PREMIÈRE PARTIE
c’était Pierre Fargeot, le fils du fils, jeune garçon de dix-neuf ans, avec une parente de l’épousée; puis. Annette, sœur cadette de Pierre, jolie, alerte, rieuse, au bras de Simon, qui s’efforçait de sauver, par un maintien digne, la difficulté de son personnage; puis venait François l’Africain, conduisant je ne sais plus quelle fille; puis d’autres, et d’autres encore... Enfin, dopant derrière tout ce monde, une femme marchait seule, — petite , vieillotte , maigre , chichement vêtue , suivant cette gaieté comme on suivrait une tristesse. Elle portait pendue à l’un de ces bras la plus disjointe des boîtes à violon , et sous l’autre un gros et lourd parapluie de coton rouge. C’était la mère Mentel, époiuse fidèle du ménétrier. Elle savait, la pauvre Baucis, les conséquences invariables de ces journées où le musicien succédait au cuisinier, et le Silène au musicien. Sa corvée était marquée d’avance. Aussi, pendant que son illustre époux formait allègrement la tête du cortège, cheminait-elle funèbrement derrière, comme si les flonflons joyeux de l’artiste se fus.sent traduits pour elle en ce refrain navrant , s’échappant d’une voix enrouée :
(! Pauvre femme! ah ! pauvre femme! comment feras-tu pour me remmener au logis ce soir? »
MADAMH CI.AUDE.
Long, bruyant, animé, joyeux fut le repas dont le père Mentel avait été l’organisateur. L’on y dépeça force volailles, vida force pots , et chanta force chansons du jeune et du vieux temps. Le plus sémillant des convives était, sans contredit, M. Claude, qui, le regard brillant, la joue teintée, la parole nombreuse, traduisait hautement la satisfaction de son vieux cœur jactancieux.
« Eh ! eh ! mes petits, s’écriait-il , on vous fera voir qu’on n’est pas encore aussi décrépit qu’on peut le sembler. »
Puis, portant une de ses mains rudes à la taille de Madeleine, — qui baissait les yeux, gardait le silence, rougissait, — il ajoutait: « Sois tranquille, fillette, sois tranquille : je ne dis que ça! »
Et il faisait suivre ces malicieux propos d’un rire fin et pen bruyant.
Une autre fois : « Oui, vraiment, monsieur Simon , disait-il, il aurait fallu pour vos belles dents de vingt ans ce délicat morceau. Ça sc comprend, mon petit, ça se comprend ; mais on ne vous l'a point laisse, et on le saura croquer avec autant de plaisir que vous. »
Et revenant toujours à .Madeleine : « N’est-ce pas , ma mignonne, n’est-ce pas? »
Mais Madeleine ne répliquait toujours point, sinon par son profond embarras.
Simon, lui, faisait de son mieux pour mettre sur son visage le plus grand calme possible, et pour s’empêcher de rougir. 11 s’occupait assidûment de sa belle et gracieuse voisine, la petite Annette.
Cette charmante enfant se montrait d’ailleurs bien sensible à ces attentions. Elle avait pour lui des mines si pleinçs de douces expressions, qu’il aurait pu facilement y trouver toutes les compensations, toutes les consolations dont il devait éprouver le besoin. Mais les paroles imprudentes du vieillard, en paraissant glisser sur Simon, n’en allaient pas moins ti.sonner en son cœur une (lamme à peine allumée, qu’il s’efforçait déjà si dilTicilement d’éteindre. Aux attaques de l’heureux époux il répliquait par des sourires insignifiants; et les conviés , qui comprenaient bien sa délicatesse, semblaient instinctivement laisser tomber à chaque fois ces inconvenantes sorties.
Mais le vieillard s’était fait un système à suivre, et il le suivait. 11 avait compris la singulière situation par lui créée à Simon et à Madeleine, et il espérait parer à toutes les éventualités de l’avenir en profanant, pour ainsi dire, les sentiments probables de ces deux êtres légalement voués à la séparation. La réserve de Simon, le laisser-dire des convives lui paraissaient garder la question en litige. Il croyait perdues les paroles qui tombaient sans écho, et il poursuivait obstinément sa tâche.
Enfin, à une agression trop vive, trop directe, Simon osa riposter, u Maître, dit-il, je ne crois point qu’il y ait pour vous grand honneur à faire, do celle manière, une foule de propos au sujet de M™® .Madeleine et de moi. Ce serait lui vouloir supposer, à elle, des sentiments qu’elle n’a pas; vu que pour être votre femme elle s’est dû promettre de rester à toujours honnête et sage. Pour ce qui est de moi, je pense bien que vous n’avez nulle doutance en mon endroit, car, si^ja était, vous auriez été très-mal avisé do ne m’avoir pas mis à la porte avant d’amener ici cette brave personne, qui fera votre bonheur, comme elle aurait pu indifToreinment faire celui de tout autre homme qui l’aurait épousée. »
Simon avait prononcé ces paroles avec une jente et grave fermeté, les yeux fixés fièrement sur le vieillard, 6t au milieu de la plus grande attention des assistants. Comme il achevait de parler, et que son regainl s’abaissait lentement, le regard timide de Madeleine erra instinctivement du côté du sien.
Et Madeleine, de sa profonde prunelle bleue, sembla pàrler à Simon et lui dire: « Merci, brave cœur, merci! » puis ajouter à cette muette exclamation une de ces longues confidences qui n’ont de tradition possible en aucune langue, parce qu’il faudrait un million de mots pour rendre ce que l’œil porte cependaiïl sur un seul de ses éclairs.
Et Simon répondit à Madeleine avec ce même langage qu'elle venait de lui enseigner. Jamais ils n’a-
PREMIKUE partie.
valent si abondamment, si intimement conversé ensemble ; et pour cela le plus court des instants avait suffi.
