LE 30 JANVIER DE W* BARINGHEL
Dans son hôtel du Marais, dans un petit boudoir situé au fond destrois salons en enfilade formant galerie ; une seule fenêtre avec en face une fausse fenêtre en glace. Le boudoir est de forme ronde, très petit (on se croirait dans l'intérieur d'une tourelle), tendu de moire vert pâle, avec de place en place des motifs d'ornementation en bois sculpté et doré, roseaux d'Espagne et palmiers en touffes, remplaçant les baguettes. Aux fenêtres de lourds rideaux de satin blanc semé de fleure lies d'or, pas de tapis, un parquet marqueté luisant comme un miroir, un grand feu de bois de pommier dans la cheminée et, entre les deux fenêtres, une délicieuse vitrine ronde toute de bois blanc doré et de glace; la vitrine, console à partir du sol, est vitrine seulement à hauteur d'un mètre, a la forme d'un petit temple de l'amour ; elle est signée Jansen et forme niche, encastrée dans l'épaisseur du mur; les tablettes, l'intérieur, tout est en glaces, et l'enfilade des trois salons s'y reflète, ainsi que le boudoir et les mille et un bibelots que Mme Baringhel est en train d'y ranger d'une main à la fois fiévreuse et distraite.
Dehors, c'est la neige, le verglas, le plus horrible temps.
Annette, la femme de chambre de Mme Baringhel, prend sur une table des bibelots et des éventails qu'elle passe à sa maîtresse ; Mmc Baringhel est en robe d'intérieur, en velours bleu pervenche fendue sur le côté, sur une jupe de moire gris de lin; des broderies d'un bleu plus pâle contournent le corsage et retombent en traînées sur le bas, de la robe.
Mme Baringhel. — Non, pas le Tiffany, les Kœping, Annette... Voyons les Kœping, les grands verres sur tiges qui ont l'air de fleurs.
Annette. — Je prenais cela pour du Salviati. madame.
Mme Baringhel. — C'est bien la peine de vous avoir emmené cet été à Venise. Ces Kœping^ nous les avons achetés ensemble, en septembre, à Munich, dans l'Augustinerstrasse voyons, à côté du marchand de meubles, Bernheimer... Je ne veux pas des Massier, vous les reporterez dans le hall, mais je ne vois ni mes Saxe, ni mes faïences de Marseille. Donnez-moi les poignées de sabre, le petit Satzuma de la vente Goncourt, bien ; les deux ivoires de chez Logé, ma grenouille de chez Bigot, mon éventail, non, pas celui-ci, celui des Turqueries, ma miniature de Mme Vigée-Lebrun ; maintenant les biscuits de Sèvres, mon groupe de Vienne. Bon !un Kœping de cassé ! c'est fragile comme un ministère, ces objets-là ! Mais on n'y voit plus clair ; sonnez
pour les lampes. {Elle s asseoit dans une bergère.) C'est assez pour aujourd'hui, je vais décéder, je suis morte. (Au valet de chambre qui apporte deux lampes à abat-jour rose.) Une sur le bahut, l'autre sur le guéridon, et allumez-moi les flambeaux du bureau, fermez-moi ces rideaux, Annette, j'ai froid à regarder dans ce noir, la nuit nous guette. On n'a pas téléphoné de chez Lewis?
Annette. — Non, madame.
Mme Baringhel. — Ni de chez Révillon ?
Annette. — On est venu de chez Révillon : Madame aura sa zibeline demain, il a fallu réassortir la guipure d'or de la garniture, ils ont mis deux jours à la trouver; on a rapporté l'étole de renard bleu de Madame.
Mme Baringhel. — Allez me la chercher, je grelotte. Il faudra remettre du bois, Henri, on gèle ici, je n'y suis pour personne. Vous avez le courrier?
Henri, valet de chambre. — Il est dans la chambre de Madame.
Mn,e Baringhel. — Dans ma chambre ? Apportez-le.
