PREMIERE PARTIE
de seigle, où chacun venait tailler sa part, sous l’inspection muette, mais fort significative, du maître. Tous dans sa maison étaient abreuvés d’une très-aqueuse et très-maussade piquette, que l’eau pure remplaçait à l’arrière-saison ; lui seul — et encore était-ce plus par ostentation que par amour du confortable — lui seul prenait un demi-verre de vin à une bouteille qui revenait huit ou dix fois sur la table.
Pour les besoins du ménage, outre les provisions récoltées, M. Claude ne fournissait guère que le prix du sel. C’était à la vieille Lison, servante chez lui depuis vingt années, à s’ingénier pour subvenir aux maintes petites dépenses de détail. Ce chapitre embarrassç^it du budget devait se balancer par le produit d’une vache laitière et de quelques poules pondeu.ses. Et, si M. Claude abandonnait à la discrétion de sa ménagère le maniement de ces maigres deniers, ce n’était pas sans se targuer sérieusement d’une semblable largesse. •
En somme, M. Claude Fargeot pétait d’autant plus avare et méticuleux dans la vie intérieure, qu’il se montrait plus généreux et plus libéral dans la vie publique. Chacun de ses actes d’ostentation représentait une privation imposée à ses gens et à lui-même. .Affichant l’aisance, il vivait dans la gêne. Donnant aux pauvres, il ne pouvait se faire personnellement la moindre aumône. Ajoutez que les tourments d’imaginative auxquels il était en proie, que le besoin d’être aveuglément obéi pour maintenir le difficile et menteur
oiquilibre de sa fortune, le rendaient dur, impérieux, bref, tyrannique, emporté; et vous comprendrez à quel bonheur l’union vouait la douce et bonne Madeleine.
Car douce et bonne était Madeleine. Fille de gens trèspauvres, qui se rangeaient humblement sous la rude loi du travail perpétuel, elle n’avait jamais connu de la vie que le côté aride et matériel. La dure nécessité de gagner péniblement le pain de chaque jour avait toujours en elle absorbé les forces physiques, en même temps que les loisirs où l’àme — cette grande chercheuse — va quêtant les rêves et les illusions. A pe’Ine avait-elle eu le temps de croire à la possibilité d’une condition meilleure. L’âge nubile était venu sans lui apporter ses doux bercements si pleins de joie et d’espoir. Elle avait songé au mariage , mais pour elle sans fortune ce ne devrait être qu’un état plus difficile encore que le premier. Et d’ailleurs les raisonnements de ses parents étaient là pour la persuader d’une vérité que leur sort attestait.
Sans doute, lorsque après vêpres, le dimanche, simplement, mais fraîchement parée, elle se joignait à l’essaim de ses compagnes, et que la volée babillarde prenait son échappée dans les champs, où bientôt la troupe des jeunes filles rencontrait celle des jeunes garçons, sans doute elle n’était pas trouvée la moins belle ; sans doute on ne laissait pas que de l’embrasser souvent dans les rondes; sans doute un bras s’offrait au sien pour revenir au village par les sentiers om-