PREMIÈRE PARTIE
Parlez-moi, et je vous écouterai, et je vous répondrai de mon mieux.
— Ah ! d’aliord, petite rjrand’mlre, repartit Annette, qui accentuait significativement ces mots, est-ce qu’il vous fâche que je vous appelle ainsi?
— Non, au contraire.
— Tant mieux! C’est que, voyez vous, c'est un nom que j’ai trouvé pour vous le donner.
— Mais il est très-joli, ce nom-là; il me va bien : vous m’en pouvez appeler toujours ; j’en aurai plaisir.
— Oui! Eh ben! petite grand'mère, je ne vous en croirai que si. vous me dites ça autrement.
^ — Comment donc?
— Eh! mais.... les grands’mères, elles n'appellent
pas vous leurs petites-filles, » fit Annette, qui regardait curieusement pour deviner l’effet do sa hardie.s.se.
Madeleine, dont le cœur était capable d’apprécier la délicatesse de cette requête affectueuse, Madeleine répliqua :
« C’est vrai, ma belle chérie, tu as bien raison, mais nesais-tupoint qu’il y a beaucoup do petites-filles qui n’appellent pas vous leurs grands’mères. »
Avec un mouvement de joie folle, avec cet abandon d’enfant qu’elle possédait encore, Annette jeta ses bras autour du cou de Madeleine, la baisa longuement sur les deux joues, et comme si cette sanction donnée au doux pacte en eût rendu la conclusion très-ancienne, très-antérieure :
« Écoute-moi donc avec attention, petite grand'mère.
CS
MADAMR CLAUDE.
dit-ulle du ton le plus intime, le plus familier, car j’ai bien des choses à t’apprendre. Ah! ce n’est point que je te veuille faire des leçons ; je suis trop jeunette pour ça. Et puis, quand bien même j’en aurais l’intention, tu n’aurais pas colère à en prendre. Quoique tu sois ma grand’mère, à peine es-tu de trois ^ns mon aînée : tu n’as donc guère sur moi avantage de vieillesse.... Ça te fait rire tout doucement de m’entendre te parler ainsi; et ton rire signifie que tu n’es pas fâchée d’avoir, étant toute jeune, une enfant grande comme moi. Tu fais bien, va. Je t’aime autant belle et fraîche comme tu es, que jaune et ridée; et il me semble que tu m’en devras mieux aimer, vu que tu trouveras en moi toute l’obéis.sance pt le respect d’une bonne fille, avec la franche amitié d’une sœur, qui serait tant seulement ta cadette. — N’est-ce pas que je dis bien?
— Oui 1 1 ) répondit Madeleine, en rendant à sa petitefille les deux gros baisers qu’elle avait reçus.
Annette continua :
« Tu ne sais pas, petite grand’mère, ce qu’il sera de toi, maintenant que tu vas demeurer chez mon grandpère. Je ne prédis point les choses qui viennent comme les devins, moi, mais je comprends celles que je vois ou que j’ai vues. Si je n’ai pas souvenance de ma grand’mère Marion, la première femme de mon grandpère, je me rappelle bien la seconde, ma grand’mère Catherine, qui est morte il y a seulement cinq ans. C’était une très bonne femme, mais combien de chagrins n’a-t-elle pas eus! d’abord un peu par le fait de
PREMIKRK PARTIE.
mon grand-père'qui n’était pas toujours commode pour elle, ensuite par ceux de chez nous, mon père, ma mère, mon frère, qui la détestaient. Il me souvient qu’à l’époque de son mariage — j’avais sept ans — on nous commanda, à mon frère et à moi, de ne pas lui faire bonne grâce, et de nous sauver de ses caresses s’il arrivait qu’elle nous en voulût adresser, vu que ce serait, nous disait-on, pour nous tromper, nous prendre notre bien.... — propos que je ne compris pas, mais que mon frère comprit bien, à ce qu’il paraît, car la première fois que ma grand’mère Catherine essaya de l’embrasser il lui égratigna la ligure. Pour moi, je n’en usai point de même, malgré les leçons qu’on m’avait faites; au contraire, il me sembla doux qu’une brave, bonne femme — qui était ma grand’mère après tout — me prît gentiment sur ses genoux et me caressât, choses qu’il n’arrivait jamais de m’être faites chez nous. C’était désobéir; mais l’amitié, c’est comme le pain : l’un et l’autre sont bons et font be.soin ; si on veut que les enfants n’en aillent pas quémander au dehors, il leur en faut donner à la maison.
