PARLONS D'AUTRE CHOSE
Chez madame de Mortels, à table ; on en est aux épigrammes d'agneau avec endives; dîner tout intime, dix couverts : Madame Baringhel,d'Héloé, lord et lady de Kray, Madame Munroé, Smokel, d'Assailly, lord Fingal et les maîtres de la maison.
Nappe à entre-deux de point de Venise sur dessous de satin paille ; au milieu de la table, tout un jeu de groupes de vieux Sèvres blancs, le Triomphe d'Amphitrite, sirènes, tritons, dauphins, océanides, etc., se dédoublent sur un grand plateau de glace semé de chrysanthèmes blancs.
La salle à manger est éclairée aux bougies par deux lustres et des appliques Louis XVI ; sur la table, deux candélabres à trois branches en argent massif; petits abat-jour roses très favorables au teint; — on cause.
— Quant à Bard... — Un nom de poisson* — Quelle entrée! — Ah ça, non, ne parlons pas de T « Affaire ». — A l'amende, d'Héloé ! —
25 4 MADAME BARIXGHEL
Pourtant, la Cour de Cassation ! — Si vous croyez Quesnay de Beaurepaire ! — Vous aimez Picquart, vous? — Et votre Esterhazy! — Nous ne sommes pas à la Chambre ! — Mais vous êtes enragé ! — Le moyen de discuter avec vous ! — Je vous dis que... — Vive Drumont !
Mme de Morfels. — Oh ! messieurs, mesdames, il était convenu qu'on n'en parlerait pas. Si nous recommençons Tannée comme nous avons fini l'autre, — d'Héloë, monsieur d'Héloé, vous êtes insupportable. (S'adresscuit à Mme Baringhel.) Et vous aussi, chère amie : vous avez rapporté de Venise une surexcitation, une nervosité trépidante.
Mme Baringhel. — Oui, vous voudriez faire croire que j'ai pris la fièvre là-bas : j'y ai entendu causer les Italiens, et je suis devenue patriote. (A lord Fijigal, qui veut ouvrir la bouche.) D'abord, vous, vous n'avez pas le droit d'avoir une opinion : vous n'êtes pas Français,vous n'êtes même pas Anglais.
Lord Fingal. — Moi !
Mme Baringhel. — Oui, vous vous êtes un cosmopolite, vous ne passez pas un mois à Londres par an ; et puis, que failes-vous ici ? Vous devriez être au Caire. Il n'y a donc point d'autre Antinoë à découvrir, cette année, dans les sables? Vous êtes un homme pour villes mortes, vous êtes un inutile dans notre civilisation.
D'Assailly, d'Héloé et Mme Munroé. — Elle a bien parlé, notre amie. Un ban pour Mme Baringhel !
M",e de Morfels.— Soit ; mais, je vous en prie, parlons d'autre chose ; c'est intolérable, ce genre de conversation !
Mme Munroé. — Oh ! très amusant, au contraire, tout à fait le deuxième acte de Georgette Lemeunier. Il me semble que je joue un rôle ; ohî j'aimerais beaucoup être actrice.
D'Assailly. — Non?
M"1C Munroé. — Oh ! pas dans tous les théâtres ; à la Renaissance ou au Vaudeville, pour vivre avec de grandes artistes. Ah ! me développer dans l'intimité, respirer l'atmosphère d'une Réjane ou d'une Sarah !
D'Assailly. — Princesse du battage et reine du chiqué. (A Mmt Munroé quis'érupe.) C'est du Donnay, c'est dans la pièce.
Mm0 Baringhel. — Parler d'autre chose ! Mais je ne veux pas parler d'autre chose. Si vous aviez, comme moi, vécu, cette année, six mois à l'étranger, vous ne pourriez pas avoir une autre opinion ; mais c'est contre la France que la campagne est menée. Ce qu'ils jubilent, à la frontière, de nous voir dans notre pétrin! Ils sont là tous qui nous guettent et ricanent de tous nos ennuis, et tous sont pour le sympathique Dreyfus, el sympatico Dreyfus, naturellement, et, au fond, ce qu'ils s'en soucient ! C'est le prétexte,
n'est-ce pas? Là-dessus, pas de doute possible : c'est contre l'armée qu'est dirigé le mouvement. et le sympathique officier ne les enthousiasme que comme victime de la justice militaire, à moins qu'ils ne l'aiment en qualité d'espion.
Lord de Kray. — Oh ! Madame !