M1'"' Baringhel, restée seule, s'absorbe dans la contemplation de sa vitrine. — Il n'y a pas à direi c'est très joli, mais j'ai peut-être eu tort de l'acheter. Me coller trois mille francs de vitrine el quinze cents de menus bibelots pour compléler une tablette au commencement de l'année^
quand j'ai encore toute ma note de chez RoufT et mon arriéré de Lalique à régler, c'est de la folie. La voilà bien, la grande névrose, la voilà bien ! Il me semble que j'ai dit "cela comme Baron ; il faudra que j'aille voir mon dentiste. Oh ! comme cette robe va mal, je ne commanderai plus rien à Poupet ; et cette Mme de Miramar qui ne se décide pas pour ma loge ! c'est ennuyeux de la perdre pendant trois mois. Je sais bien que Mlle Gratienne de Briançon me l'a fait demander, mais c'est inquiétant d'avoir le Bébé- Club dans sa loge. Smokel prétend qu'ils ont des plaisanteries parfois joyeuses, et s'ils allaient y laisser des microbes de facéties ! Je suis très perplexe sur la question des logements, des cessions et des locations, depuis les théories de Réjane dans Georgette Lemeunier ; les larves créées par un précédent occupant, les atmosphères d'avarice ou de dissipation, d'immoralité ou de vertu établies là entre les murs par le premier locataire; je ne me vois pas à mon retour d'Italie héritant des allures et de la clientèle de MUc Gratienne de Briançon.
Au valet de chambre qui rapporte, sur un plateau, deux lettres et trois petits bleus :
Mme Baringhel. — Avez- vous téléphoné chez jyjniB d'Héfleuron pour la loge?
Henri. — Oui, Madame, j'ai téléphoné à Jean que Madame n'allait pas ce soir à l'Opéra.
Mrae Baringhel. — Bien. (A Annette qui rentre avec la fourrure.) Oh! voyons, cette étole ! {Elle l'essaie devant la fenêtre en glace.) Vous trouvez qu'elle va ? Elle engonce un peu le cou, peut-être?
Annette. — Mais non, Madame, c'est le col de la robe.
Mme Baringhel. — Oui, c'est le col de robe, je ne la mettrai plus, il faudra prévenir Péquignot; c'est comme pour mon rang de perles, il y a huit jours que l'enfileuse n'est venue et nous partons dans cinq. Bemporte cette étole, je suis à faire peur, et surtout, rapporte-moi Clotilde.
Annette. — Clotilde ?
Mmo Baringhel. — Mais oui, ma pendule de voyage, celle qui sonne les heures et les quarts d'heure ; vous savez bien que je ne peux pas me passer d'elle ; je ferai ici mon courrier. Bapportez aussi mon flacon de sels anglais et mon vieux galuchat où sont mes pastilles de menthe. (Elle se réinstalle et s'abandonne dans sa bergère. Avisant le valet de chambre, toujours debout avec son plateau.) Mais que faites-vous là ? J'ai eu une de ces peurs...
Henri. — C'est le courrier, j'attends les ordres de Madame.
Mme Baringhel. — Donnez.
Elle prend d'abord les deux télégrammes et l'enveloppe pneumatique, les décacheté et les lit.
Premier télégramme : « Il nous tombe une avant-scène, ce soir, pour Véronique ; avez-vous vu la pièce? elle est étourdissante de gaieté et d'esprit. C'est si joli que nous avons pensé de suite à vous ; nous, nous l'avons déjà vue trois fois. N'est-ce pas. que vous êtes des nôtres? Nous comptons absolument sur vous.
« Nous devons ensuite aller voir des demoiselles au café de Paris : c'est le baron de Goëtz qui nous emmène. »
Le baron Goëtz, ce sera toujours de l'argent français rentré. Véronique! une soixantième! Ils ne manquent pas de toupet, ces chers de Miremonde.
Deuxième télégramme : « Chère amie, avezvous vu Marguerite Deval dans le Prince des Poètes? Elle y est tout bonnement délicieuse : il y a entre autres une valse chantée au piano à déri. der M. Brisson : nous avons une loge pour ce soir, et naturellement nous avons songé à vous.»
C'est un cliché, lisant : « Nous devons aller après en bande au Grand Café: c'est le baron Dusselmann qui nous traite. »
Ce qu'ils traitent cet hiver, ces chers cosmopolites, ils essaient de racheter. C'est qu'aussi ils en ont à se faire pardonner : l'un donne des collections au Luxembourg, les autres un bateau sous-marin à la flotte: c'est une nouvelle ligue.
