut demander cela : je vous trouve pâle.

Mme Baringiiel. — Oui, ma mine de chatte malade... Il y a huit jours que je ne suis sortie, ma chère j mon rhumatisme au cœur, mes affreuses douleurs...

Muie des Ipnauses. — Mais, aussi, vous passez octobre à Venise, et vous rentrez en novembre : on n'a pas l'idée de passer l'été dans le Midi et à Paris ses hivers. Vous tombez du soleil en pleine mauvaise saison.

Mme Baringhel. — Oh! Paris, c'est toujours la mauvaise saison pour moi. On y grelotte et on y manque d'air. Ce ciel couleur de suie, cette éternelle bruine, ce froid qui vous pénètre, pluie, boue et fétidité, et je parle de l'atmosphère sans insister sur l'ignominie des propos entendus, et les journaux que l'on lit, la torrentielle montée de boue quotidienne ; ah ! je comprends les femmes qui s'arment d'un revolver !

Mlue des Ipnauses. — C'est comme cela que vous A:oilà devenue Parisienne ?

Mnie Baringiiel. — Oh ! bien à mon corps défendant. Et, si je n'avais pas craint la fièvre à Venise, je serais encore dans mon palais du Grand-Canal.

Mme des Ipnaeses. — Ah! le fameux palais entre eau noire et jardin, le décor pour roman d Annunzio, dont vous m'avez envoyé une si

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Julie description (j'ai gardé votre lettre), le palais où l'ut écrit la Nichina et un peu de Magda peutêtre.

M"10 Baringhel. — Ah! je n'ai pas dit cela.

M",e des Ipnauses. — Mais vous vous plaisiez à le croire. Habiter la chambre de Sudermann, errer dans le jardin où médita M. Hugues Rebell, cela ne manque pas de suggestion pour une âme sensible. Je vous envie et vous comprends ; puis enfin, c'est là que vous l'avez vu ?

Mme Baringhel. — Oui ça?

M"'c des Ipnauses. — Mais Lui, votre grand homme, votre héros, l'empereur.

M"lC Baringhel. — Le kaiser! Ne le dites pas, on me chansonnerait dans les revues ; n'empêche que si nous en avions un comme lui !

M",e des Ipnauses. — Mais vous voilà aussi antifrançaise. A quand la conversion ? car vous savez, c'est la grande mode. Toutes aujourd'hui se convertissent, c'est le dernier cri, le dernier vlan ; Picquart est leur Christ et toutes ont pour lui l'âme de la Magdeleine. Ce sont les nouvelles Pâques ; je puis vous citer des noms ; c'est Polyeucte à l'envers : on abjure son baptême, il y en a qui se font juives et sans douleur.

Mme Baringhel. — Oui, je sais, la petite madame Kohn, de Marseille, à cause de l'héritage de l'oncle Lévy.

Elle a trop de vertus pour être encore chré-

tienne. Celle-là, je la comprends encore, son vilain moineau de mari est juif, l'oncle déshéritait en elle la goïe épousée, elle a abjuré, c'est une conversion de titres de rente, une affaire surtout. Mais les autres, les autres... Je suis écœurée, oh! cela, jusqu'aux oreilles, écœurée des chrétiens surtout ou du moins de ceux qui se disent tels, car, le croiriez-vous, j'ai la plus grande admiration pour les juifs.

Mme des Ipnauses. — Non ?

Muie Baringhel. — Parfaitement, je les trouve admirables. Ils ont dit : il n'y aura pas de traîtres parmi nous, et ils se sont assemblés, et ils se sont entendus, et ils ont mené la campagne comme un seul homme. Trouveriez-vous chez nous cette solidarité ? mais c'est ce qui fait leur force et notre faiblesse, cette solidarité qui les garde tous.

Mmc des Ipnauses. — Mais vous feriez un polémiste admirable ; il faut envoyer cela à votre journal, ma chère.

MIJ,e Baringhel. — Soyez sûre que ça ne passerait nulle part : en France, on peut tout dire, hors la vérité. •

Mme des Ipnauses, moqueuse. — Et ailleurs?