La réplique du jeune homme avait été droite, précise, concluante. Chacun attendait avec une espèce d’anxiété celle de M. Claude.
Le vieillard avait écouté tranquillement, sans sourciller. 11 se leva par un mouvement bruseiue. Tous s’en étonnèrent, et plusieurs crurent à quelque fâcheux incident. Mais ayant quitté sa place, et marché un pas du coté dqson valet, qui se leva aussi :
« Simon, dit-il, avec une voix qui était émue ou feignait de l’être, voilà qui est bien parlé, mon garçon ; maisce n’est point les braves sujets comme toi qu’on met à la porte; au contraire, on est fier de les garder, et, pour cette chose faire, on tâche de vouer avec eux amitié durable. C’est pourquoi, si tu veux, donne-moi ta main,' et me viens embrasser. »
Claude Fargeot lendit une main que prit le jeuni* homme; de l’autre il enleva son chapeau pour attendre que la tète brune de Sfmon s’inclinât vers sa tête blanchie.
Et pendant l’étreinte de ces deux hommes les convives applaudirent bruyamment; car il leur parut impossible qu’après celte accolade aucune mauvaise pensée pût demeurer au cœur du maître ni du valet.
Ce coup de théâtre, amené avec une certaine adresse par le vieux paysan, était bien destiné à produire l’effet obtenu; et Simon, qui avait donné en plein dans *
cette espèce de piège moial, venait d’y puiser un nouvel élément de force pour l’accomplissement de son devoir. Mais les regards échangés avec Madeleine avaient subitement vieilli son cœur de tout un âge.' Quelques instants plus tôt, il ne voyait en la femme' de son maître qu’un objet agréable, une personne à remarquer; tandis qu’à cette heure, Madeleine était pour lui la femme aimée, celle dont le cœur battait à l’unisson du sien. Jusque-là il lui aurait sufTi de distraire d’elle son attention , et il arrivait presque à le pouvoir. Désormais c’était l’amour qu’il fallait détourner; et Simon se disait : « Le pourrai-je? »
M. Claude n’aborda plus la délicate question sur laquelle il revenait tout d’abord avec tant d’acharnement.
Mais Simon qui, au commencement du repas, tenait haut son front, buvait, mangeait gaillardement, paçlait à l’aise avec Annette, la gentille parleuse, Simon fut, dès ce moment, embarrassé, inquiet, songeur, rougissant, presque muet, sans appétit, sans soif. Et Annette, qui en éprouvait de l’étonnement, — je devrais dire du déplaisir, car elle avait bien remarqué ce changement subit, — Annette lui disait tout bas :
« Allons, soyez donc gai, rieur et bon vivant. Vous voyez bien que mon grand-père n’a plus rien contre vous, rien du tout.
— Oh! sûrement, faisait machinalement Simon.
— Eh bien ! alors, pourquoi être comme ça ?
— Mais, demoiselle Annette, je suis, je crois, à
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présent comme j’étais tout à l’heure. Est-ce que je ne ris pas, bois pas, mange pas ? Est-ce que je ne réponds pas quand on me parle ? »
Et il s’efforçait de dominer son trouble et sa préoccupation, mais sans y réussir. Et cela ne faisait point le compte d’Annette ; car Annette y perdait toutes les galanteries qu’elle eût bien voulu recevoir, pouren faire le bénéüce de son jeune et simple cœur.
Vin
Après le repas, vint le bal, plus bruyant, plus étourdissant encore. 11 fut convenu — afin de ménager les forces de l’orchestre — que le père Mentel et Biganche alterneraient dans l’exercice de leurs fonctions musi- • cales. Au premier l’honneur de jouer les contredan.ses et les deux ou trois valses que probablement on essayerait ; à l’autre, d’exécuter les motifs énergiques des bourrées ou rigodons.
M. Claude prit la main de Madeleine, fit signe à Simon de prendre celle d’Annette, et, les deux couples s’étant placés , ce fut le principe du premier quadrille, que d’autres danseurs eurent bientôt complété.
« Y sommes-nous? demanda le père Mentel, juché sur l’un des deux tonneaux (je dis deux, car Biganche,
MA D AM K rr. AUDE.
avec Rricot bien entendu, était grimpé sur un autre), y sommes-nous? hein?
— Oui ! oui !
• — Eh bien ! en avant! la chaîne anglaise ! »
« Laderidera! laderiderette! » fit l’instrument, et toute la joyeuse cohue sV-branla,
Les couples partirent, se croisèrent, allèrent, revinrent.
« Balancez! » cria le ménétrier, qui détaillait scrupuleusement les figures. Et l’on balança, c’est-;\-dire que les dames prirent modestement, gravement, entre le pouce et l’index de chaque main, un pli de leur tablier, et pivotèrent à petits pas. pendant que les cavaliers, le buste cambré, les bras cm télégraphe, exécutaient autour d’elles les plus indisciplinés tricotoments de jambes qu’on ait vus jamais.
« Chaîne dçs dames! »
Les mains de Madeleine et d'Annette se touchèreot, puis celle de Simon prit celle de Madeleine. Et tout à . coup (Madeleine sentit la main de Simon, que la fièvre de l’émotion avait rendue brûlante, devenir froide et se contracter. Le visage du jeune homme était pâle, d’une pâleur livide.
Elle allait parler sans doute à Simon ; mais Annette revenait folle, sautillante, pressée par la mesure, que Madeleine n’observait plus.
« .Mlons! allons ! criait la jeune fille; vous tardez ! vite ! vite ! »
Elle attira Madeleine, la poussa vers M. Claude de-