J’aimai donc ma grand’mère. On me battit. Mon grand-père le sut, et, un jour, étant venu méprendre chez nous, il décida de me garder toujours. Depuis, je ne suis plus sortie de chez lui, et je compte bien y demeurer encore, quand même tu y seras.
— Oh! sûrement, dit la jeune aïeule.
— Oui. Voilà que tu viens, toi, petite grand’mère Madeleine, remplacer la défunte. Il faut donc t’attendre
MADAME n.AODR,
à être comme elle, détestée de ceux qui la détestaient, c’est-à-dire de mon père, de ma mère, en y joignant aussi mon frère, qui se fera bien sûr une fierté de te regarder de travers pour se faire bien valoir chez nous. Il y a peut-être encore la vieille Lison, la servante, qui était une amie à ma grand’mère et qui est, après elle, restée gouvernante de la maison. Elle se chagrinera sans doute un peu de sentir que tu la commandes; mais nous en aurons aisément raison, vu qu’elle m’aime beaucoup et que, tb voyant m’aimer, elle t’aimera naturellement. C’est d'ailleurs une femme qui a du bon cœur et de la religion franche. Tu seras vite d’accord avec elle si tu veux faire comme je te dirai. Enfin, reste mon grand-père, qu’il faut savoir prendre comme il est. On le croit méchant, il ne l’est point; mais c’est la manière de faire avec lui qui est tout. J’en ai, moi, tout ce que je veux; les autres, rien, — je te dirai comment. Oh! vois-tu, petite grand’mère, j’ai bien pensé à tout ça, et je te le conte comme je le
crois, vrai! T’y fais-tu consentante?
— Oui, oui ! répondit Madeleine, qui s’étonnait sans doute un peu d’entendre cette enfant politiquer ainsi, mais qui comprenait toute la portée de ses discours et se rangeait sans peine à l’idée de conclure la ligue affectueuse.
— Et tu as raison, reprit Annette, parce que, saistu, si tu voulais le contraire, il t’arriverait de te trouver seule. Tu aurais d’un côté ceux de chez nous, de l’autre la Lison et moi, toutes gens qui te mettraient
PiaiMIHKE PARTIE.
mal en l’esprii de mon grand-père. — Juge si tu serais heureuse !
— Aimons-nous, aimons-nous bien! » sécria la petite grand’mère en embrassant Annette, comme pour l’empêcher de s’appesantir davantage sur les conséquences de l’espèce d’ultimatum qu’elle venait de poser.
Malgré toute la noblesse de son cœur, malgré toute la spontanéité de l’affection que lui inspirait cette femme belle, à l’air doux, Annette avait voulu lui faire sentir qu'au fond de l’élan sympathique se trouvait un principe purement rationnel. 11 fallait, pensaitelle, que Madeleine appréciât comme ils méritaient de l’être tous les avantages que la paix proposée avait sur l’état hostile.
Madeleine, de son côté, n’hésita pas pour préférer l’union à la discorde.
En somme d’ailleurs, la position de la nouvelle mariée était parfaitement comprise par la jeune fille. L’avenir qui s’ouvrait devant elle pouvait être gros de ces chagrins, de ces tracasseries de famille au milieu desquels l’isolement de l’un des adversaires est comme un brevet de martyr.
Avec un cœur mauvais et quelques sentiments cupides, Annette eût sans doute accepté a priori la sentence d’ostracisme portée contre Madeleine, et se serait posée, au logis de M. Claude, en antagoniste de la nouvelle arrivée. Chérie de son grand-père, sur qui sa volonté faisait doucement la toi, elle aurait pu
oser cette belligérance avec un certain espoir de succès ; mais d’un naturel pacifique, elle était de plus ' à ce bel âge du désintéressement vrai : il faut ajouter que l’idée de faire cause commune avec ses parents ne lui souriait que fort peu.
