‹ Madame ClaudeChapitre 15 sur 84 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

meuré seul, et s’élança dans les bras de Simon, qn’elle entraîna avec toute la puissance de sa gaieté, en répétant de sa voix fraîche, après la voix rauque du violoneux : « La queue du chat ! la queue du chat ! »

Puis vinrent les en-avant-deux, le pas d'été, la pastourelle, les chassez, les en-huit, et tout l’antique formulaire qu’ordonnait, pour ainsi dire pas à pas, le rigoureux conservateur des classiques traditions chorégraphiques.

Comme tout cela paraissait long, ennuyeux, pénible, torturant au pauvre Simon, qui aurait voulu s’enfuir en quelque lieu bien sombre, bien secret, bien silencieux, pour y cacher son troublq, son angoisse! Il allait, venait, marchait, sautait, conduit, poussé par Annette, la vive et coquottcu.se Annette, qui perdait avec lui ses plus beaux frais d’amabilité. Ce bruit, ce mouvement, c’était comme un enfer dans dans lequel on l'aurait jeté. Il ré.solut d’en sortir. ,

« Merci, demoiselle Annette, fit-il, quand le père Mentel, qui venait de sabrer une dernière note, se bai.ssa pour décoiffer la bouteille, merci du plaisir que vous m’avez fait en dansant avec moi !

— Oh! il n’y a point de quoi, le plaisir a été bien partagé, répliqua la jeune fille, qui, les mains à demi cachées dans les pochettes de son tablier de soie changeante, fit une très-gentille révérence.

Comme Simon la lais.sait, Biganche, qui entrait en fonctions, criait de toute sa voix :

« Ohé! vous autres, à la bourrée!

— Biganche ! dit un garçon qui entraînait une danseuse, joue la bourrée de la Grive.

— Oui ! oui, la bourrée de la Grive, » reprirent plusieurs autres, qui se plaçaient en fredonnant sur l’air demandé :

« On dit que la grive Aime le raisin-.

Moi, qui n’ suis pas grive.

J’aime mieux le vin. »

« Eh ben ! va pour celle-là, » répondit Biganche.

Et il préluda.

La plupart des couples qui avaient figuré au quadrille étaient demeurés formés... Annette, presque seule, perdait son danseur, et celui de tous qui le mieux lui convenait. Elle s’en trouvait fort mécontente.

« Çà donc! dit-elle en touchant le bras de Simon, qui déjà s’éloignait, ne sommes-nous pas aussi de la bourrée?

— Oh! demoiselle, répliqua-t-il tout déconcerté, pardon, mais, pour cette fois, non, si ça ne vous déplaît point de trop. Je me sens une lourdeur en la tête. Je ne sais trop d’où ça me vient, je voudrais aller im peu au grand air du dehors.

— Ah ! ça n’est point joli de comme ça me laisser. Vous irez bien à l’air du dehors après, » fit la rieuse enfant, avec une mine si piteuse qu’elle donnait peine à voir.

PRHMIÉRE PARTIE.

Simon, arrêté devant elle, hésitait. Mais Annette trouva pour auxiliaire la voix puissante de l’Africain, qui, lui, se démenait pour qu’on fît place à la bourrée, et criait, en s’adressant à son malheureux camarade :

« Allons î Simon, il ne manque plus que toi avec la demoiselle; viendras-tu? » Puis se tournant vers Biganche ; « Eh hop! toi, là-haut, pas accéléré! harche ! vivement, et du souffle ! Nous y voilà tous. »

Tous, oui, tous : ils y étaient tous : car Annette n’avait pas attendu davantage pour rendre à son beau visage tout le clair épanouissement de sa belle joie, pour prendre étourdiment Simon par les deux mains et l’entraîner en place vis-à-vis de Madeleine.

Les notes perçantes partirent sous les doigts de Biganche, — de Biganche assis, frappant la me.sureavec son talon de bois sur le fond sonore de l’estrade, de Biganche entre les jambes de qui apparaissait la grosse tête morne de Bricot. Le fidèlp compagnon du berger dormait, le museau appuyé sur ses deux pattes torses et boueuses, qui, nonchalamment coudées, retombaient gravement sur les cercles de la futaille.

Et, sur l’air de la Grive, continua le martyre du pauvre amoureux dépossédé.

M I) \ M K fr. vtrDr..

