PREMIÈRE PARTIE
croire. Mais on le supposerait, et ça lui porterait préjudice, ce qui me causerait une vraie contrition. 11 faut, comme ça, qu’il me vienne tout juste en ce moment une douleur de tête: ça sera que j’aurai trop bu.
— Oh! oh! — dit François, qui comprenait bien tout le soin que Simon voulait mettre à déguiser la vérité, — ce n’ast pas à moi, mon cœur, qu’on défile de ces chapelets. Je sais ce que je sais , et je vois ce que je vois. Ça n’est pas une leçon que je te fais, c’est un conseil que je te donne. Que tu sois amoureux de Madeleine, cré tonnerre! il n’y a pas de mal à ça. Tu serais, ma foi, bien conscrit de ne pas vouloir arriver à tes fins. Tu l’as distinguée, elle t’a distingué, vous vous êtes distingués; le vieux n’a rien à y voir. Allez, mes petits, allez! Ce que je t’en dis, c’est pour ton intérêt. Cache tes intentions au monde, et ne les laisse
apercevoir qu’à la petite. Elle n’a pas d’ailleurs les
yeux dans sa poche. En une parole, mon Simon, soigne ta contenance. Tu l’aimes et elle t’aime, — c’est sûr; — mais ne donnez rien à comprendre de ce que vous pensez, ou il en arrivera du vilain pour elle et pour toi. »
Si cet entretien n’eût pas eu lieu dans l’ombre, François aurait pu voir le visage de Simon traduire toute l’indignation d’une âme droite; mais au fond de ces outrageantes insinuations se cachait un avis tressage. Simon appela à lui tout le courage dont il allait avoir besoin, et attendit que François achevât de parler.
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U Si tu m’en crois donc, continua l’Africain, au lieu de fuyasser comme tu fais, et d’être ainsi tout embarrassé, prends-moi un air gaillard et résolu. Allons donc, vingt-cinq carabines! de l’aplomb.
— Tu as raison, François.
— Sûrement, j’ai raison. Reviens donc en la maison; et, pour bien faire les preuves de ton sang-froid, demande à danser avec Madeleine.
■ — La faire danser! s’écria Simon avec un mouvement d’effroi dont il ne fut pas maître.
— Pardieu, oui ! Il y faut aller franchement, afin d’enlever tout reste de méfiance an vieux. Si tu n’oses pas approcher d'elle, viens-y ensemble, je vas te conduire.
— Oh! j’irai bien seul ! repartit le pauvre garçon, qui se rendait tout à fait aux avis de son conseiller.
— A la bonne heure, voilà que tu commences à
comprendre!» ?
Simon rentra résolument. Il alla droit vers Madeleine, assise à côté de M. Claude, qui paraissait trôner. François, resté sur le seuil, observait cette démarche. Le père .Menlel criait : « Kn place! »
« Madame notre maîtresse, dit Simon en retirant son chapeau , avec l’agrément de monsieur notre maître, me voudrez-vous faire l’avantage d’être avec moi en la contredanse? »
Madeleine se tourna timidement vers .son mari, qui dit, le verbe haut : « Certainement, certainement, mon fillot, que j’y donne mon vouloir! Allez, Madeleine,
PUIÎMIKRR PARTIE.
allez! faites à ce brave Simon les honneurs qui sont dus à son droit cœur, dont il rend bien témoignage. Allez danser; voilà qu’on se range. Et moi, pour vous prouver que j’ai confiance en vous, et que je ne vous veux point jalousement appincber, je vas faire un petit tour de rue. Il fait si chaud ici I »
S’étant levé, il mit la main de sa femme sur celle de son valet; et il sortit d’un air plein de suffisance.
Simon avait conduit Madeleine au quadrille .sans lui rien dire, sans la regarder, et pour s’étourdir, pour feindre cet aplomb conseillé par son camarade : « Père Montel! Eh! père Mentcl ! criait-il, à quoi diable vous amusez-vous donc? Allons! vite!
— Voilà! voilà! » répliquait le ménétrier qui frottrait de résine les crins luisants de son archet.
Mais tout à coup, François, qui avait vu M. Claude s’éloigner, se jeta au milieu des danseurs prêts à s’é-^ lancer. Une main levée, l'antre sur sa bouche, il demandait le silence.
