‹ Madame ClaudeChapitre 9 sur 84 · PREMIÈRE PARTIE. · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE.

On appelait le chien Bricot — je ne sai.s trop pourquoi — et l’homme Biganche, par un dérivé du verbe patois bigancher, qui signifie doper, boiter, — en ajoutant toutefois à cette valeur première du mot l’idée d’un ridicule jeté sur l'infirme.

Ces deux individus, dont l’existence semblait unique, étaient arrivés, l’iin suivant l’autre, un soir d’automne, au village, venant, disait l’homme, d’un pays des montagnes voisines, et poussés par le simple désir de voyager, ils demandèrent à passer la nuit dans une grange : on le leur permit, après les avoir fait souper de quelque bouillie. Le lendemain, comme l’endroit leur plaisait, ils ré.solurent de s’y fixer, et cherchèrent un emploi, qu’ils trouvèrent chez M. Claude. Ils s’engagèrent en qualité de pastours, moyennant un salaire annuel de trois petits écus, le logement à l’étable, quatre paires de sabots, et leur vie au pain et aux pommes de terre. Cette condition, dont ils paraissaient fort bien s’accommoder, durait pour eux depuis six années environ, et ils ne manifestaient point l’intention de continuer leur voyage.

Malgré la venue toute mystérieuse et l’origine problématique dos deux amis, , l’on n’avait' jamais pu reprocher la moindre action blâmable à ce couple singulier. Biganche et Bricot prenaient à l’aube les moutons, les poussaient vers les côtes désertes de la Loire, et les ramenaient toujours bien comptés, bien repus le soir, pour dormir paternellement auprès d’eux.

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eO MAD.VME CLAUDE.

La besace où Biganche portait les vivres de la journée pouvait être fouillée à toute heure sans qu’on y découvrît rien qui provînt d’une source inavouable. En plus des aliraèntsqui luiétaientlégalcmentaccordés, l’on n’y eût trouvé que le couteau de berger, un chapelet, un fifre, une pipe taillée dans quelque racine de bruyère, et un jeu de cartes, d’un gris onctueux, enveloppé dans une mauvaise feuille de papier toute crasseuse, toute froissée

Biganche était une de ces créatures comme il dut y en avoir beaucoup à l’origine des peuplades errantes.

C’était le pasteur des temps antiques. Nature tout instinctive, tout oisive, toute pleine d’incurie; mangeant le fruit de l’arbre sans comprendre qu’on le plante et cultive-, buvant l’eau du ruisseau sans s’inquiéter d’en savoir la source; cherchant l’ombre l’été, le soleil l’hiver; se vêtissant par besoin et non par orgueil ; ne comprenant pas les causes mais observant les effets, et tirant de ces tranquilles observations le plus possible de bien-être immédiat et rudimentaire.

Biganche avait une quarantaine d’années. Sans doute enfant pêrdu de quelque ho.spice, il ne connais-

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