‹ Madame ClaudeChapitre 23 sur 84 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

grandirait sans qu’on pût l’en arracher ! Terreurs futiles! Opinions fausses et coupables! Qui veut peut ; Simon voulut,, persuadé qu’il était de pouvoir. Ayant donc mesuré' bravement son courage à la tâche qu’il devait remplir, et reconnu possible cette tâche , il se trouva aussi calme qu’il avait d’abord été agité ; ses douleurs poignantes s’apaisèrent; la quiétude vint succéder à ses angoisses, et, comme les premières lueurs du jour frangeaient de pourpre la silhouette noire des collines, il s’endormit d’un sommeil tranquille, ainsi que font les vaillants soldats, qui, la veille des grandes batailles, se couchent sur leurs armes, avec la certitude des succès du lendemain.

Simon oubliait les heures de la journée dans un profond et salutaire repos, lorsqu’il en fut tiré par la voix de l’Africain, qui retentissait à son oreille r « Holà! hé! criait François, est-ce que tu vas comirie ça ronfler jusqu’à la vitam ætemamf Gré tonnerre ! il fait grand soleil de midi, et tu es là sui; ton grabat, aussi aplati et peu grouillant qu’un goujon sur une pierre. Mille casernes! en voilà bien assez ; tu as eu. tout le temps de cuver ta vendange de la nuit. Je saià bien que tu l’avais faite bonne, la vendange ; et la

preuve, c’est que tu t’es couclié tout habillé..', mais n’importe! par le flanc gauche! haut la tête, et pas accéléré... harche! Les garçons de la noce, qui sont là-bas, se proposent d’aller faire un tour à la fête dansante du bourg, qui se tient aujourd’hui; et nous n’y pouvons aller sans toi. »

Simon se frottait les yeux. L’autre le saisit par les mains, et le tira hors de sa couche. Le pauvre garçon, que cette brusque manière de le réveiller avait rejeté dans la pénible réalité de la veille, suivit François sans répondre autrement que par un branlement de tête.

Ils descendirent, trouvèrent les jeunes gens qui attendaient; et la petite troupe se dirigea vers le village voisin.

François marchait avec Simon, qu’il tenait par le bras, à quelque distance des autres garçons. Tout en cheminant, il parlait beaucoup; et, comme par une maligne intention, ses propos avaient tous pour thème les événements de la nuit. Simon souffrait de l’acharnement que François mettait à lid rapjjeler des souve- ' nirs si émouvants. Plus d’une fois, il tourna sur son camarade des regards pleins d’une suppliante fierté; mais l’Africain n’en tint aucun compte...

11 est par le monde, éparpillée dans tous les rangs' sociaux, une certaine classe d’individus dont l’esprit semble s'ôlre mal levé au raa4.in de la vie, et qui, pendant toute la durée de ce voyage dont la mort est le terme, paraissent éprouver une vive satisfaction à voir

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souffrir les autres pèlerins trouvés sur la ro'ute. Comment expliquer la déplorable manie de ces gens-là ? L’apportent-ils en naissant, ou l’acquièrent-ils par les vicissitudes de l’existence? Est-ce chez eux besoin normal de plaisir cruel , ou manifestation d’une douleur jalouse qui croit être soulagée par l’aspect des douleurs analogues? N’ont-ils jamais compris les douces aspirations du cœur?... Voilà ce que j’ignore, ce que je n’ose point savoir. Il y a ainsi au fond de la science psychologique quelques principes à la découverte desquels il est bon , je crois, de ne point s'adonner, car - l’erreur qui console est souvent préférable à la vérité qui désespère. — Je constate donc simplement que François était un de ces individus.

Lorsque, tombé au sort, iî partît du village pour rejoindre le régiment, c’était un paysan pataud, gauche de corps et d’esprit, qui avait une de ces faces mornes, dont les muscles tiirgides semblent immobilisés, tet dont le regard lent, court, indique le sommeil de l’intelligence. 11 revint au bout de six années, après avoir fait quelques campagnes en Afrique et frèlé plus d’une fois le bataillon disciplinSire. Les camps l’avaient déniaisé, dégourdi au point de le rendre tout à fait méconnaissable. Autant eût valu cependant que cette métamorphose ne se fût point opérée; car sa langue ne s’était déliée que pour articuler les jurons et les locutions toutes faites de la caserne ; le principe de ses gestes était cette crànerie, qui se traduit par le balancement du buste sur les hanches, l’inclinaison outrée

MAD A MK CI. A U, DK.

du chapeau sur l’oreille, et des tours de bras au bout desquels on pense voir sans cesse pirouetter la canne du tambour-maître. S’il fumait, c’était pour laisser pendre sa pipe renversée à ses lèvres grimaçantes, et pour crachoter avec importance en faisant jaillir la salive de ses dents serrées.

Son intelligence s’était quelque peu ouverte; mais, comme un terrain où le bon grain meurt étouffé par l’ivraie envahissante, elle n’avait gardé que les impres.sions mauvaises. Les plus froides théories du libertinage, par exemple, lui étaient familières, et l’ex-soldat d!Afrique, qui certes ne séduisait personne ' dans le village, affichait continuellement la joie triomphale de l’homme tà bonnes fortunes, tout en jalousant, — cela va sans dire, — les moindres succès de ses camarades.

C’était un ouvrier médiocre, un travailleur peu ardent, continuellement menacé d’étre renvoyé par son maître; un de ces hommes très-inférieurs enfin, de qui le caractère est un dépit complexe, et qui, ne pouvant se résoudre à rester inaperçus , comme ils le devraient, s’efforcent d’attirer sur eux les regards, surtout par des moyens blâmables.

Nous devons remarquer aussi , — et la disposition normale de François en paraîtra bien servie, — qu’il n’était pas sans avoir remarqué avec un certain déplaisir qu’Annette accordait l’honneur de ses attentions à Simon. Gonflé d’orgueil, et croyant mériter incontestablement les bonnes grâces de toutes les femmes,

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