«Chut! fit-il, voilà le grand coup! Attention au commandement! »
Tous le regardèrent étonnés. Il continua ;
«C’est l’heure, c’est le moment. L’épouseur est parti ; faut voter l’épousée ! >;
Et s’inclinant devant Madeleine, qui venait de faire un mouvement : « Ne vous en déplaise , notre petite maîtresse, ça se fait, ça se doit faire. C’e.st la mode. Allez-y donc de bonne grâce. — Qu’en pense/,- vous, •
eh ! vous autres?...
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— Oui! oui! répliquèrent vingt voix à l’unisson ; qu’on la vole! qu’on la vole!
— Simon, murmura Madeleine, qui se serrait instinctivement contre son danseur, dont elle avait pris le bras; je né voudrais point, ça.
— N’ayez nulle frayeur, repartit Simon , qui savait que la chose résolue devait absolument être exécutée ; c’est pour rire ce qu’on en fait.
— Allons, hop! cria François; il n’y a point de temps à perdre; en route. Pas accéléré, par le flanc gauche, harche ! »
Puis, écartant ses bras, il poussa devant lui le jeune homme et la jeune femme vers une porte qui était opposée à celle par où était sorti M. Claude, et qui menait dans la campagne. Il disparut bientôt avec eux, suivi de deux ou trois hommes.
Et la contredanse commença au milieu des rires universels.
Voler l’épousée : vieille et singulière coutume qui fut jadis à peu près générale, et subsiste encore en beaucoup de pays. C’est l’un des grands épisodes intéres.sants d’une noce. •
On distrait l’attention du mari par un moyen quelconque; — toujours ce moyen se trouve; puis, la
PREMIKKR PAUriE.
jeune femme est emmenée, cachée, — et l’épnnseiir la cherche quelquefois très-loin pendant qu’elle est très-proche. Kt l’on rit de scs allées et venues infructueuses, de son impatience, de sa colère, — car il arrive qu’il se fâche. 11 est vrai que, l’ayant retrouvée, il a le droit de disparaître avec elle, et alors tous les empêchements qu’on pourrait apiwrter doivent cesser. S’étant exécuté de bonne grâce au barrage, ayant déjoué les voleurs, il a comme gagné la consécration laïque de mari. « Bonne nuit, dit-on, en lui rendant sa femme; mais à revoir? » Oui, à revoir; car si l’on a épuisé les tracasseries à l’adresse des amants, les époux ont encore à subir la présentation de la rôtie au sucre, qu’ils doivent recevoir sur le séant de la couche nuptiale, par un feu roulant de quolibets fort inconvenants. Autre bizarre tradition, qui profane le plus saint des my.stères humains; lumière impudique faite dans les ombres de la pudeur. Elle est vivante, , cette tradition mauvaise, et on l’accepte, et on la suit avec bien d’autres, qui ne sont pas meilleures, mais qui imposent le respect par leur vieillesse, — comme si la vieillesse devait être obéie toujours,, même quand elle déraisonne.
« Mon Dieu ! mon Dieu ! disait Madeleine pendant qu’on faisait dans l’ombre les premiers pas de cette singulière évasion, — où donc me menez-vous?
— Gré tonnerre! nous ne le savons point, répliqua l’Africain. Halte, Simon, pour qu’on en avise.
— Eh! venez chez moi, — dit le voisin Guil-
MADAMR CI.ArOF.
laumo, lin des hommes qui assistaient à l’enlèvement.
— Eh! oui, c'est ça, allons chez Guillaume! dit François.
— Descendez donc par le pré ; je vas ouvrir la porte, puis allumer la lampe. » Et le voi.sin Guillaume prit l’avance.
Il y avait à cheminer pondant deux minutes ehviron.
^ La petite troupe silencieuse marchait au travers du pré, dont l’herbe givrée craquait en se froissant sous les pieds qui la foulaient, Simon sentait le bras de Madeleine étroitement attaché au sien, et son cœur où' était revenue l’émotion, un moment dominée, avait de lourds battements, sa tête était pleine de bruits étranges; il ne savait s’il marchait ou s’il était arrêté.
Une terreur profonde s’était emparée de Madeleine à l’idée de cette fuite en compagnie de Simon. Qu’allait-il, que pouvait-il advenir?...
On passa bientôt sur le chemin, où la porte de la maison venait do projeter subitement son carré lumineux.