(Elle décacheté le pneu.1»
« Nous allons tous dîner ce soir à Montmartre, tous, c'est-à-dire la bande, la bande des inimitables : Smokel. lord Fingal, miss Eléna Terril, la petite M"le de Sprée, le prince Ritzi et moi ; vous êtes des nôtres, n'est-ce pas ? Smokel doit prendre d'Héloé au cercle ; venez-vous me cueillir chez moi ? Vous êtes trop loin, vous, dans votre marécage, pour que je puisse songer à aller vous prendre ; nous devons dîner à Lesbos, pour voir, et de là nous échouer à la Gaîté-Rochechouart: c'est la revue, dit-on, la plus inconvenante de l'année, cela s'appelle : Ça colle! Il y a. paraît-il, une très belle fille en aquarium qui chante des couplets horribles sur son éponge et ses bas-fonds, c'est à entendre. Après, nous devons aller voir souper Freinach au Grand U. Smokel a découvert qu'il y goinfrait tous les soirs après le spectacle : c'est beau d'assister au iv pas des fauves!
« Vite un petit bleu à votre Théréson pour lui dire que ça colle. »
— A la bonne heure, voilà un petit programme qui me dirait, si j'avais vingt ans de moins. (Elle décacheté les lettres.) Oh! de Mme de Panama ; nous lirons ça, ce soir, pour nous endormir. (Prenant Vautre.) Ah ! de Nice, cette chère Hélène.
Elle s'enfonce dans son fauteuil pour mieux lire : elle lit à voix basse et son visage s'éclaire,
ses yeux pétillent, tout en lisant; elle sourit, elle s'anime même et finit par lire la lettre à voix haute.
« Et vous, que faites-vous à Paris? Êtes-vous toujours la femme des premières, des soupers et des pique-niques. Messalina a beau nous être annoncée au théâtre des Arts de Monte-Carlo, nous sommes restés tous de cœur à Paris; nous en regrettons le boulevard, les hontes de la Cour de Cassation et les Poubelles des polémiques ; ici, nous mourons comme la Sylvia du Passant de trop d'azur et de soleil ; nous regrettons Paris et sa boue et sa pluie. C'est Mignon aspirant à Montmartre. Écrivez-nous vite ce que l'on fait là-bas, où mieux venez nous le dire vous-mêm« ici. Quand nous arrivez-vous ? Nous avons loué à Beaulieu une immense villa où il y a une chambre pour vous. Ici, ça manque de Parisiens, il n'y a que des étrangers. » Est-elle naïve ! « Des Italiens surtout, on se croirait à Tunis. Les Allemands aussi abondent ; il serait temps qu'on vît quelques Français dans le pays, mai^ on redoute les trains de plaisir du Carnaval qui n'amènent que le vilain Paris. » Elle a compté sans ceux qui restent. « Ecrivez-nous avant de venir, nous comptons absolument sur une lettre ; avons-nous beaucoup perdu en ne voyant pas la Dame de chez Maxim, faut-il regretter la Burgonde, et qu'est-ce que le nouveau ballet des Folies? » (^4 Annette qui vient de rentrer avec la
pendule de voyage, dite Clotilde parMme Baringhel.) Posez-la là sur la cheminée ; le son est bien plus joli. Vous allez téléphoner 130-65 que je suis souffrante et aux regrets de ne pouvoir aller ce soir à Véronique; la même chose à 15-324, mais pour les Mathurins, et à 976, à M'" Bergeline, que je suis un peu grippée, au désespoir de ne pouvoir aller dîner avec eux, mais que je serai à onze heures à l'Opéra et que, si la partie tient toujours au Grand U, que M. d'Héloé monte me prendre dans ma loge. Il faut aussi téléphoner de nouveau chez Mllie d'Héfleuron et dire que j'ai changé d'avis. J'irai les rejoindre ce soir, mais très tard, et que Mme d'Héfleuron prenne une pelisse un peu sombre : j'ai des projets pour après le spectacle. [Écoutant sonner sa pendule.) Oh ! les petites rues coites et étroites des vieilles villes flamandes! oh! Maeterlink ! oh ! Verhaeren ! oh ! Rodenbach ! il y a de tout cela dans cette pendule : elle sonne comme chante un beffroi.
