‹ Madame ClaudeChapitre 29 sur 84 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

— 11 a, pardieu I bien employé son temps, observa Claude Fargeot en toisant le jeune homme du regard, car le voilà grand de taille, bien pris de corps, d’air honnête et d’allure travailleuse.

— En quoi il n’a rien fait qu’imiter votre avenante demoiselle, que je vois belle, fraîche et dégagée comme il n'en est guère, riposta le père Frossard, tellement qu’entre elle et lui, sans nous flatter, ils ne feraient fichtre pas un vilain couple ! Qu’en pensezvous, hein?

— J’en pense, j’en pense... je vous le dirai plus tard, ce que j’en pense. »

Le jeune Vincent Frossard semblait fort décontenancé par les propos des deux hommes, Annette n’y prenait nulle garde, occupée qu’elle était à promener ses regards sur la foule agitée et bruyante, que les tentes des marchands ambulants et les baraques des saltimbanques dominaient de leur pittoresque physionomie. .

La père Frossard reprit : ‘ '

« Venez d’abord mettre à l’étable votre cheval, puis nous choquerons le verre en mangeant quelque poulet * que nous nous serons fait apporter ; après cela nous laisserons, si ça vous agrée, ces jeunesses faire ensemble un tour de foire pendant que nous parlerons de nos affaires.

i . Manger un poulet est pour nos campagnards l’iddal de la J ouissancc et du la recherche gastronomiques.

— C’est bien dit, et j’y consens-,, allons.,»

On se dirigea vers l’auberge, dans la cour de laquelle les Frossard avaient remisé leur char à bancs, et l’on fut bientôt installé devant une table, sinon délicatement, au moins copieusement servie.

Si l’on a suivi avec qüelque attention le précédent dialogue, on a dû comprendre de quelle nature pouvaient être les aU'aires dont Frossard et Fargeot avaient à causer ensemble. 11 s’^ssait de poser les préliminaires d’une union entre les deux jeunes gens. C’est presque toujours au cabaret que s’engagent ces sortes de négociations, et, le plus souvent, à l’insu de la fille dont on recherche la main. Toutefois, comme M. Claude, à qui la demande des Frossard agréait pleinement, tenait à ne pas trop agir contre l’inclination d’Annette, il avait trouvé assez naturel de lui ménager une entrevue avec l’épouseur proposé. C’est pourquoi, l’ayant conduite à cette foire, il consentait à ce qu’elle se promenât en la compagnie du jeune homme. Vincent Frossard, pensait-il, ferait assez les frais de sa personne pour qu’Annette se formât de lui une idée quelconque, et pût être consultée au retour.

Le repas fut trouvé bien long par la jeune fille, qui n’était pas venue avec l’intention de s’enfermer dans une chambre d’auberge, pour boire et mangpr plus ou mieux que de coutume. Aux regards indifférents qu’elle jetait autour d’elle, au silence qu’elle gardait, et à l’évidente attention qu'elle prêtait aux bruits du dehors, le père

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Frossard comprit son impatience, et s’adressant à M. Claude :

tt Ne croyez-vous pas qu’à cette heure ces enfants peuvent aller un peu voir les amusements de la foire?

— Si fait! répondit le grand-père.

— Eh bien ! partez, mes petits. A toi , Vincent, je n’ai pas besoin de te recommander la demoiselle; à vous, demoiselle, il ne faut pas vous dire que Vincent est un .honnête garçon en qui vous pouvez avoir fiance. A vous revoir, jeunesse! On se rejoindra ici en tous cas. Mais nous savons bien qu’en vous cherchant du coté de la danse nous ne devrons pas manquer de vous trouver. Attendez-nous-y donc, n

Annette se leva. Vincent lui offrit, non pas son bras, mais, selon les mœurs dites de la montagne,- le petit doigt de sa main droite, auquel il attendit que la jeune fille enlaçât celui de sa main gauche.

Elle hésita quelque peu. Ce n’était point que cette coutume, étrangère au village, l’étonnât par sa singularité; mais, au contraire, parce qu’elle la connaissait assez bien pour savoir que, dans la localité où elle est traditionnelle, l’on ne voit user de cette symbolique familiarité que les jeunes gens promis l’un à l’autre.

11 faut remarquer qu’Annetie n’avait encore rien soupçonné du but de la réunion dont elle était pourtant la cause première. Quanil son grand-père, qu’elle consulta du regard pour savoir si elle devait accepter, lui fit un signe affirmatif, elle crut simplement qu’il

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MA DA MH CI, A U DK.

agissait par condescendance pour le père Frossard, avec lequel il devait avoir quelipie marché important à conclure. Enfin, il lui vint à l’idée qu’elle était mal renseignée sur un usage qui pouvait être général au lieu d’avoir, comme elle le supposait d’abord, une portée toute particulière. S’y étant donc conformée do la meilleure grâce du monde, elle sortit avec Vincent, laissant les deux compères entamer une bouteille de vieux vin, et s’engager obliquement à qui mieux mieux dans les méandres où les campagnards traînent toujours les protocoles matrimoniaux!

Vincent Frossard était un grand garçon, de visage assez doux, timide, {«"u osé en paroles et assez cnibarra.ssé de sa per.sonne. Quoiqu’il ne fût nullement niais, l’esprit qu’il avait ne pouvait suflire à dominer l’espèce de trouble que lui causait la présence d’Annette à son côté. .Aussi cbemina-tril avec elle dans la cohue de la foire pendant plusieurs minutes sans lui rien dire. Comme ils passaient enstunble devant un étalage de bimbeloterie, la jeune lille avisa un joli petit coffret qu’elle marchanda. Quand le prix fut accordé, Vincent porta la main à son gous.set pour payer.

(I Non, merci! dit Annette; cette chose n’est point {X)ur moi, mais pour ma petite grand’mère.

— Alors, hasarda le jeune homme, vous lui en ferez cadeau de ma part.

— Ôh! vous êtes bien bon; mais il faut que ce soit moi qui le lui donne, pour qu’elle ait du plaisir à le prendre, et que j’en aie, moi, à le lui porter.

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