Mme Baringhel. — Ailleurs, parbleu. Ils nous détestent et nos pires ennemis sont leurs grands hommes. M. Brisson est aussi populaire que M. Crispi ; je parle des Italiens car, pour moi, nos alliés indiqués sont en Allemagne.

Mm0 des Ipnauses. — Mais vous vous ferez massacrer, ma. chère.

M"'e Baringhel. — Insulter tout au plus; mais au moins partout, en Italie comme en Bavière, adorent-ils fanatiquement leur pays. Ah ! ils ne se salissent pas à plaisir, ceux-là. Et ce qu'ils glorifient leur force, leur gouvernement et leur armée ! Ils se montent peut-être la tête, mais au moins ils ne se dégradent pas. Moi, mon opinion, vous savez : le linge sale, ça ne se lave pas aux frontières; mais brisons là, j'en ai la fièvre : et puis, vous vouliez ne pas parler de l'Affaire ?

M"'e des Ipnauses. — En effet, vous voilà toute rose; parlons-en, au contraire : vous m'instruisez comme un livre, et la mine vous revient.

M"'e Baringhel. — Non, racontez-moi Paris; je vis comme une recluse.

M"ie des Ipnauses. — Non, sérieusement, plus de tuyaux sur la politique?

M"1C Baringhel. — Vous raillez; j'ai dit non.

Mme des Ipnauses. — Soit. (Avisant la reliure.) Que lisiez-vous donc là ? Médée ? Vous l'avez vue, Sarah y est admirable, hein ! au deuxième acte surtout. Quel Gustave Moreau dans sa scène d'amour avec Jason !

M'"e Baringhel. — Je la lisais justement :

CVst bien lui! Les voici, les traîtres yeux de proie, Qui me prirent, pour leur triomphe, et pour ma joie!

Ah! comme elle dit cela, et quelle volupté dans

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le geste, quelle science des altitudes et quelle merveilleuse robe jaune avec le rappel de la fleur jaune dans les cheveux qui la fait tout en or! Comme elle est bien la fille du Soleil ! Et ça n'a pas fait d'argent !

Mme des Ipnauses. — Le public aime mieux les chansons rosses.

\rule Barixghel. — L'affaire Dreyfus et le répertoire Fursy. voilà la note! Ah! nous sommes un peuple gai. Vous avez vu le Calice?

Mm* des Ipnauses. — Oui. ça ne m'a pas plu.

Mme Barixghel. — Ah! d'après l'analyse de Mendès, moi, j'étais toute affriolée, au contraire; enfin, il y a Réjane.

M™8 des Ipnauses. — Naturellement il y a Réjane. et une Réjane amoureuse, douloureuse, une Réjane victime qui subit et souffre en silence jusques au suicide final, mais moi, les femmes trompées qui pleurent, ça ne m'inté pas. Ce que je me eerais vengée, moi. d'un mari pareil ! Mais Guitry est parfait, les rôles odieux lui vont comme un gant. Il a tout à fait le physique de l'emploi.

Mme Barixghel. — Je vois qu'il vous est sympathique.

Mme des Ipnauses. — Vous l'aimez, vous • e grand garçon massif et sceptique qui a toujours l'air déjouer son rôle au naturel ?

Muie Barixghel. — Je vous crois ; je lui trouve des qualités de jeu et de nature : la voix est

bonne, d'un beau timbre, des yeux superbes, et cette demi-raillerie, cette ironie constante de ses propres sentiments, le côté brutal et sensuel qu'il développe dans les scènes d'amour, tant l'égoïsme affreux qu'il dégage, masqué de câlinerie et de fausse tendresse, font bien de lui l'exécrable amoureux moderne.

M"'e des Ipxauses. — Mais vous êtes de mon avis. Je ne vous ai jamais dit autre chose. C'est un acteur merveilleusement doué, d'accord, et d'autant plus merveilleusement qu'il est par sa séduction même l'homme qu'on aime physiquement.

Mu,e Baringhel. — Et que moralement on déteste: nous sommes du même avis, pour une fois.

A Maurice Barrés

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