PREMIÈRE PARTIE
sait guère sa famille, ni son pays. Depuis la première époque de son existence, il n’avait jamais réclamé du monde qu’une modique assistance pour n’avoir à fournir que fort peu de labeur et de tracas. On pourrait dire qu’il s’était assoupi pour vivre, afin de ne ressentir de l’être que la béatitude du rêve et du rienfaire. Cependant Biganche n’avait pu s’isoler assez de la société pour n’y pas contracter quelqu’une de ces faiblesses qui, constituant les besoins, obligent l’homme à l’industrie — quand ce n’est pas à la supercherie — et lui font connaître l’intérêt.
Lorsqu’il avait un peu plus de quinze ans, Biganche fréquenta d’autres bergers qui lui mirent une pipe à la bouche; et la pipe devint tout à coup la passion vive, puissante, irrésistible, unique, de Biganche. Or, cette herbe hachée que le fumeur bride pour en aspirer l’âcre et chaude senteur coûte cher, fort cher. Les salaires habituels du berger eussent été loin de pouvoir sufiire à la dépense que ce nouveau besoin lui imposait. 11 se trouva donc en cette embarrassante alternative, ou de renoncer à une haute félicité, ou de se livrer à une occupation plus lucrative, qui — cela va sans dire — exigerait de lui une somme plus grande d’efforts physiques ou intellectuels. Le cas était grave, bien grave. Aussi Biganche examina-t-il la (lifTiculté par toutes scs faces pour trouver le moyen de la tourner. D’abord lui vint l’idée de substituer au tabac certaines plantes indigènes, les unes que des apprentis fumeurs lui signalèrent, les autres qu’il
essaya au hasard. Successivement il chargea sa pipe avec les feuilles désséchées de l’arnica des montagnes, avec celles de la grande bardane, du noyer, avec les fleurs du tussilage, que sais-je encore? — Mais il fut bientôt obligé de reconnaître qu’il n’arriverait point à la jouissance désirée sans se soumettre aux exigences fiscales qui la tarifent.
Hélas! de pasteur indolent, contemplatif, insoucieux, faudrait-il se faire laboureur ou artisan? Faudrait-il quitter l’ombre douce, fraîche des futaies, les lentes flâneries des bruyères pour le sillon brûlant, pour la rude tâche des champs découverts et cultivés? Faudrait-il échanger le léger bâton, sceptre du troupeau, pour le hoyau lourd ou l’outil industriel? Faudrait-il enfin travailler, dans toute la redoutable acception du mot? Non! — Car, à un métier quelconque, Biganche eût réalisé un gain dix fois trop grand. Pourquoi outre-passer, et dans de telles limites, le but proposé? C’eût été renoncer à une existence belle, aimée, savourée. Biganche donc trouva un terme moyen qui, ses principes fondamentaux admis, ne laissait pas que de révéler en lui la vraie sagesse.
■ Parfois, pour mettre un peu de bruit en la solitude silencieuse des pacages, le berger soufflait dans un
flageolet qu’il avait fabriqué sans art, sans méthode, et dont les notes sortaient au hasard des doigts posés sur les trous; pas de cadence, pas de justesse ; dessous aigus ou graves seheurtant, sinjuriant les uns lésa litres, rien dé plus. Cependant Biganche avait entendu jouer
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des airs; sa voix même redisait ceux des danses du pays. Or, il acheta dans une foire un instrument plus régulier, dans lequel il s’époumona tant et si bien qu’en quelques jours il en eut trouvé le doigté, et - que lentement, note à note, phrase à phrase, il en Dt sortir tous les motifs dont sa mémoire était dépositaire. Et voilà comment Biganche devint capable de faire sauter les jeunesses, c’est-à-dire d’exiger, pour sa science et son travail, quelques gros sous dont la régie avait bientôt vu le dernier. C’est l’origine du fifre dans la besace.
Mais nous y trouvons aussi un jeu de cartes. C’est qu’en de certains moments la musique était peu courue, et que, pour parer aux éventualités, Biganche' avait dû se créer d’autres ressources. D’un pauvre escamoteur ambulant, qu’il paya en lui portant son léger bagage d’un village à l’autre, il tenait la clef de quelques tours de cartes et de mouchoir très-simples, très-primitifs; — et jamais il ne déployait gratis sou talent de prestidigitateur.
Enfin, Biganche, comme dernier moyen de mettre quelques deniers dans sa poche, s’était fait conteur.
