‹ Madame ClaudeChapitre 11 sur 84 · PREMIERE PARTIE. 2T · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. 2T

Voilà M. Claude. C’était un homme de taille moyenne, d’une nature sèche, nerveuse, encore vert et ingambe, malgré ses soixante ans accomplis. Arrivé près du barrage, il porta une main osseuse et carrée au large bord de son feutre velu, et se découvrit par convenance. L’on put voir alors l’ensemble de sa tête caractéristique. Un front assez large mais bas, des yeux petits et profonds, des joues creusées par l’absence des molaires, un nez mince et pointu, des lèvres fines, un menton saillant, à fossette ; enfin des oreilles grande.s, écartées et rabattues presque à angle droit par la pression continuelle du chapeau, dont la forme traçait un sillon circulaire sur les cheveux gris, plats et retombants du vieillard.

Un sourire d’ostentation indiqua plus profondément les rides nombreuses et convergentes de son visage, quand il dégagea de son bras celui de Madeleine pour qu’elle pût recevoir le bouquet qu’on lui offrait.

Madeleine, émue, intimidée, baissait pudiquement son humide regard bleu qu’on ne pouvait rencontrer; mais elle laissait voir un profil aux lignes calmes et régulières; une abondante chevelure d’un beau, d’un vrai blond, chargeait sa tête penchée; des narines légèrement en tr’ou vertes; une bouche aux lèvres franches et bonnes. Presque grande, svelte et forte, elle avait le col gracieux, le buste bien posé sur la hanche arrondie, les bras dégagés, la main assez longue avec des doigts un peu effilés. Son pas — ain.si que tous ses gestes d’ailleurs — était aisé, mais

comme retenu, comme réglé par un instinct puissant de modération, d’observation d’elle-même. Sa carnation disait la santé jeune et véritable.

Le mariage de cette jeune fille avec M. Claude s’était réellement effectué dans les circonstances que nous avons entendu raconter. François, le compagnon de domesticité de Simon, — à qui le pauvre amburctix supplanté avait confié ces choses, — s’était empressé d’aller à tout venant les redire.

L’histoire valait la peine d’être connue, aussi fit-elle pronyatement le tour de village. Du reste, M. Claude lui-même l’avait fort pou tenue secrète; car la vanité était la nuance dominante de son caractère, — et, certes, on le comprend, la vanité avait fait plus que l’amour en cotte occurrence.

Sans doute, l’aspect charmant de Madeleine avait pu remuer un instant les sens encore éveillés -du vieillard; sans doute un désir de possession avait pu sourire à son imagination passagèrement enfiévrée; mais à l’ardeur de ce premier mouvement était venue bientôt succéder la froide réflexion de l’âge, avec le cortège obligé des considérations qui devaient peser sur l’acte inconsidéré de M. Claude.

L’infidèle messager de Simon s’était dit : « Voihà une * belle et honnête enfant à qui l’on ne peut constituer aucune dot, et qui, par conséquent, n’a d’autres chances, malgré sa vertu et sa beauté, que d’épouser un garçon très-pauvre — comme mon valet. 11 .sera facile de faire comprendre aux parents ce qu’a d’ef-

PKENUÈRE PARTIE. 89

frayant cette perspective. Je suis vieux d’âge, c’est vrai, mais encore jeune d’esprit et de corps. Je suis riche (ou cru riche, car la fortune de M. Claude, évidente pour tous, était plus que problématique pour lui-même). Je demanderai la main de cette jeune fille. Ce sera faire briller à ses yeux le bonheur matériel tant apprécié. Si son cœur n’est encore occupé d’aucune inclination vive, il ira de soi qu’à mon offre elle répondra, sinon par un consentement empressé, au moins par une facile obéissance aux conseils de sa famille — dont l’agrément m’est assuré. Et je deviendrai l’époux de cette femme que j’aurai sauvée de la misère. Elle sera pour moi reconnaissante, pleine de prévenance, de soumission. J’obtiendrai d’elle l’affection servile et raisonnée dont je bénéficierai, moi, vieux. — Enfin, M. Claude, personnage important du pays, verra prévaloir jusqu’au bout sa priorité. Chargé d’ans, il pourra promener à son bras cette perle de jeunesse, en disant du regard : « C’est ma femme, cette belle enfant-là, qui est quasi aussi jeune que mes petits-enfants. Elle est à moi. J’ai ses charmes, fai sa beauté, fai censé même son amour. Regardezmoi passer, je suis M. Claude, l’homme qui possède, l’être qui a. »

L’être qui a : portrait sommaire du paysan vain et cauteleux que venait d’épouser Madeleine. Avoir ou sembler avoir, tel avait toujours été le but laborieux de cet homme. Dévoré par l’immense désir de passer pour riche et d’arriver ainsi à la considération que la

possession impose, Claude Fargeot avait fait de sa vie une lutte incessante de l’être avec \g paraître. Artisan de sa première aisance, sans l’impatiente ambition qui s’était emparée de lui pour ne le plus lâcher, il aurait pu asseoir lentement les bases solides d’une fortune vraie; mais il avait toujours voulu que l’apparence devançât la réalité, et cette fâcheuse disproportion avait nécessité de sa part de constants efforts, de continuelles perplexités. Sans cesse il avait dû recourir aux expédients, aux combinaisons^aux économies sordides.

Pendant qu’on lui décernait le titre de « monsieur, » en vertu de son important domaine, de son bétail nombreux et de la grosse montre d’or qu’il faisait tinter en la tirant orgueilleusement de son gousset, dans son cerveau fourmillaient les nombreuses échéances d’intérêts des sommes dont il avait accepté le placement, et dont les obligations étaient par lui souscrites, couvertes, renouvelées avec la plus minutieuse stratégie.

Pendant que ses libéralités envers la fabrique paroissiale lui valaient presque les honneurs de la mention au prône, il marchandait à un tiers d’écu les gages d’un domestique, — gages dont il avait le soin, à la fin de l’année, de se constituer dépositaire, dans le but tout à fait désintéressé d’être utile au pauvre diable.

Pendant que chaque semaine, à un jour fixé, l’on distribuait devant sa porte une corbeille de tranches de pain à une séquelle de mendiants, il mangeait aux heures des repas, le coude appuyé sur l’épais tourteau

Page 1