Elle fut ctornc'llo, celte dans«^. D’abord parce que dans nos pays l’exécution d’une bourrée est une espèce de défi posé entre i’haleine des danseurs et celle du musicien {je jlcvrais dire du chanteur, car la bourrée est plus souvent chantée que jouée); celui-ci doit fatip:uer ceux-là, ou ceux-là celui-ci.

On le sait, la nature humaine est faite de sorte que, même dans les circonstances les plus frivoles, la raison n’a plus rien à faire là où le point d’honneur est mis en jeu. J’ai donc vu maintes fois, plutôt que s’avouer vaincu, tel ou tel des champions de cette lutte trèsfatiptante, pour ne pas dire dangereuse, succomber presque à la tâche : les uns s’affaisser haletants sur eux-mêmes, les autres perdre le soulTIe, et.pe cesser d’ouvrir la bouche pour en faire sortir la voix que lorsque vraiment ils ne pouvaient plus produire le moindre son.

Singulières mœurs, dira-t-on, et qui portent avec elles l’empreinte irrécusable d’une barbarie qui, sous la plume de messieurs les poètes et faiseurs de pastorales, prend le nom charmant d’âge d’or. Eh ! oui, mes bons lecteurs tant civilisés, ce sont là les coutumes gardées de l’antique. Oui, c’est ainsi que ces villageois vont au

l’RJiMliîKF, PA U TI i;.

plaisir comme d’ailleurs ils vont à la peine, au labeur, c’est-à-dire à pleine ardeur, à plein courage, à pleine joie, à plein appétit, — en êtres forts et énergiques toujours.

Éternelle, je le répète, fut la bourrée,, parce que Biganche ne se lassait point, et parce que les autres sautaient comme de vrais dératés ; et encore parce que Simon n’avait que la fatigue sans avoir le plaisir. Danser ! — ^ il était bien en di.sposition de danser.! lui dont la pauvre âme ne demandait qu’un peu de calme et de solitude pour se cherclier elle-même dans l’abîme où elle était perdue.

Aussi, quand Biganche eut jeté .sa note finale et poussé le traditionnel : Embrassez vos dames ! comme Simon s’exécuta bien vite en frôlant le visage brfilant de sa danseu.se essoufflée, et comme, sans lui rien dire, il gagna la porte avec l’intention de disparaître au moins quelques instants !

11 passa le .seuil. Déjà il s’élançait dans la nuit, qu’il avait joie .à voir épaisse, lorsqu’il .se sentit fortement arrêté par un bras passé sous le sien.

Cette fois, ce n’était pas Annette, mais François le mâtin déluré, l’ex-militaire qui, au dire de la Vieille, « n’avait pas rapporté d’Afrique une conduite bien en règle. »

<( F.h ! dis donc toi, où diable t’ensauves-tu comme ça? .Sais-tu bien que si tu n’as pas meilleure contenance pendant le reste de la fête, on te va vraiment croire enfoncé jusqu’à la première capucine en l’amour

porté à M“* Madeleine. Vingt-cinq nonas d’une giberne ! Je te le dis, tu te fais du tort, mon garçon, tu te fais du tort ! »

Simon, qui ne s’attendait guère à ces remarques, demeurait sans répondre.

« Çà! tu ne dis mot, reprit l’autre; te voilà interloqué comme un Bédouin qu'on extermine. N’entendstu point mon langage? Te faut-il parler africain?

— Je t’entends bien, mais je ne te comprends guère.

— Cré tonnerre! c’est pourtant assez clair; je te redis qu’on remarque ta mine confuse et tes airs malades.

«— C’est que je suis malade vraiment.

— Je ne soutiens pas le contraire. Malade, oui, mais malade d’esprit, m'on petit, et je t’assure que tout le monde y prend garde. Si tu ne fais contre mauvaise fortune bon semblant, on parlera mal , et ça te nuira ainsi qu’à Madeleine. »

11 avait appuyé sur ces derniers mots.

« A Madeleine! répéta Simon, à qui ces propos venaient de donner comme un suprême avertissement. A Madeleine, penses-tu? On parlerait mal d’elle... on croirait...

— Eh diable! es-tu donc enfantin à ce point de ne pas avoir deviné ça tout de suite? Sors-tu donc de dessous le chou où ta mère t’a trouvé ?

— Tu as raison, François. Je le remercie de m’avoir averti. Ça n’est point, mon Dieu! que je sois amoureux de M“® Claude. Non, bien au contraire, tu le peux

Page 1