Elle approche sa bergère de son bureau et met dans une grande enveloppe les trois télégrammes; puis atteignant une feuille de papier rouge pompéien, elle écrit ces mots :
« Ce qu'on fait à Paris, chère amie, je n'en sais rien, je suis souffrante, dolente, et je m'y ennuie. Comment on y passe les soirées ? je Tignore. Les plaisirs qu'on vous y propose, les
télégrammes ci-inclus vous l'apprendront : Véronique, les Mathurins ou les revues du boulevard extérieur. Entre Gavrochinette, étoile de là-haut, Mlle Deval et Mariette Sully, mon cœur n'hésite pas; il flotte. Je n'ai vu ni la Burgonde, ni la Dame de chez Maxim, ni la Princesse au Sabbat, je ne sors pas. Les hommes en tiennent pour Mlie Cassive au lit dans la Môme Sardine ou Fromage, les artistes pour Mme Héglon, superbe et tragique à miracle, paraît-il, dans son rôle de reine barbare, demi-esclave, demi-concubine du féroce Attila. Il est dit qu'au deuxième elle mime une danse de l'épée dans une lourde et raide robe de satin cramoisi, qui la fait impériale et sanglante, — ce sont les termes de d'Héloé et vous les reconnaissez au passage, — et au dernier tableau enfin elle arbore un enroulement d'étoffe safran avec un coin d'épaule, un bout de gorge émergeant d'un corsage trop lâche qui est un vrai Tintoretto, une Magdeleine au désert de l'école vénitienne, tout en ambre et en or rouge, comme on en voit à VAcademia; mais le ballet se passe à Njjni-Novgorod; il est à la fois japonais, hollandais et moscovite; les costumes d'Attila rappellent ceux du Grand Mogol, c'esl toujours d'Héloé qui parle. Quant à la Princesse au Sabbat, il paraît que c'est le chef-d'œuvre de Landolff et de Mariquita,' mais la pire folie de l'auteur de la Dame turque. On y voit des sorcières forniquer avec des grenouilles et une
messe noire dite par un corbeau en chasuble, et des cigognes en pénitents. L'héroïne infortunée \ épouse un nain chape et mitre de rouge comme un cardinal, mais on a réuni là, paraît-il, les plus belles filles de Paris et d'Europe ; une Grec- ■que, entre autres, une certaine demoiselle Vallcrv. danseuse étoile, y offre le double charme implacable et impeccable de Daphné, d'Hylos e d'Antinous, trinité évoquée par Catulle Mondes et qui a fait à la demoiselle une si belle réclame qu'elle manque maintenant deux soirs sur trois, retenue galamment ailleurs.
« Quant à Margyl, quant à Thylda, l'une en princesse, l'autre en sorcière, il paraît que ee sont de vraies mimes, mais les artistes seuls le disent et on se garde bien de l'écrire parce que, nickelées comme les automobiles dernier modèle, ces deux dames ne marcheraient pas... Vous savez à quoi tient un éloge de presse, surtout dans les music-halls?...
Et Mme Baringhel continue d'écrire.
M"* BARINGHEL EN AUTOMOBILE
Sur la route de Menton, un peu avant Cabée-Roquebrune, une automobile dernier modèle, fortement éperonnée de l'avant, forme obus; une automobile en aluminium, blanc d'argent rechampi de filets cerise.
Sur la machine, d'Héloé ; il a la peau de bique traditionnelle et la haute casquette du touring. Madame Baringhel est à ses côtés; derrière eux, en lapins, le marquis de Torrea-Corvi et le prince de Boccaglia, noblesse de la Riviera et de clubs plus ou moins ouverts de Florence et de Païenne; très jolis garçons tous deux, très pommadés, très nickelés, figures trop régulières, profils trop classiques, les yeux très en amande, très italiens. Tous deux ont le caoutchouc mastic à larges boutons de nacre et la haute casquette de velours gris côtelé, énormes boutonnières d'œillets jaunes, pareilles à des choux-fleurs. Mme Baringhel est en robe de drap écarlate, soutachée de trèfles d'acier; sur la tête un énorme béret de chasseur alpin en velours vert; à la boutonnière de sa jaquette de loutre, (car il fait un froid de canard) une gerbe de narcisses en
'Z7 6 MADAME BARINGHEL
cascade, un peu éprouvés par la violence du sport. L'automobile fde à toute vitesse dans un tourbillon de poussière blanche et acre. Le ciel est gris, la mer moutonneuse et verte. Un jour d'apocalypse ; une lumière terne et jaune baigne toute la Riviera.