On le sait, il en est aux champs comme à la ville ; les beaux et bons diseurs y sont fort appréciés, fort recherchés. Biganche avâit donc retenu d’ici, de là, tont ce qu’il avait trouvé d’intéressant dans les récits faits devant lui. Puis, avec ces matériaux, en ses longues heures de rêverie, il avait forgé des touts; c’est-à-dire de vraies nouvelles, de vraies féeries, qui étaient
comme écrites dans sa mémoire, et que, au moment de s’en servir, il semblait relire correctement, car il les redisait toujours avec les mêmes expressions. Chez lui ce procédé résultait encore de sa théorie première : accomplir le moins de travail possible. C’est pourquoi, dès l’origine, il avait appris ses contes par cœur, période à période, mot à mot, afin de n’avoir pas à chercher chaque fois les détails de son élocution.
11 avait lui-même classé par catégories les quinze ou vingt histoires qu’il narrait; et, pour l’entendre, il fallait acquitter un droit plus ou moins élevé, selon la longueur, l’originalité, l’intérêt du récit.
Telles étaient les trois petites industries que Biganche exerçait tour à tour sans trop de fatigue, et surtout sans aucune espèce de désintéressement. Car c’était un grand et sérieux égoïste que Biganche. Ayant conçu la vie d’une certaine façon, il s’arrangeait de manière à ce que tout concourût pour la lui faire telle.
Bricot, le fidèle Bricot, l’inséparable Bricot luimême, était-il autre chose qu’un moyen par lequel Biganche arrivait à son but? M’était-ce pas lui qui, sur un geste de son maître, plongé dans .sa délicieuse apathie, allait tourner les brebis vagabondes? IS’élaiice pas lui qui les amenait de l’étable et les y reconduisait le soir? N’était-ce pas lui enfin le vrai berger, la partie active de cette dualité dans laquelle il ne semblait jouer pourtant que le rôle de complément?
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PUEMIKRE PARTIE.
Rien des sentiments, des penchants, des passions ;ni naissent successivement chez les autres hommes e semblait s’être éveillé chez Biganche. L’amitié, amour, la haine, l’orgueil, l’ambition, enfin tout ce tii personnifie l’être social, était demeuré mort en cet , tre, qui avait pris l’isolement pour sphère. Une seule note de la gamme hiyiiaine s’éch^pait de son cœur : la reconnaissance. Oui, l’égoïste Biganche possédait au ^ius haut dégré cette puissante faculté. Je dis faculté, car O» n’était pas à l’état de vertu que la reconnai.ssa8c;e était en Biganche.
Remercier celui qui donne, c’est se rendre digne d’un noitfcau bienfait. — \'oilà ce que s’était dit et prouvé ntttre berger. Et Biganche caressait Bricot, en avait soin , recotmaissail l’attachement de la veille pour obtenir celui du lendemain ; — et Biganche était honnête et serviable à son maître, parce que ce maître étaif jxiur lui le Deus hæc otia fccit de sa paisible pastorafe; — et Biganche était plein de prévenance pour la brune Aijnette, petite-fille de M. Claude, parce que cette bonne et douce enfant semblait éprouver un plaisir grand à glisser fort souvent quelques gros sous dans la main avide du berger; — et Biganche roulait chaque soir, chaque matin, -dans ses doigts les perles de bois d’un chapelet, parce qu’on lui avait parlé d’un Dieu, dispensateur de tous biens, à qui la prière est agréable et inspire les bénédictions.
Avez-vous bien compris Biganche? — Pas encore, peut-être. Vous pensez que, s’il était demeuré en une
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telle torpeur, c’est que la nature l’avait créé psychologiquement inerte. — Erreur ; s’il eût consenti à entrer dans la vie ordinaire, Biganche y eût tenu, tant bien que mal, une place. Son intelligence — il l’avait prouvé — voyait, entendait, concevait les choses de l’existence sociale; mais par instinct il s’éloignait de ces choses. Parfois même, quand il regardait s’agiter ce monde actif, passionné, malade, souffrant de l'esprit, de l’âme et du corps, sur sa face tranquille passait un dédaigneux sourire, et dans ses regards lents brillait une étincelle d’orgueil. Car il ne méconnaissait pas qu’il se trouvât personnellement dans une situation anormale, et que le bien-être dont il savait jouir fût une espèce de conquête tentée et réussie par lui sur cette foule qui le jugeait inférieur à elle.
Tel était Biganche, spectateur solitaire du drame social ; philosophe rêveur, cherchant et trouvant l’idéal sur les nuages bleus qu’envoyaient au ciel ses lèvres brûlées; pouvant toujours évoquer le bonheur avec une racine d’arbrisseau, vrai trésor, vrai talisman de sa besace.
Nous sommes loin des mariés, qui cheminaient à deux pas de Biganche, et par conséquent à un pas de Bricot.