(( Nous y voilà, dit François; puis s’adressant à Gnil-’ laume : Çà, vous, retournez là-haut pour que M. Claude ne soupçonne rien de votre part. Toi, Pierre, toi, Jeannot aussi, dit-il aux autres. Vous, notre maîtresse, ^ entrez en la maison, et tenez-vous-y,
— Seule! demanda Madeleine timorée.
— A moins que vous ne vouliez ma société?
— Non! répliqua subitement la jeune femme.
— Celle de Simon , alors? »
l'UKMmRK PARTIR.
Madeleine tourna son regard sur Simon comme pour lui demander un appui moral; mais il semblait ne rien entendre, ne rien voir.
« Allons, allons! reprit François; vite! vous savez que de là-haut l’on a vue sur cet endroit. Voilà que j’entends des bruits. Allègre! par le flanc gauche, — hardie ! n
Et, tout en parlant, il prit, chacun par un bras, Simon inerte et Madeleine effrayée, les poussa vivement dans la maison, recida d’un pas, tira la porte à lui, tourna la clef qui grinça, et se mit à courir dans la nuit, en s’écriant avec un long rire éteiiffé ;
« Eré tonnerre ! voilà, que je pense, le vieux un peu volé! »
Madeleine tomba assise sur un banc et cacha sa tête dans se.s mains.
Simon, tout à coup rappelé à lui, parut inspecter le lieu où il se trouvait, puis, ayant agité le loquet de la porte qui restait fermé: « Malheur de mes jours! » fit-il d’une^ voix puis.sante; et, comme grandi par fa colère, il s’avança vers la fenêtre qu’il voulait briser... Mais en ce moment la .serrure cria de nouveau. La porte s’entr’ouvrit. Madeleine, qui se leva subite-
M ADAMR CLAUDE.
ment,, vit apparaître la jolie tête espiègle d’Annette, et , elle entendit la douce voix de l’enfant qui disait :
« C’est moi ! je vous ai suivis, me voilà! »
La jeune fille entra, puis se dressant lière entre l’épouse de son aïeul et Simon , qu’elle regardait avec une espèce de jaloux défi : « Et ça sera moi , ajoutat-elle, qui vous ferai compagnie ici. »
Madeleine ouvrit ses bras, où elle prit Annette avec la joie fervente du croyant qui étreint le sacré symbole de salut.
Simon tourna sur les deux femmes son visage bouleversé, et, de cette voix qui persuade parce qu’elle est l’écho des belles pensées parlant au fond d’un cœur ;
. (( Demoiselle, dit-il, c’est bon et brave à vous d’avoir fait ce que vous venez de faire. Merci, demoiselle. »
Puis il marcha vers la porte en inclinant sa tête comme pour traduire un profond sentiment de respect.
Au travers des baisers dont l’inondait Madeleine, Annette, triomphante, le regardait s’en aller.
11 sortit.
Simon traversa le pré à si grandes enjambées qu’il reparut dans la salle où l’on dansait presque aussitôt que François.
PRKMIHUR PARTIE.
i( Cré tonnerre d’imbécile, va! » fit, en levant les épaules,' l’ex- militaire, quand il aperçut son captif évadé.
Simon entendit ces paroles. S’il eût cédé au premier mouvement de son indignation, François eût payé cher et le mauvais tour joué par lui et le jugement qu’il venait de porter; car Simon était de force à le broyer entre ses mains comme un enfant ferait d’un oiseau. Maïs l’heure eût été mal choisie pour ce scandaleux acte de justice, dont on aurait demandé , cherché et connu la cause. C’eût été atteindre un but opposé à celui que se proposait Simon ; c’eût été mettre le bruit à la place du silence, porter la lumière où il fallait l’ombre; c’eût été se perdre, et surtout perdre Madeleine, — Madeleine pour qui maintenant il eût donné sa vie, si elle la lui avait demandée en sauvegarde de son honneur. 11 eut donc l’air de n’avoir rien remarqué.
D’ailleurs, pendant que Simon rentrait d’un côté, M. Claude revenait de l’autre. Déjà même le vieillard avait constaté l’ab.sence de sa femme, et, qui plus est, celle de son valet. « On me l’a volée, » avait-il pensé tout d’abord, et il avait commencé de .sourire, car il était bien décidé à subir patiemment son orgueilleux rôle d’épouseur. Mais tout à coup il se rappela qu’il avait lais.sé Madeleine à Simon, et il ne retrouvait pas plus Simon que Madeleine. Son front se plissa, ses mains se crispèrent, son petit œil profond lança un éclair étrange. Déjà sa colère, muette, mais mal dissi-
MAU.VMK CJ.AUDH.
inulée, avait été comprise de quelques-uns, lorsqu’au milieu d’un groupe d’hommes riant sournoisement il découvrit Simon qu’il n’avait pas vu entrer, et qui réussissait à paraître calme.
