‹ Madame ClaudeChapitre 36 sur 84 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Madeleine, qu'elle était, impatiente d’embrasser, et qu’elle s’étonna beaucoup de ne point voir. Derrière elle s’empressait Lison ébahie.

M. Claude, qui venait de laisser à François le soin de déharnacher lé Brunot, et de le conduire à l’étable, mit le pied dans la salle au moment où la jeune fille disait de l’air le plus désappointé :

« Çà ! où est donc ma petite grand’mère?

. — Ta petite grand’mère? Eh bien! mais alors... comment... qu’est-ce que ça veut dire? répliquait Lison qui, tout interdite, regardait 'Annette, puis regardait M. Claude; comment se fait-il?... Oh! mais je n’y comprends plus rien !

— Ni moi non plus, dit sèchement le vieillard, dont le visage s’était rembruni tout à coup ; où est madame Madeleine?

— Eh ben mais!... eh ben mais! balbutia encore Lison, elle est partie.

— Partie?

— Oui ! avec Simon.

— Comment, avec Simon?

— Eh ! sûrement I

— Sûrement, sûrement!... ce n’est point répondre, fit Claude Fargeot dont les poings se fermaient et dont l’œil s’allumait. Il se faut expliquer, mieux que ça : voyons, parle... mais parle donc! »

Et posant une main sur l’épaule de Lison, il imprimait de fortes secousses au corps de la pauvre vieille, qui n’avait plus la force d’articuler une syllabe, el

liB • MADAME CLAUDE

qui se laissa tomber lourdement sur un banc, en passant la main sur son front perlé de sueur.

(.■ Mais, pour Dieu! encore une fois, parleras-tu? n cria le vieillard d’une voix terrible, en ébranlant d’un violent coup de poing le couvercle de la huche sonorel

Lison bondit sur son séant et poussa un cri, mais n’en fut que moins encore en état de répondre.

' Alors Biganche, qui n’assistait pas sans une sorte d’émotion à cette scène énigmatique dont il cherchait à pénétrer le sens, Biganche crut devoir intervenir.

(t Ne vous fàche;î point, notre maître, dit-il d’un accent un peu moins flegmatique que decoutume ; je peux aussi bien que la Lison vous faii'c savoir les choses que vous demandez, s’il vous plaît de m’écouter parler.

— Eh bien! va! dit vivement M. Claude.

— Oui, notre maître. »

Et Biganche relata en quelques mots la venue du messager, la teneur du message et le départ de Madeleine en compagnie de Simon.

Annette, accotée au dressoir, et qu’on eût dit pi*trifiée, écoutait, une main pliée sur la joue, l’autre retombante, et les yeux tout grands ouverts.

Conâme Biganche achevait son rapport, François entrai Se tournant vers ce dernier, et, probablement, sans s’expliquer le but de cette interrogation :

« Tu étais là quand l’homme est venu, n’est-ce pas, l’Africain? demanda M. Claude dont le cerveau bouillait, traversé de mille pénibles conjectures.

— Moi? notre maître, repartit l’ex-militaire avec

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une certaine hésitation; moi? non, par malheur! je n’aurais point laissé à Simon cette corvée, qui me revenait par rang d’ancienneté. Mais j’étais à prendre l’air du côté du pont, et ce n’est qu’en rentrant que j’ai appris la chose par la Lison qui pleurait, — comme c’était bien naturel. »

« Tiens! pensa Biganche, pourquoi donc l’Africain prétend-il qu’il prenait l’air du côté du pont, tandis que je l’ai bien vu revenir du côté tout opposé? » Mais il n’attacha sur le moment aucune importance à cette remarque, supposant que François avait désigné cet endroit comme il aurait pu en désigner un autre.,

« Allons! » fit le maître, qui jeta son chapeau sur le lit et parut comprimer sous le poids de son orgueil blessé l’orage terrible qui grondait en son cœur. Puis il s’assit près de la table, sur laquelle il s’accouda, et, tourmentant dans ses doigts crispés les mèches blanches de sa chevelure, il ajouta ;

« Je vois que le plus court sera d’attendre qu’il leur plaise do revenir pour tâcher de nous e.xpliquer la chose. »

Et il garda le silence.