M"1" Baringhel. — Mais ralentissez, je n'y vois plus clair, mais serrez donc le frein, d'Héloé ! Non, arrêtez, je veux descendre, c'est ma mort... Ah ! si Ton m'y reprend, et cette odeur, c'est l'asphyxie. Non, si ça vous chante, vous, ce voyage dans la poussière, c'est encore pis que la bicyclette, et cette trépidation continue... ça, un sport pour femme nerveuse, jamais! D'Héloé. arrêtez, j'ai mal au cœur, tout tourne autour de moi, il faut être en bois comme ces deux Italiens pour supporter un pareil exercice. Autant vaudrait être chauffeur de locomotive. Bon, voici les Vanzsiweten et leur teuf-teuf! Garez-vous donc, mon cher; mais garez-vous... Votre droite. Ah!... je respire : si vous n'avez pas accroché, ce n'est pas votre faute ! Quelle imprudence, je me suis crue en bas, dans le vide; je ne suis pas Sapho pour faire le saut de Leucade, pour qui me prenez-vous? D'Héloé, je vous en prie, mais écoutez-moi! je fais un malheur, je saute en bas de votre machine.
D'Héloé, imperturbable, arrêtant enfin son teuf-teuf. — Nous sommes arrivés, chère amie. Si nous n'avons pas versé vingt fois en route,
rendez grâces à mon apparente impertinence, vous me devez vingt fois la vie. Avec un autre c'eût été l'inévitable accident, mais heureusement que j'ai l'habitude, je vous connais. Mais soyez tranquille, c'est bien la dernière fois que je vous emmène, vous reviendrez par le train. Voyons, prince, aidez donc notre chère amie à descendre. (A part.) Décoratifs en diable, mais muets comme des poissons, les deux Florentins de Païenne.
Ils descendent tous.
Mme Baringhel, à terre. — C'est encore pis arrêté qu'en marche... Je me croyais dans un tambourin, c'est d'un trépidant! Merci, duc, non, pardon, marquis. Ne vous actionnez pas, prince, je suis très bien! (A clHéloé.) Et nous allons?
D'Hélok. — Mais là-haut, à Roquebrune ! Vous avez désiré vous-même !
Mme Baringhel. — Par ces raidillons de chèvre, pierres roulantes et cailloutis! Mais c'est la mort d'une paire de bottines ! Vous n'y songez pas. J'ai déjà les pieds gonflés par ce maudit mistral. Tout mon arthritisme est développé par ce faux printemps de la Riviera. J'y deviens goutteuse, parole.
D'Héloé. — Ne blasphémez pas! Préférezvous aller au Cap-Martin? Nous n'avons qu'à descendre.
yime Baringhel. — Au Cap-Martin, pour y rencontrer la comtesse de Pierrefonds, faite comme je suis! Vous devenez fou, parole! Voyez dans quel état ma mise votre automobile : j'ai toute la mine d'un vieux plumeau.
D'Héloé. — Allons donc à Roquebrune ! Vous n'aviez pas de cesse que l'on vous y mène !
Mine Baringhel. — Je voulais voir le cadre de cette procession, puisque, par votre faute, je l'ai manquée !
D'Héloé. — Par ma faute? Vous alliez le soir à la répétition générale de Lara... Vous auriez été tout à fait incapable de faire les deux dans la môme journée ; je possède à fond votre neurasthénie !
M"10 Baringhel. — Parlez pour la vôtre ! (Guignant le prince de Boceaglia et le marquis de Torrea-Corvi.) Et ces deux Italiens qui sourient et n'ouvrent pas la bouche! Us m'ennuient, moi, ces personnages muets.
D'Héloé. — Mais leurs yeux ont tant d'éloquence !
