‹ Madame ClaudeChapitre 26 sur 84 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Changerait tout à coup en la plus implacable des agressions. , !

Voulant remonter au principe des choses, nous pourrions trouver à l’amitid sincère d’Annette pour Madeleine une origine plus normale, moins conventionnelle que celle du besoin d’affection qu’éprouvait la jeune fille.

Annette aimait en secret, en grand secret. Mais le propre de l’amour est d’éprouver un penchant irrésistible à se trahir, à se confier. C’est la nymphe de l’églogue se cachant pour être vue. S’il n’aime pas, celui qui prône à tout venant son amour, il n’aime pas non plus, celui qui peut réussir à toujours le dissimuler.

Il allait de soi que la jeune amoureuse vît venir l’époque où elle aurait besoin de trouver un cœur dans lequel verser les douces confidences du bonheur attendu. Madeleine s’offrait tout naturellement, et dans les plus favorables conditions : revêtue de ce beau titre de mère qui appelle la confiance, elle avait, pour tempérer la rigueur de l’avis demandé, son âge proche voisin de celui d’Annette , et devait, par conséquent , puiser la tolérance dans la conformité des émotions.

De plus, en pressentant l’amour, la jeune fille pressentait aussi les obstacles, les empêchements qui en sont comme le stimulant, quand'ils n’en sont pas le principe. Et, toujours par instinct, il lui semblait indispensable d’avoir un intime auxiliaire pour ces luttes dont lui venaient déjà d’incertaines appréhen^

sioDS. Madeleine fut donc l’élue, de cette âme solitaire quêtant une compagne. Toutefois, et bien qu’un étroit commerce d’amitié liât les deux femmes depuis plusieurs semâmes, Annette n’avait rien confié da son cher secret à Madeleine , — et Madeleine n’en avait rien surpris.

Moins que jamais d’ailleurs un aveu eût été justifié. Tout entier à la préoccupation d’éteindre son amour, Simon déroutait les pudiques agaceries d’Annette par la plus froide insensibilité; et la jolie enfant croyait simplement traverser une de ces périodes de temps perdu qu’elle était habituée à supporter avec patience ; car s’il lui en revenait un léger dépit, elle n’en concevait aucune alarme.

D’autre part, Madeleihe se trouvait peu en état de s’adonner à la pénétration de ce mystère ; si le calme régnait dans la maison de M. Claude, si quelque apparence de bonne intelligence existait entre le ménage du père et celui du fils Fargeot, l’àme de la jeune femme était loin de jouir d’une pleine quiétude. De même que le vieillard, par la maladroite scène jouée au repas des noces, avait éveillé chez Simon la passion qu’il espérait éteindre, de môme il avait excité en Madeleine la manifestation d’un sentiment qui n’était pas moins qu’un vif et profond amour.

Et, depuis ce jour, Simon et Madeleine avaient tenté de courageux mais stériles efforts pour échapper au puissant entraînement de cette inclination mutuelle. Us s’appliquaient à observer respectivement une en-

DEUXliîMK PAKTIE.

lièrc réserve, à se tenir dans un complet éloignement l’un de l’autre, à simuler enfin d’un commun accord la plus rigoureuse indilTérence, — tactique mal avisée qui ne faisait qu’augmenter la violence du sentiment éprouvé, en rendant plus évidente l’ardeur avec laquelle il était partagé.

On sait le dessein formé par François, qui aurait eu plaisir à voir dégénérer en intrigue coupable un amour pur et noble dans son essence. On a vu la première entreprise tentée sur l’esprit de Simon, et le dépit causé au méchant donneur d’avis par le mépris qu’on avait fait de ses insinuations. Trop lâche pour continuer à agir dans le même sens, après la menaçante défense qui lui avait été signifiée, l’Africain résolut de tourner ses menées du coté de Madeleine. Assez de coups d’ailleurs étaient portés au cœur de Simon pour qu’il ne fût plus possible de craindre son retour au calme.

Il était avéré que le premier événement amènerait une éclatante défaite. Cet événement pouvait se réduire à quelque simple imprudence commise par Madeleine. 11 s'agissait donc de la lui faire commettre. C’est à quoi l’Africain consacra des soins vraiment minutieux.