Jean Fargeot était un de ces êtres froids par tempérament, durs par principes, réservés par intérêt, silencieux par suffisance et suffisants par bêtise, qui semblent avoir pris à tâche de se peindre une personnalité avec toutes les nuances antisociales delà gamme humaine. Orgueilleux d’un patrimoine qu’il ne possédait encore qu’en expectative, il se rengorgeait stupide, se croyant le reflet vivant d’un père dont il n’avait en somme que la vanité.
Sa femme, qu’il avait épousée exclusivement pour cause de dot, n’aurait pu cependant être mieux choisie par les convenances morales. C’était une créature longue, lymphatique, indolente, incapable du moindre sentiment vif, qui trouvait continuellement bonnes les volontés et les décisions de son mari. Intéressée parce que son mari l’était, elle haïssait ses bellesmères parce qne son mari lui prouvait qu’il fallait les haïr. Pour qu’elle manifestât de l’afTection à ses enfants, il eût été besoin que son mari lui montrât l’exemple ; mais Jean Fargeot aurait cru déroger par une telle familiarité, et la mère d’Annette était par conséquent sinon dure, au moins indifférente pour sa hile et pour son fils. Quant à ce fils, c’était un assez mesquin individu, parfaitement tel qu’avait dû le
PRBMIBRB PARTIE.
façonner la plus aride des éducations appliquée à un naturel entièrement neutre.
Vêts ces gens antipathiques, desquels d'ailleurs elle vivait séparée depuis longtemps, rien n’attirait la vive et sensible Annette. Meilleur lui avait semblé de pactiser avec Madeleine, si Madeleine y consentait. L’on vient de voir comment celle-ci en agréa la proposition.
La petite grand’mère et la grande petite-fille se tinrent un instant embrassées. Ces natures tendres, * affectueuses s’étaient comprises. Deux faiblesses venaient de composer une force. - ,
« Oui, nous nous aimerons bien, dit Annette, et il ne dépendra pas de moi que tu ne sols heureuse avec ' mon grand-père. »
Madeleine allait répondre', mais le bruit de la farandole, qui approchait, interrompit l’entretien de ces deux femmes tout à l’heure étrangères Tune à l’autre et maintenant si étroitement unies. .
Elles se levèrent, M. Claude entra; et j’ai déjà
dit le reste.
L’issue par laquelle s’étaient échappés les mariés
conduisait dans un cellier ouvrant sur la campagne.
Bientôt donc, ils furent libres d’aller où bon leur sembla.
Il est établi, je dois le dire, que du moment où le mari a retrouvé sa femme, un intervertissement légal a lieu dans les rôles. Le volé se fait voleur à son tour. L’épouse est un trésor que l’époux emporte, pour ainsi dire, et qu’il s’ingénie de cacher en quelque asile ignoré de tous. Le cache-cache dont il était le chercheur a dès lors pour intrigués tous les gens de la noce : car il s’agit de clore cette série de folies traditionnelles par la présentation de la rôlie au sucre.
Il faut pour cela découvrir la retraite nuptiale. Le , marié va quelquefois demander bien loin cette solennelle hospitalité,. En tous cas, et où qu’il soit, il a le soin de barricader son refuge de la plus solide manière, afin qu’il y ait un Véritable siège à faire pour arriver jusqu’à lui.
Quelques jeunes gens, en tête desquels marchait l’Africain, prirent incontihent la résolution de trouver la piste des fugitifs. S’en reposant sur eux de ce soin difficile, la masse des invités revint chez M. Claude pour continuer le bal.
, Simon pensait pouvoir échapper à ce milieu vertigineux où il avait dû sabir tant d’émotioûs, accomplir tant d’efforts, qu’il était à bout de courage et presque de volonté. Mais comme il allait sortir, savourant déjà l’espoir du repos désiré, le' bras d’Annette se posa sur le sien :
« Sans rancune, n’est-ce pas Simon? dit la jeune