‹ Madame ClaudeChapitre 25 sur 84 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Et François sembla faire dévier la conversation, qui,, bientôt, cependant, se trouva ramenée au même point.

Ainsi fit-il à plusieurs reprises pendant la route. C’étaient les préliminaires d’un plan d’attaque qu’il se proposait de suivre à l’égard de Simon, et qu’avait nettement arrêté son imaginative mauvai.se. Avant que d’agir sur l’esprit ou les sens de Simon, il en voulait connaître les dispositions.’ Arrivé à la fête, il ne gardait plus aucun doute sur ce point important. , *

Simon réussit pendant toute la soirée à paraître gai, rieur, insoucieux. L’on n’eût pas supposé à quelle profondes préoccupations il échappait par un effort extrême. 11 dansa beaucoup, fut très-empressé diseur de galants propos aux belles filles, qu’il semblait sérieusement courtiser. Aux tables où l’on buvait et où l’on chantait après boire, il tint aussi merveilleusement sa place. Il fallait les yeux prévenus de François et l’intérêt malin qu’il prenait à le constater pour comprendre que ces apparences nè traduisaient pas fidèlement l'état intérieur de l’homme qui les affichait.

La nuit vint, et les heures qui attardent. L’Africain sut garder Simon de manière à ce qu’ils du.ssent retourner ensemble au village. De même que l’ombre

est comme l’élément nécessaire des tête-à-téte amoureux, de même elle semble propice aux conseifs qui font rougir le visage ou hésiter le cœur de celui qui les donne.

Quand les deux jeunes hommes eurent marché pendant quelques minutes et se trouvèrent en pleine campagne :

« Çà ! dit François, voyons, franchement, mon petit Simon, tu en tiens pour .M“‘ Claude. Tu ne veux quasiment pas te l’avouer à toi-même; à plus forte raison, tu t’en caches aux autres. Mais ça se voit comme un clocher au milieu d’une paroisse, et si tu ne déguises pas mieux ton jeu, je t’avertis que l’on t’empêchera d’arriver à tes fins.

— A mes fins! Qu’est-c'e donc que tu entends par là? répliqua vivement Simon.

— Eh ben mais! ce qu’on entend d’habitude à propos de deux jeunesses qui se veulent, qui se cherchent, et qui se trouvent, comme j’espère bien que ça vous arrivera, à toi et Madeleine,

— Entre moi et M™® Madeleine il n’arrivera jamais rien !

— Alors tu ne l’auras point voulu, car s’il ne fallait que son consentement à elle, ,tu ne serais pas obligé de l'attendre longtemps.

— Qu’est-ce que tu dis? *

— Je dis ce qui est. De même qu’on voit ai.sément combien tu es entiché d’elle, de même on n’a pas grand'peine à deviner qu’elle est entichée de toi. Oh!

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oui, vraiment, car, à moins de te le raconter avec la langue, elle ne pouvait mieux te le dire hier avec les yeux- » * ^

François croyait simplement appuyer une supposition sur une donnée probable, et il affirmait une réalité. Aussi le pauvre Simon donna-t-il dans le piège.

En dépit même des regards vraiment très-significatifs échangés la veille avec Madeleine, il n’avait encore envisagé que l’amour éprouvé par lui, sans trop oser le croire partagé. Ce fut donc à ce moment comme une lueur subite, comme une révélation qui ouvrait tout un horizon nouveau devant lui. Son premier sentiment, instinctif, inconsidéré, irrésistible, fut de joie, d’ivresse ;

« Quoi ! elle m’aimcFait, tu l’aurais compris?

— Ah! cré tonnerre! si elle t’aime! » repartit l’Africain, fier de constater l’heureux succès de ses insinuations.

Mais il n’avait pas achevé d’articuler ces paroles, que déjà Simon, rappelé à lui, reprenait son rôle d’indifférent et ajoutait, avec une intention bien marquée > de réparer l’imprudence commise :

« Oh! qu’est-ce donc que je dis là ?.... Quelle m’aime ou ne m’aime point, peu m’importe! Encore une fois, l’Africain, laissons ces dires. i

— Et pourquoi les laisser? Si elle t’aime ainsi que tu l’aimes, il s’en faut occuper au contraire, vu que tu serais bien nigaud de perdre l’ocçasion d’avoir du plaisir avec une belle femme. Elle te vput, tu la veux.