Mme Baringhel. — Vous trouvez? Des yeux d'automate, ça roule, mais ça ne suggestionne pas. [Confidentielle.) Ils ont beaucoup de chance au jeu, m'avez-vous dit, et vous pontez sur leur mise. Ce ne sont pas des grecs, au- moins?
D'Héloé. — Vous savez, à la Riviera, il ne faut pas être trop difficile. Ils sont nobles, décoratifs et soldent leur hôtel rubis sur l'ongle :
[>;is de semaine en souffrance. Ici, il ne faut pas en demander plus aux seigneurs que l'on rencontre. Ils n'ont encore ni assassiné de vieux général russe, ni dévalisé de demoiselle : pas d'histoire d'écrin, pas d'histoire de jetons, ou, du moins, personne ne les soupçonne encore... En bonne conscience, on ne peut pas exiger davantage.
Le marquis de Torréa-Corvi et le prince de Boccaglia, à part. — Zai reçou oune dépèce de Nervi. Il y a, m"cst-il dit, oune grosse, très grosse partie, moallo bona, la zemaine prozaine à la Ailla Aldoforandi; zai bonne dézir d'y partir, serez-vous de la combinazione, cer prince?
— A Nervi, impossible, cer marqouis, ze fais mes Pâques en famille, in famiglîa, à Saint- Pierre de Rome et le marteâi, ze dois être pour un Pharaon monstre à la villa Julia, à Firenze.
— On zone donc beaucoup à Florence? — Oui et non ; beaucoup en avril, pendant la saison, il y a de très grosses parties, mais cela doure peu, à peine un mois, uno messe, mais z'ai là beaucoup de relationes, zen proufite. — Et vous avez raisone ; l'Italie, elle est si brûlée maintenant. — Adesso niente a fare, moi, z'irai à Païenne après Rome. — Païenne, il est bien brûlé aussi, caro; ils ont été si étrillés dans les cercles. — C'est toujours le duc Orecchio qui fait les fonds? — Oui. — Com/>///?2e/2/e,ilestsipleinde relations, et tanto multo securo , un homme si sûr.
Mme Baringhel. tout en causant, s'est décidée à escalader les rampes abruptes de Boquebrune, ou plutôt elle les a gravies dans une douce inconscience, tout absorbée par les histoires d'Héloé ; tout à coup, elle s'avise de regarder autour d'elle. — Mais, où sommes-nous '! C'est merveilleux ! Quel panorama, et ces petites rues en escalier taillées à même le roc, comme ça se tord et comme ça serpente ! Quel caractère cela vous a ! Et toutes ces maisons sculptées avec porches et vieux balcons, mais c'est aussi beau que Fontarabie! C'est du pur seizième; et puis cet horizon de mer, ça se découvre jusqu'à Bordhigere, et ces enfants en guenille! on se croirait à cent lieues de France, c'est plus italien que Sorrente. Ne trouvez-vous pas que cela rappelle Ca>-tel- Mola. à Taormina? — Ah! de grâce, ne retrouvez pas la Sicile à la Riviera! Cela, c'est une marotte de Jean Lorrain ; ne jouez pas les Jean Lorrain à Monte-Carlo, vous perdriez, c'est une redite. — Alors, vous ne trouvez pas cela beau? — Mais si, puisque je vous y ai conduite. — Mais cette procession devait avoir une majesté... énorme, dans ce cadre, entre ce ciel et cette mer. sur ce fond de roches et de maisons anciennes ! — Oui et non. Certes, cela aurait dû être très beau dans ce décor, mais il en est de la procession de Roquebrune comme des représentations d'Oberammergau : c'était très bien avant la mode, la vogue, les trains de
MADAME BARINGIIEL 281