L’horrible angoisse du vieillard cessa aussitôt. Ses soupçons s’évanouirent plus vite encore qu’ils n’avaient été conçus, et la douce satisfaction qu*il éprouva üt épanouir de nouveau son visage.
Passant, non sans être bousculé, au milieu des danseurs qui affectaient d’aller leur train comme si rien ne se fût passé, et qui cependant l’observaient avec de malicieuses intentions, M. Claude s’approcha de Simon, l’appréhenda vigoureusement par le collet de sa veste, et le secouant :
U Çà! mon gaillaixl, cria-il, je te l’avais confiée, et voilà que lu ne l’as plus. 11 se faut expliquer. Où estejle? hein! qu’en as-tu fait? »
Simon ne put s’empêcher de frémir au contact de ces deux inains brusquement posées sur lui. Non qu’il crût véritable la colère de son maître; mais il songea que la situation réellement plaisante en laquelle il se trouvait aurait pu avoir un tout autre caractère, et que cette scène comiquement jouée n’avait pas de beaucoup esquivé la tragique réalité. Entrant franchement dans son rôle :
« Qu’est-ce que vous me demandez? répliqua-t-il en feignant un étonnement (pie son sourire démentait.
— Ah! voleur! filM. Claude, qui riaitaussi, et qui, en soulignant ce mot, acceptait la situation. »
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PRKMIKKK PARTIE. 59
La musique s’était arrêtée, la danse interrompue; lin cercle bruyant se forma autour des deux hommes.
Simon reprit avec un ironique sang-froid qui n’était vraiment pas dans son àrne, mais que son noble vouloir lui donnait la force de feindre :
' Il Ah ! ça sera peut-être M"'® Madeleine que vous cherchez, notre maître. Eh ben ! ma foi, je ne sais point où elle est. C’est vrai qu’elle était là tout à l’heure à mon côté, et que même j’ai fait une ligure de danse avec elle. Mais il a passé des gens qui lui ont dit comme ça : Venez-vous-en, ma mignonne, en un endroit plus caché qu’ici. Etellem’a laissé malhonnêtement pour s’en aller avec eux, je ne sais où. Ça m’a causé de la peine vraiment de la voir partir, atlendu que j’avais là une accorte et belle danseuse. Mais les femmes, c’est comme les oiseaux : joli et volage. Faudrait avoir des ailes pour les rattraper quand elles s’ensauvent. En avez-vous des ailes, vous, notre maître? Non , eh ben, tant pfs ! Ça n’est donc pas encore * que vous la tenez. »
De grands éclats de rire, des battements de mains et des trépignements accueillirent ces paroles, que Simon avait débitées lentement, de l’aiivle plus innocent du monde, et que le vieillard avait très-bravement écoutées.
Le plus grand nombre des assistants, y compris Simon, s’étant pris par les mains, forrrièrent une espèce de farandole tournante, en chantant sur un
00 MADAMK CI, AUDI:.
motif dont leurs pas bruyants scandaient l’énergique mesure :
J’avais une femme,
. On me l’a volée. /
Monsieur veut madame,
La peut pas trouver!
Bon, bon, bon, la lira dondaine!
Bon, bon, bon, la lira dondé!
Biganche, descendu de son tonneau, faisait avec son fifre le soprano de ce chœur singulier.
« C’est bien ! c’est bien ! dit Claude Fargeot, nous allons voir. »
Puis il parut réfléchir, pour orienter .ses recherches; et il sortit, le visage souriant, l’œil tout éclairé de la joie que lui causait l’imiKirtance donnée à son personnage.
La farandole tumultueuse sortit avec lui, avec elle Biganche, et avec Biganche, Bricot, de qui l’on foulait les pattes en sautant, et qui mêlait ses plaintes aiguës au tapage universel.
Ainsi M. Claude partait escorté à la découverte de Madeleine. Bientôt il fut sur les traces. 11 savait que Guillaume et les siens étaient à la noce, et la lueur de la fenêtre, qu’on apercevait depuis le haut du pré, le guida vers son but. Il allait : le branle joyeux s’agitait à scs trous.ses. ftes enfants qui avaient allumé des poignées de paille couraient autour de l’étourdissante caravane, étoilant leur route de llammèches qui crépitaient en s’éteignant sur l’herbe mouillée.