Mme Baringhel. — Monsieur de Kray, vous n'avez pas qualité pour prendre la parole ici : vous représentez l'Angleterre.
D'Héloé. à lord de Kray. — En effet, cher ami, et c'est déjà beaucoup que nous vous supportions. (Tête de lord de Kray.')
Mme de Morfels. — Mais, d'Héloé, vous êtes intolérable. (A Mme BaringheT.) Et vous, ma chère amie...
Mme Baringiiel. — Non. j'ai trop avalé de couleuvres, et je ne me tairai pas.
Smokels. — Il est prouvé que le parti anarchiste ne marche qu'avec les fonds anglais.
Lord de Kray. — Et que nous préparons la grève du 1er mai pour empêcher l'Exposition ! Je suis navré de vous entendre répéter des bourdes pareilles, mon cher : l'Angleterre est on ne peut plus sympatique à la France.
D'Héloé. — Mais, à deux heures près, nous avions la guerre, toute la nation la voulait ; mais l'alliance russe vous a gênés. Guerre commerciale, nous le savons : mais, comme le peuple Anglais est avant tout un peuple d'affaires, il faut sauver l'industrie de Manchester, et, avec le
protectorat, vous êtes dans l'embarras pour les écouler, vos produits.
Lord de Kray. — Je ne vois pas, mais comment savez-vous?...
D'Héloé. — ■ Oui, vous guettez la Chine. Or. nous sommes trois: la Russie, nous et...
Mme Baringhel. — Mais cette propagande ! A Venise, par exemple, il n'était pas un coin de vieux palais, pas un porche d'église où l'on n<* vît s'étaler, en grandeur naturelle, le portrait del sympatico officiere Dreyfus, en dolman bleu ciel, le képi sur l'oreille, la moustache frisée, horriblement blond et rose, au goût italien. Il triomphait partout, revalescière Dubarry de l'opinion publique, el sympatico! et. sous le gracieux placard, c'était en lettres énormes... D'Héloé. — Presque en gros numéros...
Mme de Morfels. — Si vous lui donnez la réplique!
M"'9 Baringhel. — Ces annonces suggestives, jugez: La piu grande errore judiciario délia epoca, una terribile infamia délia exercese francese, rinnocente, — la plus grande erreur judiciaire de l'époque, une terrible infamie de l'armée française, l'innocent... — Non, vraiment? — Comme je vous le dis, et toutes ces affiches le long de la Piazza et du Grand Canal ! il y avait là, organisé, un soulèvement d'opinion contre la France, et les afficheurs de Venise, vous en conviendrez, obéissaient à un mot d'ordre...
{s' animant). D'ailleurs, ce mot d'ordre. Ce qu'il y a de pis, c'est qu'on le suit en France, et des Français, mais ils marchent pour des sommes. C'est un mouvement d' argent et d'argent juif qui rentre, mais qui rentre contre nous, car ils ne donnent rien pour rien. On connait le taux des leaders comme celui des filles, Romenceau a reçu un million, Bornely trois cent mille, le Figaro mange pour trois millions.
Lady de Kray. — Mais c'est un pays d'escarpes, votre France !
D'Héloé. — Mon Dieu ! Madame, il y a tant d'étrangers chez nou« !
Silence pénible.
Lord de Kray, à Mme Baringhel. — Vous ne nierez pourtant pas qu'il y ait beaucoup d'hommes de valeur parmi les dreyfusistes et des consciences intègres au-dessus de tout soupçon, des talents de premier ordre, des membres de l'Académie. Vous ne paraissez pas convaincue ?
Mme Baringhel. — Je vous écoute. Allez, citez des noms, je vous attends.
Lord de Kray. — Voyons : Agénor des Gaules, l'auteur du Lotus bleu, intégrité parfaite.
Mma Baringhel. — Mais inféodé au salon Toupet des Mares, du toupet, mais pas de biceps : une âme de cuistre, domestiquée à la table où
il dîne, esclave de son estomac et de sa vanité surtout, reconnaissant jusqu'à la bassesse des petits applaudissements du salon où il conférencie, est allé si tard dans le monde. D'ailleurs, vous en savez aussi long que moi.
Lady de Kray. — Mais Marcel L'Huissier, Paul Haspaidyer, Gaston Loraner.