En public, il ne manquait aucune occasion de faire adroitement l’éloge de Simon et de mettre en relief ses bonnes qualités, ainsi que ses avantages physiques; seul avec Madeleine, il hasardait la confidence de prétendues confidences reçues par lui.

Le» premières attaques de . François trouvèrent Madeleine presque indifférente; mais à les repousser, et tout en gardant de moins en moins l’avantage, elle comprit qu’elle perdait sa force, et que le jour viendrait où le mauvais génie pourrait triompher. Une fois donc, avec une espèce d’élan désespéré qui fut comme l’aveu de sa^faiblesse, elle menaça François de lui faire intimer le silence par M. Claude lui-même.

« Oh ! mon Dieu, notre maîtresse, ne vous fâchez point, répliqua le madré ; — ce que j’en disais n’était pas pour vous conseiller des choses mauvaises , au contraire. Si je soutenais que Simon est digne de l’attention d’une belle femme comme vous, j’avais l’intention de remarquer que vous êtes pleine de mérite en ne l’aimant pas. Voilà!... Du moment où vous prenez en mal mes discours, je vous promets dorénavant de me taire. Ayez-en ma parole. Cré tonnerre ! un Africain, qui n’est pas un Bédouin, ça n’en a qu’une !.... »

Et, dès ce jour, François n’entretint pas plus Madeleine de Simon que Simon de Madeleine. A quoi bon ? Dès qu’il avait su conduire ces deux cœurs au plus haut degré de trouble et de vertige que puisse produire l’excitation de la passion empêchée, son . rôle avoué cessait.

1) EUX I KM U l'ARTlE.

Le Brwnot, paciGque cheval de labour, haut d’épaules, puissant d’encolure, large de croupe, était attaché par sa bride, qu’il secouait en la mâchant, à l’un des barreaux de la fenêtre. Simon l’avait sellé d’une espèce de grand bât ou deux personnes pouvaient aisément trouver place. De temps en temps la brave bête battait de son lourd sabot le pavé sonore de la cour. Sur le seuil de la maison, Annette, attifée le plus coquettement du monde, parée de tous ses ors, répétait en se trémoussant d’impatience :

« Allons donc, grand-père , allons donc ! Voilà que le soleil est haut déjà; nous n’arriverons à la foire que bien tard.

— Bah! — répliquait M, Claude, ^ui, devant s’absenter pendant toute la journée, prodiguait en conséquence les ordres et les recommandations, — pour ce que je vas faire à la foire, ce sera toujours assez tôt y être. Tu t’es mis en tête d’y aller, toi ; il a fallu te passer cette volonté, sans quoi tu nous aurais boudés, et tu n’es point belle quand tu prends ta moue, sais-tu bien, ma fillette? Toutefois, puisque je t’ai promis, il n’y a pas à se démentir; nous partons. Attends que

MADAMl? CLAUDE.

j’aille là-bas au cellier dire un mot à François, et ensuite nous détalerons. »

Lorsqu’il fut sorti :

« Crois-tu donc, dit tout bas Annette à Madeleine ,

— qui tournait autour de la jeune fille pour jeter une dernière inspection sur sa toilette, et qui épinglait une pointe de fichu, abattait un pli, ou rentrait sous la ruche du bonnet quelques mèches de cheveux dépareillées, — crois-tu donc que je tienne pour sérieux ce que dit à cette heure mon grand-père? Je sais pardieu bien qu’il a pour aller à la foire d’autres raisons plus fortes que la seule- intention de me faire amuser un peu.

— Il me semble cependant qu’il t’aime assez pour ça, observa Madeleine.

— Je ne dis point non, mais je sais ce que je sais. Ainsi, l’autre soir , comme j’étais là, seule à tricoter, je l’entendis venir, causant dans la rue avec un gros fermier de la montagne, et lui dire, en le quittant pour rentrer: « C’est entendu, père Frossard, trouvezvous jeudi avec votre garçon à la foire de Saint-Genest, et nous parlerons longuement de cette affaire.

— Bon I répliqua l’autre, nous y serons, et je pense que nous mènerons à fin la chose ; en tout cas, monsieur Claude, songez-y, et il vous deviendra prouvé que ça ne vous serait point une mauvaise acquisition. » Voilà ce que j’ai entendu. Que mon grand-père ne me soutienne donc pas que c’est mon caprice qui le mène, quand il n’agit que par sa propre volonté... et que... »

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