plaisir et les billets des agences Cock. Roquebrune et sa procession avaient une raison d'être encore, l'été dernier, quand la fôte avait lieu en pleine Riviera désertée, le 8 août, le rôle de ses trois Christ rempli par des gens du pays, des rôles joués de père en fds, avec des montagnardes des environs dans les saintes femmes. C'est alors qu'il eût fallu voir en pleine chaleur, à travers les chemins de pierre brûlants et nus, les douze stations et les chutes des trois Jésus ! Mais, depuis qu'une Société s'est affermé la cérémonie, non, cela n'est plus cela! Savez-vous qui ils ont raccolé, ce printemps, pour jouer la Vierge, et la Madeleine et Véronique? Des figurantes du théâtre Risso, des Italiennes du vieux Nice, toutes les Piémontaises de la place Garibaldi, pas même celles de Monte-Carlo, prises, occupées par Messaline. D'ailleurs, rassurezvous, c'était beaucoup mieux réglé le soir à l'acte de Suburre; ne regrettez donc rien; songez, il y avait ici, l'autre dimanche, plus de trois mille personnes, dont trois cents amateurs et leurs appareils photographiques. — Quelle horreur! vous êtes un iconoclaste, vous tuez en moi le regret et le souvenir. — Et puis, de quoi vous plaignez-vous, vous avez vu à Fontarabie la procession de la Guadeloupe et les momeries religie Lises de Séville ; l'Italie est tout à fait inférieure à l'Espagne... Ah! l'Espagne, la dévotion y est autrement sensuelle et fanatique. Mais que dis-je,
vous avez assisté aux processions de Roncevaux,, dans les Pyrénées, chaque paysan portant, traînant sa croix : cela est d'une beauté vraiment saisissante, vous ne verrez rien de mieux en Italie. — Oui, c'était beau, mais pas plus beau que dans le récit de Pierre Loti. — C'était même moins beau, parbleu ! la déformation d'un cerveau d'artiste, cela magnifie tout. — Oui. e'esl un grand visionnaire... A propos, vous ne m'avez pas encore présenté ce jeune homme ! — Quel jeune homme, les deux princes italiens ne vous suffisent donc plus? — Mais, ce jeune écrivain. — Voyons, ce jeune homme si sauvage, si misogyne, celui qui, l'autre jour, dans l'atrium, à Mme de Birtaneim qui minaudait et zézayait : « Je vais jouer sur la rouge, c'est le jour », a répondu froidement : « Ah ! ça vous arrive encore? » — Charmant, en effet, et d'un goût ! — Eh ! bien, mais, vous le savez, on le dit, comme Hippolyte... parfaitement... comme Hippolyte... encore une primeur. — Et cela vous surexcite... Ah! Messaline, voilà ce que c'est que d'entendre trois fois un opéra troublant. — J'adore la musique de Lara. — Je le sais; je vous ai regardée pendant les représentations, le spectacle est dans la salle, vous avez une façon de tressauter et de pétrir votre mouchoir. Ah! ça vous correspond! je n'ai pas regretté les deux louis de mon fauteuil. — Vous, vous n'avez d'yeux que pour Mlu Leclerc. — Hé! hé! c'est une jolie Tyndaris.
MADAME BAIUNGHEL 283
- Et la musique, malheureux, cette musique si... comment dirai-je, cette musique tant... — Hatriculaire. — Vous dites? — Matriculaire, c'est un mot de Gounod. — D'abord, tous les hommes détestent Lara, c'est de la jalousie pure.
— Mais comment donc! — Il est plein de talent.
— Vous ai-je dit le contraire? — Des critiques ont écrit. — Parbleu! — Et qui s'y entendent
un peu mieux que vous. — Ne les nommez pas... Il y en a même un qui a un bien fichu style, j'ai cueilli Une partition jugée à vol d'oison. On n'est pas plus rayonnant d'innocence. — Gomme M"" Bianchini. — Rayonnant d'innocence. Oui, le mot est de Vanor, on le lance. — Je l'avais reconnu, et il y a écrit d'oison ? vous vous moquez.— Il y a peut-ôtre d'oiseau, mais ça se vaut.
Tout en causant, ils ont redescendu les rampes et regagné la route où leur auto est arrêté.
Nous remontons? — On remonte. Prince, marquis, vous êtes là! — A vos ordres, madame. — Nous sommes prêts. — Il fait moins froid, l'on dirait. — Oui, le vent est tombé. — Vous n'avez plus peur, serez-vous raisonnable? — Allez, allez, je suis consolidée. (Ils s'installent.)
Nous partons, vous êtes prête? (Le teuf-teuf se met en marche.)
Le prince de Boccaglia, dans les cheveux de Mm* Daringhel. — Et vous retournez entendre Tamagno, ce soir?