MADADE CLAUDE.

arrangez-vous donc ! C’est aisé. Si j’étais de toi, voistu, mon garçon, la première fois qu’il m’arriverait d’être seul a’^ec elle je l’accosterais bravement en lui disant : « Point n’est besoin de nous faire des cachoteries, dame Madeleine, nons allions nous épouser, parce que nous nous convenions; nous aurions été heureux ensemble; mais voilà qu’un vieux s’est venu mettre à la traverse, et qu’il vous a prise au lieu que ce soit moi qui vous prenne. J’ai laissé faire, mais je n’en ai pas moins gardé un grand amour pour vous ; si vous en aviez un commencement pour moi, il n’a 'pas dû être éteint par votre vieil épouseur. Disons-nous donc franchement les choses. Vous me convenez et je vous conviens peut-être. Eh ben ! alors ça suffit, nous sommes d’accord. Il ne s’agit plus que de bien savoir cacher nos jeux. Hein F qu’en pensez-vous? » Si tu lui parlais ainsi, je suis sûr qu’elle te répondrait : « Vous avez raison Simon, j’ai joie à voir que vous m’avez su comprendre. Oui, j’ai pour vous de l’amour, et j’en veux faire profiter l’amour que vous sentez pour moi. » Et alors, mon petit, tu h’aurais plus qu’à vouloir..... tout ce qu’on peut vouloir. »

Simon qui avait écouté patiertiment, et peut-être même avec quelque plaisir bien involontaire, bien secret, la première partie de cette tirade, ne put sans révolteen subir l’outrageante conclusion. S’arrêtant subitement, il chercha dans l’ombre les épaules de François, sur chacune desquelles il posa lourdement l’une de ses mains, et, le retenant ainsi cloué en face de lui ;

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U Écoute, dit-il, voilà déjà plusieurs fois que je t’invite à ne plus me parler de M“? Claude, et toujours tu y reviens. Je ne sais point quelle intention tu as en le faisant, mais je te répète que ça me déplaît. D’abord parce que tu semblés me prêter des idées que je n’ai 'point, et ensuite parce que M“® Madeleine est une honnête femme dont jamais l’on ne saurait rien dire de mal qui se trouvât véritable.

— Qui est-ce qui dit le contraire? Ça n’e.st point moi, hasarda l’Afi icain, en fléchissant sous le poids des étaux vivants cramponnés à sa personne ; puis il fit entendre une espèce de petit ricanement par lequel il espérait rompre la situation, qui lui semblait devenir ■ un peu trop grave.

— Oh ! ne ris point, François, reprit Simon ; c’est sérieusement que je te parle. Tu parais prendre plaisir à m’entretenir de choses chagrinantes et malhonnêtes. Je ne te demande pas raison de cette conduite; je te dis seulement d’y renoncer, vu que j’ai à en souffrir. Entends-moi donc bien. Si par cas tu te mettais encore en tête de vouloir m’ennuyer, ou s’il m’arrivait quelques désagréments par tes vilains propos, je t’avertis que nous pourrions avoir ensemble un méchant compte à régler. »

Comme pour donner une sorte de garantie matérielle à sa menaçante promesse, Simon, en parlant, avait laissé glisser ses mains afin de saisir par le corps son interlocuteur, qu’il enleva vigoureusement de terre ainsi qu’il eût pu faire d’un enfant.

« l u m’as compris ? ajôuta-t— il, en le tenant suspendu.

— Eh oui ! eh oui ! répliqua l’Africain, dont les pièds cherchaient vainement le sol.

— Alors, c’est bon, dit Simon, en le laissant retomber; tout ce qui est passé je. l'oublie, mais ne recommence point. Maintenant, je reste pour toi, si tu veux, un ami tout prêt à te rendre service-; touchonsnous la maip, et ne nous occupons plus de ces affaires.

— Oui, c’est ça, » dit encore François, de qui Simon serrait franchement la main, et qui, dans cettè loyale, mais vigoureuse étreinte, voyait la continuation d’une menace terrible.

Ils achevèrent la route n’échangeant plüs^qu’un petit nombre de paroles insignifiantes. Mais, s’ils ne parlaient pas, chacun d’eux s’absorbait dans une pensée unique.

Simon, pour qui l’idée de l’amour partagé avait fait surgir toute une série nouvelle d'obstacles à vaincre, Simon songeait aux moyens de conjurer la puissante attraction 4e ce danger.

François, au contraire, sentait son esprit tracassier aiguillonné par l’espèce de mutisme et d’inanité qui venait de lui être imposée. 11 brûlait d’enfreindre la défense; et cherchait le biais à prendre pour jeter hypocritement dans l’abîme le noble cœur qui s’en éloignait avec tant de soin.

Et, lorsque les deux jeunes hommes rentrèrent au village, la ligne que l’Africain devait suivre était déjà

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toute tracée, tandis que le pauvre amoureux se trouvait

de plus en plus embarrassé par le choix de la route à prendre en la passe diflicile où il était engagé. • -

A peine Madeleine fut-elle installée depuis un mois dans sa nouvelle position, qu’elle y parut de- longue date accoutumée, tant son âme était douce, llcxible, résignée; tant aussi Annette avait mis de soins à diminuer les difficultés de l’existence dévolue à sa petite grand’mère.