PRRMIKKK PARTIE.
GI
Quand Claude Fargeot ouvrit la porte, Madeleine et Annette se tenaient debout, près de l’âtre où des branchages flambaient- Deux chai.ses rapprochées attestaien t qu’elles s’étaient assises côte à côte.
Le vieillard entra précipitamment, et d’une voix bonne, tout en écartant Annette, qui semblait vouloir cacher Madeleine ; « Tiens, tiens, petite matoise, voilà que c’est toi qui te mêles de ces affaires-là. Veux-tu bien te déranger! »
Il frappa un léger coup sur la joue d’Annette, et j lit Madeleine par le bras en lui disant tout bas ; a Venez-vous-en, ma belle, venez-vous-en I »
La bande tapageuse envahissait la chambre ; mais Claude Fargeot, qui connaissait les êtres de cette demeure, entraîna son épouse vers une porte du fond, et disparut avec elle au grand ébahissement de la foule.
Le sentiment qui avait poussé Annette à épier et à suivre l’espèce d’enlèvement de Madeleine était un ■entiment de jalousie, mais de jalousie plus instinctive que raisonnée. Elle aimait Simon — on a pu le voir déjà — maisd’unamour d’enfant : sensation quelecœur vierge éprouve sans trop savoir s’en expliquer la dou-
MA DA MH Cl, AU DH.
ceur; énigme dont le mot lui échappe, mais dont le sens, qu’il entrevoit, lui' semble charmant; bonheur non goûté, encore distant, dont la radieuse aperçue l’étonne, le ravit. Elle l’aimait comme on aime à son âge, lorsque l’amour n’a encore rien dit, ou que du moins s’il a bégayé pour traduire de vagues émotions , à ce langage indécis aucune voix n’a encore répondu,
Annette, qui habitait chez son grand-père depuis plus de dix années, avait pour ainsi dire passé toute son enfance sous le même toit que Simon et s’était naturellement accoutumée à lui de longue date. Simon avait toujours eu pour elle toutes les bontés, tous les égards auxquels elle avait droit par son doux caractère, ses manières aimables et le titre de demoiselle qu’on lui donnait par ordre de M. Claude, de qui elle était la gâtée. Demeurée petite, maigrelette et souffreteuse jusque vers la quinzième année, elle avait tout à coup passé de cet état de chétiveté à la plus belle et franche santé. Or — le fait est normal — la transformation physiquç avait amené la transformation morale.
Le grand-père, qui suivait avec une vive satisfaction cet heureux progrès, avait en conséquence exhorté la petite
« Te voilà grande et jolie, ma mignonne, sois donc maintenue et attentionnée comme une grande et jolie personne que tu es. »
Puis il avait donné à sa chérie les parures, les cos-
PnKMIKÜR PARTIK. Cr.
tûmes de son îige et de sa condition. Et, la coquetterie aidant, Annette était bientôt devenue telle qu’il la désirait ; car que ne peut la coquetterie, même sur le plus ingénu des cœurs féminins?
Aussi, depuis quelques mois, plus de familiarité enfantine et confiante avec Simon. L’hiver dernier, on galopait encore sur scs genoux, on marchait à côté de lui en le tenant par la main, on le tutoyait et if tutoyait aussi. Plus rien de tout cela : grand-père et le.< convenances l’avaient interdit. En revanche, le petit cœur s’était mis à penser, à rêver, à se trouver des émotions, à vouloir aimer, enfin. — Pour cela,- il n’avait point été besoin des conseils du grand-père. C’est un Age, ce bel âge des amours naïves, qui éclôt de soi, et qui, d’ailleurs, doit à cette spontanéité même une grande partie de son charme indescriptible.
Annette avait gardé pour le bon et brave garçon les sentiments d’affection puérile qu’elle ne devait plus manifester; mais de jour en jour, d’heure en heure, sans aucune, secousse, ces sentiments avaient subi une métamorphose analogue à celle de l’être qui les éprouvait. L’<»nfant était devenue femme : l’amitié s’était changée en amour! Toutefois, ce changement avait été si lentement, si graduellement opéré, que déjà Simon était beaucoup aimé d’Annette sans qu’elle eût seulement songé à s’expliquer la nature de cette inclination. Il avait fallu, pour en instruire un peu Annette, la fréquentation des camarades que son nouvel âge lui avait amenées. La plupart de ces jeunes
MADAMH CLAUDE.
filles avouaient un amoureux, ou coquetaient pour en captiver un.