Lison , qui avait pu reprendre un peu ses facultés, posa devant lui quelques aliments, le broc plein de piquette et un verre. „

11 re[X)ussa brusquement toute chose en disant :

« Je n’ai point .soif... ni faim; enlevez ça. Pourtant Annette peut avoir besoin... qu’elle mangt^ ! »

La servante invita d’un geste la jeune fille, mais

éelle-ci refusa en branlant tant soit peu la tête. Le regard attaché sur le visage de son grand-père,' qu’elle voyait successivement s’empourprer et blêmir, elle resta dans sa triste attitude.

« Enfin, s’écria tout à coup le vieillard, personne de vous n’a-t-il connu l’homme qui est venu? Pourquoi ne lui avoir point demandé qui il était, et le croire ainsi sur sa première parole?

— Eh! notre maître, dit François, certainement on ne s’y serait pas üé si l’on avait pu supposer que ce fût une farce.

— Une farce ! Et qui diable peut avoir intérêt à faire une farce de cette espèce? ' , , '

— Ça ne peut cependant pas être autre chose. Mêmement, nous sommes au mois d’avril qui est le temps des poissons, comme vous savez.

— Oui, je sais; mais si jamais je tiens le farceur qui a imaginé celui-là, les arêtes lui en resteront au gosier, je le promets.

— Bah! c’est quelque méchanceté étrangère.

— Étrangère! étrangère! fit Claude Fargeot, trop agité pour demeurer capable d’une attentive dissimulation.

' — Oh ! notre maître, se récria le valet d’un accent peiné, penseriez-vous à suspecter quelqu’un d’ici? Croiriez-vous, par exemple, madame Madeleine ou Simon capables d’avoir machiné cette chose afin d’être seuls ensemble, ainsi qu’à un rendez-vous? Oh! non!

— Tais-toi! je ne dis point ça, répliqua sèchement

DKUXIEMK PARTIE.

M. Claude, qui redressa son front fier, comme pour en imposer par sa dignité à des soupçons injurieux qu’il partageait cependant lui-même.

— A la bonne heure, reprit François ; vu que tous

deux sont trop honnêtes pour

— C’est bon ! c’est bon ! interrompit le vieillard ; s'ils sont honnêtes , ils sont ce qu’ils doivent être ; et je n’ai jamais'songé à les croire autres; .\ssez babillé! Qu’on s’aille coucher ici. Je resterai, moi, à les attendre. Tout le monde au lit, allons! »

Le maître avait prononcé ces paroles sur un ton si impérieux que nul ne s’avisa d’y répliquer,

(( Bonsoir, grand-père, » dit tristement la jeune lille, qui vint présenter son front à baiser au vieillard, et qui disparut ensuite pour gagner sa chambre.

Puis sortirent aussi : François, visiblement préoccupé; Lison, qui soupirait; Biganche, qui jeta un regard de travers sur François; enfin Bricot, qui suivait son maître plus du flair que de la vue. On eût dit qu’en marchant il continuait son sommeil, tant il portait la tête basse, et tant ses larges oreilles pendantes semblaient un gros bonnet de nuit tiré sur ses yeux.

Nous n’avons pas besoin de dire les pensées qui vinrent assaillir l’âme ombrageuse deM. Claude quand il put les ruminer dans la solitude et le silence. Plus d’une fois les rayons de la lampe se brisèrent dans les perles humides qui roulaient sur la joue du vieillard. Les dernières paroles de François, qui, tout en sem- *

'mADAMB CLAUDE.

blant les démentir, constataient la possibilité des plus ailligeantes suppositions , avaient totalement troublé et l’esprit de M. Claude et celui d’Annette.

La pauvrette était allée au lit, mais certes elle ne dormait point. «Qtioi! Madeleine pouvait aimer Simon ! Quoi ! Simon pouvait aimer Madeleine ! Quoi I ce message n’était qu’une chose combinée entre eux pour sauver les apparences d’une intrigue infâme ! » Ainsi Madeleine était sa rivale et partageait un amour coupable, illégitime! Ainsi celui pour qui Annette venait de refuser un magnifique parti la méprisait et se montrait indigne d’être aimé! Ainsi... elle était bien malheureuse !

Quelque terribles que fussent les tortures infligées à l’orgueil du grand-père, de combien il s’en fallait pourtant qu’elles égalassent les tourments auxquels était soumise la tendresse de la petite fille.

Au moment de monter sur son lit, Annette jeta par terre le coffret qu’elle avait acheté à l’intention de Madeleine, et le broya sous son pied, avec une espèce dé joie fébrile.

L’émotion produite par l’affligeante nouvelle, cause de leur départ précipité, avait, au premier moment, * empêché pour ainsi dire Madeleine et Simon de re-

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