D'Héloé. — Des opinions motivées*: Marcel l'Huissier, l'auteur des Demi-Français, demi-français lui-même, psychologue consultant pourbelles Ames de banquièresde la plaine Monceau, cultive dans le Breyfusisme la vente de ses livres et sa clientèle, un camelot qui sait placer ses numéros, son opinion est une carrière. — Paul Haspaidyer aussi, quoiqu'un vrai talent, lui, mais c'est hélas! un psychologue. Toujours la succession Bourget, les Ghetto sont les grands débouchés de leur littérature, il faut soigner Jérusalem.
Quant à Gaston Loraner, il est du bâtiment, il est juif, il défend sa maison, pro domo nostray comme dit le grand Rabbin, c'est certainement le plus sympathique des trois... Je ne vous parle pasdeGueuleth, lui, c'est un aigri, un dreyfusard, mieux, un anarchiste de rancune. Il se débatdans son passé comme dans un bagne, et dans ses opinions comme dans une mare, c'est le Prométhée du Purin. Il a été antisémite par haine de Meyer et s'érige maintenant le champion de Reinach, il étrangle de rage d'avoir épousé...
Lady de Kray. — Épousé... qui?
D'Héloé. — Sa danseuse... la Céritté de Vienne... oh cela remonte loin du temps de l'Empire.
Lady de Kray. — Oui, c'est la Céritté de l'Opéra, je l'ai vue en soixante-dix.
D'Héloé. — Elle même, Ah! si on les avait reçus dans le monde, ah! s'ils étaient admis dans le faubourg, nous aurions un ami de plus dans l'obscurantisme, mais voilà, nous l'avons passionné pour la Vérité en Marche en nous souvenant des débuts de Madame. Femmes de passé, hommes d'avenir.
M™e de Morfels, pour rompre les chiens. — Est-ce que vous avez vu cette revue de la Scala?
— En voilà cl la chair ! la revue où MUe Polaire cueille comme de l'herbe les toisons d'aisselles de MUes Langois et Nœdia ! — Non ? — Parfaitement, en inspectrice des dessous de bras. — Mais c'est une ordure ! — Une ordure, vous l'avez dit, mais il y a des jolies chairs, de la chair d'androgyne. — Mlle Therval, charmante : il y a de la chair d'opinion publique, il y a môme de la chose raide, Mlle deVere. — Même, elle est en groom, un groom à faire loucher un sénateur ; il faut aller voir ça. — Oui, à cause de Dearly. — Qui ça, Dearly ? — Un comique très drôle, très doué surtout, une imitation de Ville étourdissante, puis une bonne charge des Cadets de Gascogne dans un joli décor moyen-âgenx.
— Et c'est tout? — Tout, mais il y a Polaire. —
Et vous, vous aimez Polaire ; vous êtes un vicieux. — Oui, mais j'aime autant Dérieux. — La blonde Dérieux ? — Et avouez que c'est de la jolie chair, de la chair soyeuse, duvetée, bien femme, vivante et spirituelle, que cette chair-là.
— Et la revue des Folies-Dramatiques? — Oh! en dehors de Méaly, la commère, et d'un joli cortège d'anges autour de Saint-Germain-l'Auxerrois...
Mme Munroé. — Vous avez vu la Burgonde? Non, il faut aller voir ? — Oui, il y a Héglon et Bréval, très belles toutes deux, et puis, moi, j'aime cette époque d'Attila. — C'est héroïque.
— Puis ce massacre du tyran dans la chambre nuptiale, cela me va, c'est un beau cinquième acte. — A cela près qu'il n'y en a que quatre. — Qu'importe !... — Vous avez vu Kosaksi Vous auriez adoré ça. — Ah! ça se jouait où ? — Au diable vauvert, Théâtre de la République; mais ça a quitté l'affiche ; c'était superbe : ça n'a pas fait le sou. — Et c'était bien ? — Si c'était bien ! Une pièce pour vous, du tragique et de l'atroce, des cosaques fanatiques de leur pays, des menaces, des rictus et descrispations de doigts, de l'amour, du dévouement et de la trahison dans des costumes rudes et fanés, parmi des décors de carnage et de désolation, de vrais auteurs: Eugène Morand et Armand Silvestre, et une vraie pièce ; on aurait dû jouer ça à l'Odéon; et deux acteurs tout à fait remarquables : Krauss et un certain Raymond; et les beaux noms barbares et sonores:
Andry, Yégor, et Myriane,et le souffle glacé des steppes courant à travers tout cela... Ah! vous avez manqué une belle occasion de développer votre moi. Et les occasions sont rares.