« Quel donc préfères-tu ? demandaient les curieuses.
— Moi ? aucun, répondait Annette.
— Tu n’aimes donc personne encore ?
— Non, pas encore. »
Et Annette disait cet encore avec un accent embarrassé qui laissait bien voir qu’elle mentait ; et on l’accusait de cachotterie, de mystèrietiseté, ce qui est un grand crime entre jeunes filles, toutes prises de ce ravissant mal qu’on nomme amour ; — seul mal dont il soit bien triste, bien navrant de guérir.
Annette avait des raisons pour se taire : Simon ne s’était jamais déclaré amoureux. L’amour était si inexpliqué pour elle; les théories, les lois, lui en étaient tellement étrangères, que la réserve et le silence de Simon la contrariaient sans l’effrayer. Dans son cœur, où vivait un espoir mal formulé, la voix de l’amour paraissait dire : « J’ai pris l’avance, moi ; mais sois patiente : bientôt naîtra l’amour de Simon. »
Et Annette comptait sur cette naissance providentielle, qui devait lui donner la joie mystérieuse dont les pressentiments la plongeaient déjà dans une vague ivresse.
Un instant cependant sa tranquille attente fut troublée : ce fut lorsqu’elle apprit les circonstances du mariage de son grand-père. Mais, avec cette pénétration innée qui ne fait jamais défaut à la femme, Annette sut
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interroger Simon, le confesser pour ainsi dire à son insu.Elle trouva — lachose était vraie — qu’en voulant épouser Madeleine il avait pris conseil plus encore de la convenance que de l’inclination. Elle fut rassurée.
Restait à l’observer cependant le jour de la noce; c’est-à-dire en face de Madeleine. On sait qu’elle n’y manqua point.
Mais elle était Si neuve en ce pays d’amour, l’expérience l’y guidait si peu, qu’elle interpréta presque toujours en sens inverse les indices aperçus. D’abord, elle trouva que le trouble du jeune homme devait résulter des paroles de M. Claude; puis, elle accepta comme partant d’un cœur sans émotion la réplique faite par Simon ; enfin, elle ne conservait plus aucun sujet d’ombrage lorsqu’elle le Vit prendre Madeleine pour danser. Alorsseulement, tantelleétaitnaïve, unecrainte lui vint.
Un sentiment encore inconnu pour elle fouetta sa petite imagination troublée : la jalousie, — jalousie aussi mal définie que son amour; dépit aussi incompris que pouvaient en être les causes.
Quand on vola la mariée, ce fut comme instinctivement qu’elle suivit à distance les traces des fuyards , qu’elle rouvrit la porte que venait de fermer François, et qu’elle se précipita entre Madeleine et Simon.
Elle était sous l’empire d’une alarme réelle ; mais Simon lui parla, la remercia avec l’accent d’une sincère reconnaissance ; alors ses soupçons tombèrent, sa colère se dissipa. La douce quiétude et la patiente foi revinrent à son cœur.
En embrassant Annette, Madeleine pleurait. « Pourquoi vous faire ainsi du chagrin ! dit la jeune fille de sa voix la pins caressante; ce François est un mauvais sujet, qui ne cherche que de la peine à causer : mais j’ai tout empêché en venant ici. Ne pleurez donc plus, c’est fini. »
Madeleine la regardait en silence. Pourtant que de choses exprimées par ce simple regard dont le sens échappait à la naïve enfant!
Mais si Annette, ne percevait point les pensées de Madeleine, de-même celte dernière ne soupçonnait rien du sentiment qu’éprouvait la jeune fille,
« Allons! je vas allumer du feu, reprit Annette, qui, s’étant échappée aux étreintes de Madeleine, couchait dans Pâtre une bourrée de branchages. Il fait froid, venez vous mettre là sur cette chaise; nous nous chaufferons, et nous parlerons ensemble. Tenez, voilà déjà une belle flamme. Oh! comme on est bien à la sentir, à la regarder ! Venez, mais venez donc ! » Madeleine s’assit sur le siège qu’ Annette, installée, lui désignait , mit affectueusement un bras sur le cou de la jeune fille, et d’un accent ému :
« Me voilà près de vous, dit-elle, ma chère enfant.