De Lison, la vieille servante, on avait eu vite raison. C’était en réalité une excellente femme, mais qui fût néanmoins passée dans le camp ennemi, si l’on eût heurté son caractère méthodique et les habitudes de gouvernement qu’elle avait prises. Madeleine, avec son cœur pacifique et droit, jugea d’emblée la conduite à tenir envers ce vieux et intègre serviteur. Rien ne fut changé : Lison garda la charge et les honneurs de son ministère, bien que Madeleine usât fort activement de son droit de tout voir et connaître.

Nous l’avons dit, la vie intérieup que l’on menait chez M. Claude demandait de la part de ceux qui devaient la subir une espèce de soumission toute particulière. Un seul être privilégié échappait par^ divers

MADAMK CLAUDE.

' points à la loi comimine : c’était Annette, que le vieil- ' lard aimait réellement, et qui savait, dans une mesure très-avouable d’ailleurs, exploiter l’empire moral dont elle disposait.

Il ne faut pas se dissimuler que dans l’affection vive de M. Claude pour sa pctite-lille n’entrât une forte dose du sentiment vaniteux qui semblait être l’élément vital de cet homme. Il était fier, à juste titre il est vrai, de sa charmante enfant; cependant la part doit être faite à la voix du sang qu’écoutent si complaisamment toujours les aïeuls.

Ainsi était aimée Annette, mais ainsi ne pouvait l’être Madeleine. Car Madeleine n’était, en somme, qu’une belle étrangère retenue captive au logis d’un homme à qui le droit civil en avait constitué la toute et absolue propriété,; car Madeleine, épousée par ostentation et par calcul égoïste, ne devait nullement s’attendre à ce que le cœur éteint de M. Claude lui donnât quelques-unes de ces joies que l’amour inspire, si elles ne sont pas l’amour même.

Annette et Madeleine étaient pour le vieillard ce que seraient pour une femme deux bijoux pareils de son écrin, mais dont l’ua acheté de ses deniers ne joindrait pas à la valeur marchande le haut prix moral de l’autre," présent d’une personne chère. Entre ces objets, conformes d’aspect et destinés au même usage, une différence bien grande serait établie *par la femme comme elle l’était par M. Claude entre les deux parures vivantes de son orgueilleuse vieillesse. Cette différence,

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Annette ne savait pas l’apercevoir, et, partant du faux principe qui l’égarait, elle employait tout son pouvoir à rendre semblable à la sienne la situation de Madeleine, car son affection était profonde à ce point de dominer en elle tout sentiment de jalousie. Elle conseillait Madeleine^ lui dictait, lui révélait les petites ruses^ à mettre en œuvre-, parfois même, joignant l’exemple au prétexte, lui mobtrait (pour employer une heureuse expression vulgaire) la manière de s’en servir.

Elle câlinait, prêchait le vieillard au bénéfice de la nouvelle venue.

« Elle est jolie , ipa petite grand’mère , elle est bonne, elle est trayailleuse ; n’est-ce pas, grand- / père? ■ , V

— Oui, répliquait M. Claude.

— Et puis elle vous aime bien, allez, grand-père!

— Vrai? faisait le vieux en souriant.

— Oui, elle me le dit toujours ; mais aussi il la faut bien aimer, vous, parce que, voyez-vous, je veux que vous l’aimiez bien. »

Etcette belle raison était appuyée d’un de ces riches baisers d’enfant, qui mettent tant de rayonnement au front des grands parents.

« Ah ! tu le veux ?

— Oui.

— Et pourquoi ? ■ ; .

— Parce que •

— Parce que quoi ?

— Parce que j’aurais grand’peine si vous ne l’aimiez pas beaucoup, beaucoup.

— Tu crois donc que je ne l’aime pas beaucoup?

— Si je le croyais, je ne vous aimerais plus, moi.

' — Diable ! tu l’as donc en bien vive amitié?

— Eh quoi ! n’est-elle pas ma grand’mère, - et ne faut-il point que je l’aime ainsi ?

— Certainement si ! »

Puis le vieillard causant à part avec Madeleine :

« Dites-moi, femme, ce que vous avez pu promettre à notre petite Annette pour qu’elle vous soit si affectueuse.

— ^ Moi, répliquait Madeleine, rien de plus que toute mon affection. Elle est si bonne, si aimante, et puis elle vous chérit tant. C’est assez que je sois votre femme pour qu’elle, m’aime.

— . Allons, allons I murmurait M. Claude, je vois que vous ferez tranquille et sincère ménage ensemble, et j’en ai joie. »

Il disait vrai. Bon lui semblait que la paix régnât sons son toit. Il fallait cette compensation aux froissements infligés à son amour-propre par Jean Fargeotet les .siens, le.squels affectaient pour Madeleine ces semblants d’iîgards étudiés qui sont comme des voiles transparents jetés sur la haine, afin de la faire remarquer mieux. L’expectative flagrante dans laquelle ils .se retranchaient était trop pleine de réserve et de feinte courtoisie, pour qu’on pût leur en demander raison; mais on comprenait qu’au premier prétexte elle se

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